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Pas en notre nom

« Chicken for KFC » : Israël et ses soutiens veulent opposer les femmes et les LGBT aux Palestiniens

Alors qu’Israël mène un véritable génocide contre les Palestiniens, la propagande envers les femmes et les LGBT, visant à faire passer la guerre en cours pour un combat de la « démocratie » israélienne contre la « barbarie » des Arabes, redouble.

Camille Lupo


et Benoit Barnett

6 décembre 2023

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« Chicken for KFC » : Israël et ses soutiens veulent opposer les femmes et les LGBT aux Palestiniens

Depuis le 7 octobre, les manifestations de solidarité avec la lutte du peuple palestinien contre l’État d’Israël se multiplient à l’échelle mondiale, avec la participation massive de la population de plusieurs pays arabes, des États-Unis ou encore du Royaume-Uni. Lors de ces marches, en particulier aux États-Unis ou en France, des militants LGBTI+ ont cherché à constituer des cortèges « Queers for Palestine », comme on l’a vu le 23 octobre à New-York. Au Royaume-Uni, le groupe militant LGBTI+ Voices4London a réuni plus de 1 400 signatures de collectifs et de militant·e·s queers dans une tribune dénonçant les crimes de l’État israélien et pour une Palestine libre. En France, la tribune lancée par Du Pain et des Roses a rencontré un écho similaire avec plus d’une centaine d’organisations signataires, revendiquant la solidarité féministe et LGBTI+ avec les Palestinien·ne·s ainsi que la lutte nécessaire contre les impérialismes qui soutiennent la politique d’apartheid du gouvernement de Netanyahu.

Une mobilisation féministe et LGBTI pour la Palestine qui a culminé ce 25 novembre, avec la constitution dans différents pays du monde et notamment en France de pôles et cortèges en soutien aux Palestinien·ne·s a l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. Dans cet article, nous ne revenons pas sur la polémique lancée à cette occasion par la droite, l’extrême droite et les soutiens de l’Etat d’Israël selon laquelle ces collectifs et organisations, en exprimant leur solidarité avec la Palestine, seraient complices des violences perpétrées par le Hamas contre des femmes israéliennes le 7 octobre.

Alors que l’ensemble du mouvement féministe condamne ces violences, il s’agit ici plus largement d’interroger les ressorts profondément réactionnaires de la propagande de l’Etat d’Israël, qui cherche à opposer les intérêts des femmes et des personnes LGBT à ceux du peuple palestinien.

Quand la droite et l’extrême-droite soutiennent les LGBTI : une instrumentalisation raciste de nos luttes pour faire passer la pilule du génocide

La droite et l’extrême-droite françaises ont réagi à ces démonstrations de solidarité. C’est notamment le cas du journal Le Point, ayant déjà pris part à différentes vagues d’offensives transphobes, qui a publié un article s’insurgeant contre la solidarité entre les LGBTI+ et les Palestiniens. Pour les éditorialistes du Point, cette position serait portée par des « extrémités du spectre militant » animées « par une bonne vieille soif de pouvoir », qui se serviraient de la situation comme « d’une décharge libidinale » car « cela ne coûte rien de brailler son amour pour un archaïsme qu’on ne verra jamais de près ». Dans Marianne, une tribune « collective » écrite par un seul collectif - Fiertés Citoyennes, proche du Printemps Républicain - dénonce les militant·e·s LGBTI qui soutiennent la Palestine comme des « Dindes qui votent pour Noël ». Dans le registre prétendument « féministe » de l’extrême-droite, on retrouve la porte-parole du collectif Némésis, Alice Cordier, ironisant sur « les LGBT qui pensent avoir leur place dans les manifestations pro-Palestine ».

L’hypocrisie est grande pour des médias et personnalités politiques qui voudraient nous faire croire qu’ils se préoccupent soudainement du sort des LGBTI alors même qu’ils sont les premiers à relayer les thèses transphobes de Dora Moutot ou Marguerite Stern. De même, prétendre donner des leçons de politique aux LGBTI est curieux de la part de Némésis, un collectif d’extrême-droite qui s’est fait connaître pour ses positions LGBTI-phobes, xénophobes et racistes, ayant apporté son soutien à Eric Zemmour pendant sa campagne présidentielle. Derrière ces prises de positions aussi farfelues que réactionnaires se trouve la volonté de décrédibiliser le soutien à la Palestine : il s’agit de faire passer pour contradictoire le fait d’être LGBT et de soutenir les Palestinien·ne·s en s’appuyant sur le préjugé raciste selon lequel ces derniers seraient par essence LGBTI-phobes et sexistes.

