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Un progressiste à Grenelle, vraiment ?

Pap Ndiaye ministre de l’Éducation ou l’illusion des politiques de la « diversité »

Il était certainement le moins attendu, Pap Ndiaye historien spécialiste de la condition des Noirs en France et aux Etats-Unis a été nommé ministre de l’Education vendredi 20 mai. Pourtant, loin d’être une totale hérésie du point de vue de la macronie, celui qui est présenté comme l’anti-Blanquer notamment par rapport à ses prises de position sur le racisme en France gravite autour des cercles du pouvoir depuis ses débuts et défend un antiracisme compatible avec l’idéologie républicaine. Sa nomination révèle l'impasse que représente l’antiracisme libéral et les politiques de représentations.

mardi 24 mai

Crédit photo : AFP/Emmanuel Dunand

Un intellectuel de la condition noire proche du pouvoir et de la "république" depuis ses débuts

Pionnier des études sur les Noirs en France, la carrière d’historien de Pap Ndiaye a pris de l’ampleur à partir de la publication de son ouvrage La condition noire : essai sur une minorité française en 2009. Au moment de sa publication, cet essai a eu un échos retentissant dans un contexte français qui prône un universalisme aveugle aux races (entendues comme races sociales construites). C’est contre cette idée que Pap Ndiaye a proposé une analyse qui invite à réintégrer la question raciale et plus spécifiquement la condition des Noirs en France au cœur du débat public. Pourtant, malgré le caractère progressiste de son ouvrage décrié par les franges les plus réactionnaires, celui-ci était déjà largement compatible avec l’idéologie républicaine. Le corolaire politique de la vision qu’il développe étant une compréhension libérale de la lutte contre les discriminations raciales. A l’époque, Sadri Khiari, membre fondateur du PIR (Parti des Indigènes de la République) écrivait déjà un article d’analyse de son ouvrage soulignant la compatibilité des analyses universitaires de Ndiaye sur le racisme avec le cadre du système capitaliste.

En parallèle de sa carrière universitaire, le nouveau ministre de l’Éducation participait à l’époque activement à la création du CRAN (Conseil représentatif des associations noires). Cette fédération d’association vise à défendre les populations noires de France contre les discriminations dont elles sont victimes essentiellement dans la sphère médiatique ou en politique. Elle défend donc essentiellement une politique de représentation des noirs dans l’espace médiatique et dans les sphères de pouvoir, sans remettre en cause les fondements même du racisme systémique qui pèse sur les personnes noires et racisées. Malgré son indépendance apparente, cet organe est à l’époque déjà lié au régime et à une classe politique qui ne s’est jamais illustrée dans sa lutte pour les droits des personnes noires, bien au contraire. Le CRAN été présidé entre 2005 et 2011 par son fondateur Patrick Lozès, membre de l’UDF (le parti de François de Bayrou). Lozès est un proche de Jean-Louis Borloo ancien ministre de Sarkozy dont celui-ci lui avait confié des missions de « lutte contre le racisme et le communautarisme ». Par ailleurs, il faut souligner que le CRAN a été créé le 25 novembre 2005 soit quelques jours seulement après les révoltes historiques des quartiers populaires dénonçant le racisme d’État et les violences policières à la suite du meurtre de Zyed et Bouna. Ainsi, c’est dans ce cadre que le CRAN a mené ses batailles principales autour des statistiques dites « de la diversité », non pas pour chiffrer les meurtres policiers racistes, mais dans le seul objectif d’évaluer la représentativité des minorités dans les médias et en politique, défendant ainsi une conception de l’antiracisme compatible avec le régime et se focalisant seulement sur la représentation.

A sa création Patrick Devedjian, alors ministre délégué de l’industrie et ancien membre du groupe fasciste Occident, voyait dans le CRAN « l’espoir d’un très puissant instrument d’intégration et d’amélioration de la situation des Noirs » cachant à peine l’utilité politique d’une telle organisation affiliée au pouvoir dans un contexte où la jeunesse révoltées des quartiers populaires exprimaient leur colère légitime contre le racisme d’État et l’institution policière. Le CRAN milite auprès du gouvernement Sarkozy pour qu’il intègre des personnes noires et se félicite de la nomination de la très à droite Rachida Dati ou de Rama Yade. Pap Ndiaye a ainsi lui-même activement participé au CRAN avec en 2007 la création d’un conseil scientifique en son sein, entérinant ainsi par la pratique sa conception de la lutte contre les discriminations.

