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SNCF et sexisme

8 femmes sur 10 victimes de VSS dans les transports : il faut des agents formés dans chaque train !

87 % des femmes déclarent avoir déjà été victimes de harcèlement ou de violences sexistes ou sexuelles dans les transports en commun. Une situation aggravée par la casse du service orchestrée par la SNCF et le gouvernement.

Anna Ky

24 novembre 2023

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8 femmes sur 10 victimes de VSS dans les transports : il faut des agents formés dans chaque train !

Crédit photo : Wiki Commons

« Depuis que je travaille comme agent commercial à bord des trains, j’ai détecté d’innombrables situations où les voyageuses étaient victimes de harcèlement, se sont fait suivre depuis la gare jusque dans le train, ont été la cible de gestes ou de remarques sexistes de la part d’autres usagers…, témoigne Elsa (le prénom a été modifié), contrôleuse sur TER. Bien souvent, ma seule présence à permis de mettre fin à ces situations problématiques. Soit les agresseurs arrêtent d’eux-mêmes lorsqu’ils s’aperçoivent qu’il y a un chef de bord dans le train, soit leurs victimes trouvent la force de changer de place, de venir me voir et m’expliquer la situation lorsqu’elles me voient. »

Ce témoignage confirme les chiffres repris par le site vie-publique.fr qui atteste qu’en France « selon les chiffres du ministère de la Transition écologique, 87% [des femmes qui empruntent les transports collectifs] ont déjà été victimes de harcèlement, d’agressions sexuelles ou de viols. » Toujours selon cette étude, plus de la moitié des usagères de transports en commun modifient leur comportement en conséquence. « Elles sont nombreuses à mettre en place des stratégies d’évitement : 54% déclarent s’abstenir de prendre les transports en commun à certaines heures. »

3500 atteintes sexuelles et sexistes dans les transports ont été recensées en 2021, l’année sur laquelle est basée l’étude, où les atteintes ont connu une augmentation de 37 % par rapport à 2020 (hausse très certainement due à la fin des confinements et la fréquentation croissante des transports en commun qui s’en est suivie). Parmi ces 3500 actes de violences sexistes et sexuelles, 34 % sont des atteintes sexuelles avec contact, c’est-à-dire des viols ou tentatives de viols, des attouchements, etc. 34 % sont des atteintes sans contact (harcèlement, exhibition, photographies non consenties de parties intimes…) et 31 % constituent des outrages sexistes (propositions sexuelles, gestes obscènes, etc).

« Il arrive assez fréquemment que les contrôleuses elles-mêmes en soient victimes, ou encore les collègues commerciales qui travaillent en gare », ajoute Elsa.

Le gouvernement et les dirigeants des entreprises de transports refusent de traiter le problème

En mai dernier, devant ce constat alarmant, le gouvernement a réuni un comité d’action contre le harcèlement et les violences sexuelles et sexistes dans les transports. A l’issue de cette première rencontre, Clément Beaune, ministre des transports, déclarait : « L’inaction sur le sujet ne peut être une option envisageable quand presque toutes les femmes sont victimes de ce type d’actes. Opérateurs de transports, associations, taxis, VTC, nous n’y arriverons pas sans vous, mobilisez-vous avec nous. »

Pourtant, les principales mesures qui sont ressorties de cette rencontre paraissent bien faibles en regard de l’ampleur du phénomène. Tout d’abord des « les marches exploratoires […] qui ont pour objectif de détecter tout élément de l’environnement pouvant susciter un sentiment d’insécurité chez les femmes (mauvais éclairage, gare isolées…) ». Ensuite « une campagne de communication gouvernementale « Toutes et tous égaux », dans les espaces de transport d’ici le 25 novembre ». Et pour finir, le lancement d’une « application de saisie des faits de délinquance et de harcèlement destinée aux exploitants des services de transport ».

Au travers de ces trois « mesures », le gouvernement et les entreprises de transports public prouvent une nouvelle fois leur hypocrisie lorsqu’il est question d’agir réellement contre les violences sexistes dans les transports. En effet, au travers des « marches exploratoires », ils entretiennent le mythe du monstre violeur qui sort de l’ombre dans une rue déserte de banlieue, alors que la majorité des atteintes dans les transports sont commises à l’heure de pointe, au bénéfice de l’anonymat de la foule et de la promiscuité qu’elle engendre. Comme le rappelle Amnesty International en s’attaquant aux idées reçues, « la majorité des viols sont commis par un·e proche. Le viol conjugal, l’inceste ou encore le viol commis par un responsable hiérarchique au sein du travail sont en effet répandus dans des proportions alarmantes et le « mythe de l’inconnu » invisibilise cette réalité ». Plus loin dans le même article, il est expliqué que « très régulièrement, des faits divers inventés de toutes pièces mettant en scène des migrants ou des étrangers dans des affaires de viol émergent dans les médias. Cela permet de donner un visage aux violeurs en s’y détachant, en les montrant comme étrangers et extérieurs à notre « culture », alors qu’en réalité des viols sont commis quotidiennement par des hommes « lambda », des hommes blancs. »

En outre, la campagne gouvernementale « Toutes et tous égaux » fait office de nouveau coup de comm’ inutile, permettant de dépenser allègrement l’argent public qui pourrait servir à améliorer dans les faits le service de transports dans le pays – est-ce qu’un spot publicitaire ou une affiche contre le harcèlement a déjà prouvé son efficacité ?