Une entreprise qui infuse sur les réseaux sociaux, où la même rhétorique est développée à l’encontre des militant·e·s LGBTI pro-Palestine. Les commentaires réactionnaires ont notamment afflué sur X (anciennement Twitter) en réaction à la prise de parole de Sasha Yaropolskaya, militante à Révolution Permanente et Du Pain et des Roses, lors du rassemblement parisien pour la Palestine du 22 octobre. « Même si le Hamas disparaissait, les Gazaouis te tueraient dans leur immense majorité », peut-on par exemple lire dans les commentaires. Une logique que l’extrême-droite synthétise sur les réseaux sociaux à travers l’expression « Chicken for KFC », sous-entendant que les LGBTI qui soutiennent les Palestinien·n·es soutiennent leur propre oppresseur.

Ces réactions, qui comparent les militants LGBTI pro-palestiniens à des « poulets en soutien à la rôtisserie », à des « vaches qui défendent l’abattage » et autres fantaisies réactionnaires, sont le reflet de la propagande de l’État d’Israël et de ses relais en France. Sous les traits de l’ironie, relayée jusque dans des médias de gauche comme on a pu le voir dans les colonnes du Canard Enchaîné, c’est bien la propagande sioniste qui se fraie un chemin pour mener à bien son entreprise de déshumanisation. En s’appuyant sur l’idée selon laquelle Israël serait un « paradis » pour les LGBT face à l’« obscurantisme » des Palestiniens - ces « animaux humains » d’après les mots du ministre de la défense israélien Yoav Galant, l’État israélien cherche tout simplement à justifier sa politique génocidaire.

Derrière le pinkwashing, une politique hostile aux femmes et aux LGBT de Palestine et d’Israël

L’image d’une « Palestine homophobe et sexiste » a été construite par la propagande en opposition à celle d’Israël, et en particulier de la ville Tel Aviv, présentée comme un havre de paix pour les LGBTI+. Or, ces dernières années, cette propagande a été largement démentie par les faits. La « World Gay Destination » (« Destination Gay Mondiale »), avec ses drapeaux arc-en-ciel accrochés sur les devantures des magasins lors du mois des fiertés, est le produit d’un investissement conséquent de la part de l’État israélien dans le cadre de la campagne Brand Israel : des dizaines de millions de dollars ont été investis dans l’industrie touristique ainsi que dans des agences de conseils LGBTI comme OUT Now, pour chasser de « l’esprit mondial » la réalité du caractère colonial et guerrier du projet sioniste.

En France, dans le cadre de ce plan marketing, l’adoption du droit au mariage pour les homosexuel·le·s en 2013 a été utilisé comme d’un tremplin pour créer des « ambassadeurs gays » qui défendraient l’État sioniste et sa réputation dans leur propres pays. La responsable du tourisme de Tel Aviv, en lien avec le maire de l’époque, a notamment proposé au premier couple gay légalement reconnu en France d’être les invités d’honneur de la Pride 2013 à Tel Aviv. L’autorité israélienne a vu dans le soutien au « mariage pour tous » une opportunité de renforcer l’image d’une ville jeune et progressiste, cherchant à laver le sang de l’occupation sioniste et des bombes qui, régulièrement, explosaient alors à quelques kilomètres sur la bande de Gaza.

Aujourd’hui, parmi les figures médiatiques qui se font les relais du pinkwashing israélien, on retrouve Julien Bahloul, ancien communiquant de Tsahal, qui a réagi à la tribune des organisations féministes et LGBTI sur son compte X (ex-Twitter), expliquant que les « gays de Gaza et de Cisjordanie » se réfugieraient en Israël pour fuir l’homophobie en Palestine et que Tsahal serait un « modèle d’intégration des soldats LGBT ». Un discours qui cache mal le fait que les Palestiniens - LGBT ou non - qui vivent sur le territoire d’Israël ne bénéficient même pas des mêmes droits sociaux que les Israéliens, à l’image des milliers de travailleurs palestiniens arrêtés suite à l’offensive du 7 octobre, torturés et finalement renvoyés à Gaza en pleins bombardements.

