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Ecole capitaliste

Groupes de niveaux au collège. Macron veut renforcer le tri social dès le plus jeune âge

Dernier volet en date des attaques contre l’école publique, les réformes annoncées par Attal vont faire exploser les inégalités et la sélection sociale, dont la France est déjà championne. La réforme du collège n’est pas qu’un problème de profs, mais celui de tous les travailleurs !

Enzo Tresso

5 février

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Groupes de niveaux au collège. Macron veut renforcer le tri social dès le plus jeune âge

Crédits Photo : capture d’écran TF1

Annoncée début décembre, la réforme du collège suscite une opposition massive comme en témoigne la mobilisation réussie du 1er février. Faisant du démantèlement du « collège unique » l’objectif de sa réforme du collège, Attal s’attaque au dernier maillon du système scolaire français qui n’avait pas fait l’objet d’une réforme sous la présidence Macron. La destruction du collège unique, modèle adopté en 1975 après la Réforme Haby, s’appuiera sur l’instauration de groupes de niveaux et la transformation du brevet en examen d’entrée au lycée. La réforme fera exploser les inégalités en rétablissant une ségrégation scolaire archaïque.

La destruction du collège unique

Dès la rentrée 2024, les élèves de 6e et de 5eseront séparés en plusieurs groupes selon leur niveau en français et en mathématiques. Si le dispositif introduit la possibilité d’un changement de groupe en fonction des progrès de l’élève, le volume horaire des enseignements concernés (1/3 des enseignements dispensés) se rapproche d’une séparation des collégiens en classes de niveaux. La future réforme prévoit, en outre, de différencier encore davantage les parcours pédagogiques : les élèves en très grandes difficultés recevront des cours complémentaires de français et de mathématiques en lieu et place des autres matières.

Une ambition que Gabriel Attal et les hauts cercles de l’Education Nationale ne veulent pas limiter aux mathématiques et au français mais bien élargir à terme à toutes les matières. C’est le sens que prend d’ores et déjà l’ « avis sur l’organisation des enseignements au collège » du Conseil Supérieur des Programmes, publié le 30 janvier : « Des parcours d’apprentissage séparés, dans ces deux disciplines [mathématiques et français], sont proposés aux élèves de la classe : un « parcours des fondamentaux » consacré aux élèves en difficulté, et un « parcours des approfondissements », concernant les autres élèves. Pour les autres disciplines, les élèves pourront se retrouver en groupes hétérogènes ou demeurer en groupes homogènes ».

L’ancien ministre de l’Education a également annoncé sa volonté de réformer le brevet. L’examen deviendra un prérequis pour l’entrée en classe de seconde à partir de 2025. Créé en 1947, le brevet n’a jamais été un « examen-barrière ». Actuellement, les 400 points du contrôle continu sont attribués à tout élève qui maîtrise, sans carence, les différentes compétences attendues. Beaucoup d’élèves se présentent ainsi à l’examen en étant déjà certains d’obtenir le diplôme. La réforme d’Attal abrogerait ce dispositif : le barème du contrôle continu ne serait plus fondé sur l’évaluation générale de l’équipe pédagogique mais sur les seules moyennes obtenues par l’élève. L’actuel premier ministre prévoit également d’augmenter le poids des épreuves qui représenteraient 60% de la note finale, au détriment du contrôle continu. Pour les élèves qui échoueraient à l’examen, le redoublement est exclu : ils seront désormais dirigés vers une année de « prépa-lycée », un an dans une classe de remise à niveau, intégrée aux lycées. Cette modification sans précédent du système du collège crée ainsi une « classe de relégation », comme le dénonce le SNES-FSU : il s’agit d’une classe « stigmatisante [qui] n’offre surtout aucune garantie sur le fait que ces élèves puissent poursuivre les études de leur choix ».

Une réforme au service de l’augmentation des inégalités

Reprenant les éléments de langage des opposants historiques au collège unique, Attal a remobilisé, le 8 novembre dernier devant le Sénat, la rhétorique anti-égalitaire selon laquelle l’hétérogénéité des niveaux « tire tout le monde vers le bas ». Militant pour une nouvelle ségrégation scolaire, le premier ministre choisit volontairement une forme d’enseignement dont aucune étude n’atteste de l’efficacité. Comme l’explique Dominique Lafontaine, professeure émérite en sciences de l’éducation à l’université de Liège, « gérer l’hétérogénéité par des logiques de séparation des élèves selon leur niveau ne fonctionne pas et cela a même des conséquences délétères : ça creuse les inégalités et, les comparaisons le montrent, ça n’élève pas le niveau général ».

La relégation de certains élèves dans les groupes de « faible niveau » suscite, de manière générale, un sentiment de de stigmatisation, une perte de l’estime de soi et une chute de motivation générale qui augmentent les chances d’échec. En outre, comme le montre une étude de 2019 qui prend pour objet des classes de terminale, le regroupement des bons élèves dans un groupe homogène fait naître des troubles qui trahissent « un effet négatif de l’exposition à la compétition ». L’efficacité des classes de niveaux est donc loin d’être attestée, au contraire.