Enfin, « l’App’ISIS, application de saisie des faits de délinquance et de harcèlement » servira au mieux à mesurer l’étendu des actes de sexisme et d’atteintes sexuelles dans les transports, ou au pire justifiera une débauche de dispositifs répressifs sensés « sécuriser » les victimes de violences à posteriori, tels qu’un recours accru à la police ferroviaire dans certaines gares. Agents de sûreté pourtant connus pour leur usage systématique et souvent raciste de la violence au cours de leurs interventions.

Ainsi, ce comité d’action brille jusqu’à présent surtout par son incapacité à agir réellement sur les causes de l’augmentation de ces violences sexistes et sexuelles dans les transports : un service qui se dégrade, la fermeture de petites gares, la généralisation des trains EAS (équipé agent seul, c’est-à-dire qui circulent sans autre agent à bord que le conducteur), l’absence d’agents visibles et identifiables dans les principales gares du pays, le manque criant de formation contre le sexisme des agents au contact des usagers…

La solution passe par les travailleurs des transports et les usagers

« Si la sûreté des voyageuses était une véritable priorité pour la SNCF, il y aurait des chefs de bord dans chaque train, déplore Elsa. La réalité c’est qu’aujourd’hui, l’EAS (des trains avec uniquement le conducteur à bord) se généralise partout. Ça créé des situations absurdes, où les voyageurs victimes ou témoins d’un problème sont invités à contacter la sûreté ferroviaire via un numéro unique, le 3117, qui met souvent un temps fou à répondre depuis un centre qui se trouve à des centaines de kilomètres de là. Et pendant ce laps de temps il peut se passer n’importe quoi. Nous avons le même problème quand nous somme nous-même victimes d’agressions sexistes ou de harcèlement à bord des trains et que nous travaillons seules.

Le conducteur est bien trop occupé à assurer ses missions de sécurité propres à la circulation ferroviaire pour se soucier de ce qui se passe derrière la porte de sa cabine. Pourtant, depuis la mise en place de l’EAS, je connais de nombreux conducteurs qui ont dû arrêter le train, sortir et intervenir pour mettre un terme à une situation problématique qui leur avait été rapportée par des voyageurs. Ça dépasse totalement le cadre de leurs missions, mais je ne connais aucun conducteur de train qui pourrait tranquillement continuer à conduire, enfermé dans sa cabine, en sachant qu’une voyageuse se fait agresser de l’autre côté de la porte. »

Comme le souligne Elsa, la généralisation de l’EAS, la fermeture des petites gares et la disparition des agents commerciaux dans les gares et dans les trains qu’elles engendrent, pavent la voie à l’accroissement des atteintes sexistes et sexuelles dans les trains. Car les chefs de bord, formés et expérimentés, sont souvent les plus à même de repérer une situation présentant un risque dans les transports. « J’ai pris l’habitude de rester vigilante quand je vois un homme qui s’assoit à côté d’une femme à qui il vient de rendre un service, comme par exemple l’aider à placer sa valise sur le porte-bagage, explique Elsa. C’est des gestes qui peuvent paraître anodins, et qui le sont dans la plupart des cas heureusement, mais il arrive que ces hommes un peu trop serviables attendent quelque chose en retour. Si je vois qu’ils se montrent insistants, je trouve une excuse pour les déplacer, ou permettre à la voyageuse de changer de place, si j’ai le moindre doute sur leurs intentions, je reste à proximité. Ce sont des dynamiques qu’on apprend à détecter et gérer avec l’expérience. »

Ces interventions préventives de la part des travailleurs des transports se font essentiellement grâce à la sensibilité plus ou moins grande de ces derniers aux questions de genre et de violences sexistes et sexuelles. « Je me suis formée seule, en lisant, en échangeant avec des collègues plus expérimentés que moi, je me sens impliquée dans la lutte contre le patriarcat et toutes ses manifestations, dans le cadre de mon métier mais aussi en dehors. Ce n’est pas au cours de la formation dispensée par la SNCF que j’ai développé cette sensibilité aux violences sexistes et sexuelles, on avait à peine abordé cette question », témoigne Elsa.

Pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles à bord des trains, loin des coups de comm’ et de la poudre aux yeux du gouvernement et des patrons, il est urgent de lutter contre la casse du service public de transport. Main dans la main, travailleurs des transports et usagers doivent exiger des embauches pour qu’il y ait des agents dans chaque gare et dans chaque train et la fin de l’EAS. Pour éviter que les agents à bord des trains soient eux-mêmes surexposés aux risques de violence, il est indispensable de mettre en place des roulements qui permettent aux agents de travailler en double lorsqu’ils l’estiment nécessaire. La lutte contre les violences passe aussi par la revendication d’une formation obligatoier et spécifique dispensée aux chefs de bord et tout autre agent au contact des usagers, par des associations féministes spécialisées dans la prise en charge immédiate des victimes de violences sexistes et sexuelles ! Enfin, il s’agit également d’exiger la mise en place d’un protocole de prise en charge des victimes des violences sexistes et sexuelles clairement défini et diffusé largement au sein de l’entreprise pour les cheminots et cheminotes qui en seraient victimes, à l’intérieur ou en dehors de l’entreprise.


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