À ce sujet, le journaliste français Jean Stern explique dans un entretien donné à Trou Noir qu’Israël participe directement et de façon spécifique à l’oppression des LGBTI palestinien·ne·s tout en instrumentalisant les identités queer pour légitimer son entreprise coloniale : «  Israël contribue à l’oppression de deux manières : la première en les enfermant. Ce ne sont pas les Palestiniens qui ont construit un mur mais Israël  ». Stern poursuit : « Israël avec son double langage quotidien sur le plan politique et moral a une unité de l’armée, high-tech, très puissante, qui s’appelle l’unité 8200, chargée de la surveillance de masse de la population palestinienne : vous êtes écoutés, le moindre mouvement […] est immédiatement connu par l’armée israélienne qui va donc utiliser ces informations pour faire chanter les LGBTI » et les menacer de divulguer leur orientation sexuelle.

Utiliser les droits LGBTI comme un vernis sur la politique d’apartheid est non seulement cynique, mais aussi proprement absurde dans un pays aussi conservateur qu’Israël. En 2020, l’ancien ministre de l’éducation, Naftali Bennett, avait annoncé mettre un veto sur les droits démocratiques des femmes et des LGBTI, jugés contraires aux principes de la religion juive, fondement de l’État d’Israël. Récemment, un membre de la coalition de Netanyahu a déclaré que la sexualité homosexuelle, figurant parmi les sexualités contraires au principe de la Torah, serait plus dangereuse pour Israël que le Hezbollah ou le Hamas. Dans le même sens, la légalisation de l’avortement n’est pas complète et oblige les personnes souhaitant avorter à avoir l’autorisation de comité d’experts dans les cas ou la grossesse a lieu hors mariage ou encore si la demande a lieu avant leur 17 ans, l’âge légal du mariage. Du côté du mariage gay, non-autorisé en Israël, il n’est reconnu que si le mariage a eu lieu à l’étranger, créant un droit à deux vitesses entre les Israéliens pouvant aller à l’étranger et ceux ne le peuvent pas, alors que 20% du pays vit sous le seuil de pauvreté.

L’écran de fumée du caractère prétendument « LGBTI-friendly » installé après des décennies de propagande se dissipe actuellement avec des démonstrations ouvertement homophobes, diffusées sur des chaînes israéliennes, à l’image de Keshet 12 qui a publié le 5 novembre dernier un extrait d’une émission satirique, relayé par le compte officiel X de l’État d’Israël et dans lequel on voit deux caricatures d’étudiant·es queers états-unien·nes ainsi que celle d’un soldat du Hamas, où les trois personnages représentent des stéréotypes immondes.

Une rhétorique qui prend dans les discours d’extrême-droite, considérant la lutte LGBTI uniquement comme un moyen de convaincre les LGBTI blancs et aisés des pays impérialistes que leurs intérêts seraient diamétralement opposés à ceux des populations arabes et musulmanes. Pour ces politiciens et militants réactionnaires, aucunement intéressés dans la libération des femmes et des LGBTI, l’opposition entre les mouvements LGBTI et les mouvements anti-impérialistes menés par les populations arabes est profitable. Mais de plus en plus de femmes et de LGBTI dénoncent les mensonges et les calomnies des pays impérialistes : la propagande israélienne se craquelle à mesure que le massacre des Gazaouis s’intensifie.

L’image de Tel Aviv, et donc d’Israël, est fondée sur l’opposition entre la population israélienne présentée comme étant par essence progressiste et les populations arabes et musulmanes qui au contraire seraient intrinsèquement réactionnaires. Une grille de lecture raciste, qui vise à évincer totalement la politique colonialiste en Palestine depuis l’emprise du colonialisme britannique. Ce dernier a pourtant une place historique de premier plan dans l’oppression des LGBTI au sein de son empire. La loi coloniale britannique de 1860, d’abord mise en place en Inde puis étendue à toutes les colonies du Commonwealth, comprenait notamment la répression de toute forme d’homosexualité. Un héritage patriarcal et colonial, qu’il convient de combattre en se réappropriant les traditions des luttes féministes et LGBTI+ anti-impérialistes.