D’un point de vue pédagogique, elles sont sans fondement. Comme le note Jérôme Fournier, enseignant et représentant SE-UNSA, « l’immense majorité des élèves n’a pas de difficultés tout le temps sur toutes les compétences : on peut être bon en géométrie mais perdu sur des notions d’algèbre, un groupe établi selon le niveau moyen dans une matière n’a donc pas de sens ». Par ailleurs, les classes par niveaux ont déjà été expérimentées entre 1983 et 1984, à l’initiative d’Alain Savary, donnant des résultats si peu convaincants que le projet avait été abandonné.

Une telle mesure devrait ainsi considérablement accroître les inégalités scolaires. Comme le note Dominique Lafontaine, les classes de niveaux produisent, au sein même des établissements, les mêmes effets que la concentration des populations les plus pauvres dans certains collèges ou lycées à l’échelle nationale. À la séparation entre les « bons » et les « mauvais » établissements, Attal entend ajouter celle des « bonnes » et des « mauvaises » classes. Enfin, la transformation du brevet et le durcissement du barème devraient fermer l’accès au lycée à une partie des enfants issus des classes populaires. Comme Attal le revendique lui-même avec une fierté malsaine : son « électrochoc » entraînera « une diminution des taux de réussite ».

De plus, la quasi-totalité des analystes pointe l’importance cruciale des conditions de travail du corps enseignant et des personnels des collèges et lycées dans la bonne réussite des élèves : après avoir continuellement diminué les dotations budgétaires des établissements scolaires et avoir dégradé le statut et les conditions de travail des enseignants, le gouvernement poursuit son travail de démolition.

Gabriel Attal et Oudéa-Castéra n’ignorent évidemment rien de ces faits établis. Cette réforme ne vise aucunement à remédier à un problème de niveau mais à ce que chacun reste à sa place, sans tenter d’en dévier : les enfants des travailleurs, au travail, le plus vite possible, et avec le strict minimum de formation et d’études, les autres dans les fonctions d’encadrement et de direction.

Rendre incontournable la ségrégation de classe

La réforme Attal est une énième mesure qui vise à modeler l’école et la production de main d’œuvre selon les besoins des capitalistes. En régime capitaliste, le système éducatif a toujours été l’instrument de la reproduction de la force de travail et de la reproduction de la domination de classe. La massification de l’enseignement secondaire, née des aspirations sociales des couches subalternes de la société et du besoin d’une main d’œuvre plus qualifiée pour le capital, a abouti à « une nouvelle forme de tri qui tend dès lors à opérer là même où tous les élèves sont censés suivre un enseignement commun : à l’école primaire et au collège. La massification conduit à un réaménagement des modes de reproduction sur la triple base d’une différenciation sociale des établissements, d’une distinction plus fine des parcours scolaires, d’un recours de plus en plus fréquent à l’enseignement privé et à la scolarisation parallèle proposée par des entreprises d’aide et de soutien personnalisés [1] ». Si la démocratisation des enseignements avait introduit une forme plus insidieuse, mais tout aussi efficace, de reproduction sociale, à l’intérieur même d’un cursus commun, la réforme d’Attal entend réintroduire des normes de ségrégation plus ouvertes et plus claires en différenciant les parcours selon la ligne des inégalités sociales.

La réforme du collège participe ainsi d’une offensive plus vaste contre la démocratisation de l’enseignement secondaire et supérieure et de la restauration de l’élitisme scolaire par une sélection sociale plus brutale. De ce point de vue, la réforme du collège est un résultat de la vaste campagne d’attaques descendantes qui a déjà pris pour cible l’université [2] et le lycée. La réforme du collège est une offensive d’ampleur contre les enfants des travailleurs auxquels le gouvernement veut assigner une voie déjà toute tracée. Refusant aux élèves de poursuivre les études de leur choix, le gouvernement espère les assigner le plus tôt possible à un secteur d’emploi, selon les besoins du patronat.

Loin de concerner seulement les enseignants et les personnels des collèges dont les conditions de travail ont été continuellement dégradées depuis des décennies, la réforme du collège est une attaque systématique contre l’ensemble des travailleuses et des travailleurs : elle menace l’avenir de nos enfants et reconstruit la barrière de classe que les luttes de l’après-guerre avaient réussi à remettre en cause partiellement. C’est donc l’ensemble des travailleuses et des travailleurs qui doit engager la lutte contre cette attaque brutale avec tous ceux sont solidaires de la jeunesse, bientôt astreinte au SNU et au port de l’uniforme, soumise à une discipline de fer.


[1Christian Laval et al., La nouvelle école capitaliste, Nouvelle éd., Paris, la Découverte, 2012, p. 119.

[2Emmanuel Barot, Révolution dans l’Université  : quelques leçons théoriques et lignes tactiques tirées de l’échec du printemps 2009, Montreuil, Ville brûle, 2010, 175 p.



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