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Justice patriarcale. L’affaire Duhamel classée par le parquet pour cause de prescription

Ce lundi, le parquet de Paris a annoncé que l’affaire Duhamel était classée sans suite du fait de la prescription. Une décision qui illustre l’impasse qu’est la justice en matière de violences patriarcales.

lundi 14 juin

Crédits photo : Stéphane de Sakutin / AFP

Dans son livre La Familia Grande paru en janvier 2021, Camille Kouchner révélait comment son frère jumeau « Victor » s’était fait violer et agresser sexuellement plusieurs années durant par son beau-père Olivier Duhamel, un universitaire connu qui aurait également attouché deux enfants d’amis de la famille lors de vacances. Le politologue a alors démissionné de toutes ses fonctions – présidence de la fonction nationale des sciences politiques et appartenance au club du Siècle – et a cessé ses émissions sur LCI et Europe 1. Une enquête pour « viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur mineur de 15 ans » a alors été ouverte et, six mois plus tard, le verdict est tombé : le parquet classe l’affaire sans suite, « en raison de la prescription de l’action publique ». En effet, si le délai de prescription est passé de 20 à 30 ans en 2018, ce délai ne s’applique pas aux faits déjà prescrits au moment de son allongement, ce qui était le cas pour l’affaire Duhamel.

En janvier, dans un contexte déjà marqué par de nombreuses révélations à propos des violences sexistes et sexuelles dans le monde du cinéma ou de la musique, l’affaire avait soulevé de nombreux débats. Sur les réseaux sociaux, notamment, des milliers de témoignages déferlant les uns après les autres, réelle incarnation du chiffre glaçant d’une personne sur dix victime d’inceste dans la population française, sur le hashtag #MeTooInceste. Le #MeTooInceste a également été l’occasion de dénoncer l’impunité dont jouissent les agresseurs, en particulier en cas d’abus sexuels au sein d’une famille, dont les membres et l’entourage sont souvent au courant mais préfèrent garder le silence pour ne pas détruire la cellule familiale, à l’image de l’avocat Jean Veil, vieil ami d’Olivier Duhamel, qui savait pour ses agissements depuis des années. Une impunité qu’on associe souvent aux « élites » (rappelons que Duhamel était membre du club du Siècle un club de la bourgeoisie parisienne dont faisaient partie au moins onze membres du gouvernement) mais dont jouissent en réalité une grande partie des incesteurs, peu importe leur milieu social.

Mais au-delà de cette impunité, la décision de classer l’affaire sans suite montre bien le caractère profondément patriarcal de justice, qui restreint les violences patriarcales, qui touchent les femmes et les enfants à un cadre bien précis et étroit, et laisse ainsi impunis bon nombre d’agresseurs, tout en érigeant les autres en véritables monstres déviants, les rendant donc extérieurs à la société dans laquelle nous vivons. Il s’agit au contraire de violences structurelles qui sont profondément enracinées dans la société patriarcale et capitaliste. En 2019, Adèle Haenel rappelait ainsi : « les monstres ça n’existe pas. C’est notre société, c’est nous, nos amis, nos pères ». En réalité, ces violences sexuelles, qui peuvent avoir lieu dans le cadre de la famille comme dans un cadre autre, et qui touchent tous les jours les femmes et les enfants, font partie d’un long continuum de violences patriarcales.

En l’occurrence, dans l’affaire Duhamel, les débats se sont surtout cristallisés autour de la prescriptibilité des crimes d’inceste. Si aujourd’hui, seuls les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, plusieurs associations et organisations féministes et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles réclament l’imprescriptibilité pour les crimes incestueux. Une position qui est techniquement difficilement applicable, puisque les preuves de crimes sexuels ne durent pas éternellement, mais qui a surtout pour colonne vertébrale la confiance en la justice et en l’État, cette même justice et ce même État qui protègent les hommes coupables de violences. Contre ce problème structurel, il s’agit plutôt d’aller au-delà de l’angle punitiviste et répressif. Comme nous l’écrivions dans un précédent article : « L’inceste est l’expression d’un pouvoir ; pour lutter contre l’inceste, il faut briser le silence, mais aussi et surtout briser les conditions matérielles qui permettent de tels rapports de domination. Aujourd’hui, la famille est le seul cadre social dans lequel l’enfant est soutenu matériellement. » En définitive, il s’agit donc de remettre en question l’institution même de la famille qui, loin de protéger les enfants, est souvent le lieu dans lequel ils subissent des violences ; dans l’immédiat, il faut exiger des moyens pour que de telles situations ne puissent pas se multiplier, et exiger des foyers pour tous les enfants victimes d’abus ainsi que la gratuité totale des soins psychiques et physiques pour les victimes, tout en menant dans le même temps un combat d’ensemble pour renverser le système qui engendre et cautionne de telles violences.




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