Contre les réactionnaires qui voudraient nous faire taire en instrumentalisant la lutte pour les droits des LGBTI+ : pas en notre nom !

Début décembre, les autorités palestiniennes ont déclaré que plus de 15 000 Palestiniens ont été tués par les frappes d’Israël. Alors que de nouvelles étapes se succèdent avec des bombardements incessants sur Gaza après une trêve de très courte durée et une volonté très nette d’installer un climat de terreur en tuant le plus de Palestiniens possible, en tant que militant·es féministes et LGBTI, nous devons montrer, à l’instar des militant·es juif·ves antisionistes, que ce génocide ne se fera pas en notre nom !

La lutte pour la libération de la Palestine est une part intégrante de la lutte contre le patriarcat, pour un monde sans discrimination ni oppression de genre. Nous ne pouvons être libres tant que les Palestinien·es, LGBTI ou non, vivent sous l’occupation coloniale de l’État d’Israël. C’est avec cette perspective que les LGBTI et les femmes du monde entier doivent lutter pour l’auto-détermination des peuples opprimés, à commencer par le peuple palestinien qui fait face aux bombes de Tshahal. Un combat qui s’inscrit dans la continuité de celui des féministes palestiniennes qui, dès 1920, ont lutté contre le pillage impérialiste au Moyen-Orient et qui, ces dernières années, continuent de se mobiliser, à l’instar des manifestantes qui en 2019 scandaient « Il n’y a pas de patrie libérée sans libération des femmes » suite au féminicide de Israa Ghrayeb en Cisjordanie.

Comme nous l’écrivions peu après le début des représailles coloniales de l’État d’Israël contre les Palestinien·nes : « Féministes et militant·es LGBTI+, il est de notre devoir politique de répondre à l’appel à la solidarité venant des féministes palestiniennes et d’inscrire notre féminisme dans l’héritage des luttes des femmes qui se sont battues contre le colonialisme français et britannique, contre la ségrégation raciale et l’apartheid aux États-Unis et en Afrique du Sud. Après des décennies de pinkwashing, il est l’heure de montrer que les militant·es LGBTI ne joueront pas le rôle de caution d’un État colonial, en s’appuyant sur les combats et travaux des nombreuses militant·es féministes et LGBT qui ont souligné la nécessité de lier ces luttes à l’anti-impérialisme. ».

Dans la continuité de ces militant·es, nous pensons que la libération des LGBTI et des femmes ne pourra se faire que par la libération de la Palestine de l’oppression coloniale israélienne et de l’impérialisme. C’est par cette seule perspective qu’est aujourd’hui envisageable, par l’action conjointe des travailleuses et travailleurs de Palestine, d’Israël et tout le Moyen-Orient, la mise en place d’une Palestine libre, ouvrière et socialiste, où les populations arabes et juives, qu’elles soient LGBTI ou non, puissent commencer à vivre en paix et à lutter ensemble contre toute forme d’exploitation et d’oppression. Une perspective que nous devons nous efforcer de construire depuis les pays impérialistes comme la France, qui soutiennent le massacre en cours à Gaza.

En ce sens, Du Pain et des Roses a participé à la construction d’un Comité féministe et queer pour la Palestine en région parisienne et a manifesté le 25 novembre dans un cortège pour la libération de la Palestine, non seulement à Paris avec Urgence Palestine, mais aussi à Bordeaux, Toulouse, Montpellier et Rennes. En tant que militant·es féministes et LGBTI marxistes, nous ne voulons pas seulement exprimer notre solidarité avec le peuple palestinien, mais aussi montrer que la lutte contre le patriarcat et le capitalisme, contre l’exploitation et les oppressions ne pourra être victorieuse qu’en liant nos combats avec celles et ceux qui, en Palestine ou ailleurs, luttent contre l’oppression coloniale et le système impérialiste.


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