Plus récemment, avant sa nomination en tant que ministre de l’Éducation, Pap Ndiaye s’était vu nommé en février 2021 par Emmanuel Macron, directeur du musée de l’Histoire de l’immigration, musée lui-même ouvert sous Nicolas Sarkozy en 2007. Cette nomination apparaissait déjà comme une caution antiraciste et progressiste pour ce musée qui a obtenu hypocritement le label "Liberté-Diversité". En effet, Pap N’Diaye a poursuivi la politique de la direction du musée qui consistait depuis plusieurs années à faire fi des conditions de travail déplorables des femmes de ménage du sous-traitant Challencin très majoritairement immigrées ou issues de l’immigration tout en invitant, dans la plus grande des hypocrisies, Sylvie Kimissa, gréviste de l’Ibis Batignolles, en août 2021 pour un débat, qu’elle a par ailleurs refusée. Par cette précédente nomination il a déjà démontré de quel côté il se positionnait à savoir du côté d’un antiracisme libéral aux intérêts diamétralement opposés des plus opprimés et des plus exploités.

Ce que la nomination de Pap Ndiaye représente vraiment

Dans un contexte où la jeunesse et les quartiers populaires se sont imposé mobilisés massivement dans la rue dans la lutte contre le racisme d’État et les violences policières à travers le mouvement Black Lives Matter, particulièrement suivi en France, la nomination de Pap Ndiaye au ministère de l’éducation apparaît comme une manœuvre grossière de la part de Macron. D’autant plus au sein de l’Éducation Nationale, secteur qui a été marqué par la campagne contre le « wokisme » de Blanquer mais aussi par une dégradation des conditions de travail des personnels et par une libéralisation extrême de l’enseignement.

Dès sa nomination, Pap Ndiaye a montré les signes d’une continuité forte entre son prédécesseur et lui-même, en particulier lors de son discours d’investiture au cours duquel il a salué son travail et plus particulièrement les réformes qu’il a menées. Il a également affirmé être « le produit de la méritocratie républicaine » mais aussi « le symbole de la diversité ». Ces deux affirmations entérinent son rôle de caution progressiste du gouvernement Macron II ainsi que son rôle dans la tentative de restaurer une illusion méritocratique de plus en plus abimée et dont le pilier est l’école. La nomination de Pap Ndiaye intervient donc comme une tentative de recréer du consensus et de renforcer le pacte méritocratique dans un moment où précisément celui-ci s’effondre du fait d’une crise rampante du capitalisme qui n’a que des miettes à offrir à la jeunesse, notamment celle des quartiers populaires, et où l’école de par son démantèlement progressif apparait de moins en moins comme une voie émancipatoire pour les classes populaires. Cette nomination d’un homme noir comme Pap Ndiaye au ministère de l’éducation ne servent qu’à entretenir l’illusion de la possibilité d’un changement pour les plus opprimés et les plus exploités par « l’ascenseur social républicain » dans le cadre du système capitaliste. Car c’est bien cette illusion que cherche aujourd’hui à incarner celui qui s’est toujours revendiqué comme un "pur produit de la méritocratie", celle d’un homme noir qui grâce à « l’école de la république » a pu gravir les échelons, d’une classe préparatoire élitiste à l’ENS, pour épouser une carrière d’intellectuel avant d’atterrir au gouvernement. Oubliant bien entendu de rappeler que la grande majorité des personnes noires en France font partie d’une classe ouvrière à qui les portes de l’enseignement supérieur restent fermées et pour lesquelles le tri raciste et de classe commence dès le plus jeune âge.

Par ailleurs, au-delà d’une vision libérale de la lutte contre les discriminations raciales que défend Pap Ndiaye il faut refuser la logique avec laquelle il a été nominé à savoir celle de promouvoir un néolibéralisme au visage de la « diversité ». En effet, même si Pap Ndiaye est un homme noir qui a par ailleurs subit une énorme campagne raciste de la part de la droite et de l’extrême-droite, campagne qu’il faut évidemment dénoncer, il n’en demeure pas moins qu’il a choisi son camp qui n’est pas celui des racisé.es et des travailleur.ses. Comme l’écrivait déjà Joao Gabriell, militant panafricain et doctorant en histoire, dans son blog à propos de la nomination de Sibeth N’Diaye en 2019 « toutes les personnes racialisées comme noires n’ont non seulement pas les mêmes orientations politiques, mais surtout ne défendent pas les mêmes intérêts en termes de classe ». Il ne fait ainsi aucun doute que les réformes anti-sociales et de casse du service public de l’enseignement que Pap Ndiaye mènera sous l’égide du gouvernement Macron frapperont en premier lieu et plus durement les établissements de quartiers populaires en grande partie composés d’élèves issus de l’immigration.

Ainsi, bien loin de représenter une avancée quelconque pour les racisé.es et les classes populaires, la nomination de Pap Ndiaye comme ministre de l’Éducation représente surtout une tentative de recréer du consensus en mettant un vernis progressiste derrière les mêmes projets de destruction sociale et de renforcement des inégalités sociales et raciales. Face à cette grossière manœuvre politique du gouvernement Macron et face à l’impasse de l’antiracisme libéral qui ne remet jamais en cause le système capitaliste qui opprime et surexploite les personnes racisées, il est urgent de s’atteler à construire un bloc de résistance qui a pour principe fondamental un antiracisme de classe et en toute indépendance du régime pour faire face aux prochaines attaques de Macron II et de son gouvernement.



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