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Témoignage santé petite enfance

« On tient pas, tout est fait pour réduire les coûts » : une jeune infirmière témoigne

Une jeune infirmière en santé sexuelle, anciennement en néonatologie, témoigne auprès de Révolution Permanente dans le cadre de notre appel à témoignages de travailleurs de santé. Elle dénonce les effets de manches natalistes du gouvernement, la casse de l’hôpital public et les conséquences sur la prise en charge des usagers.

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« On tient pas, tout est fait pour réduire les coûts » : une jeune infirmière témoigne

Crédit photo : Frédéric Bisson

Face aux annonces réactionnaires de Macron sur un prétendu « réarmement démographique » et ses projets pour mettre la jeunesse au garde-à-vous, et face au mal-être généralisé qui s’exprime dans la santé, dans l’éducation et dans les secteurs de la petite enfance, nous avions lancé un appel à témoignages. C’est dans ce cadre qu’Enora*, jeune infirmière de l’hôpital Hôtel-Dieu à Paris qui a exercé deux ans dans un service de cardiologie néo-natale, puis dans un service de santé sexuelle à l’hôpital réagit aux annonces du président et dénonce les politiques menées par l’exécutif de Macron et tous les gouvernements néolibéraux qui l’ont précédé.

RP : Que penses-tu de Macron et de Bergé qui parlent d’un réarmement démographique et annoncent des tests de fertilité remboursés à 25 ans ?

Déjà pour l’infertilité, il y a 25% des personnes chez qui tu ne trouveras jamais de causes physiologiques d’infertilité. Et à l’inverse chez certaines personnes tu vas trouver un nombre de spermatozoïdes trop faible via un spermogramme mais ils vont quand même réussir à procréer. Ce n’est pas une science exacte. On pense qu’avec une prise de sang c’est plié alors qu’en réalité c’est des échographies, des tests, c’est des prises de sang hormonales… La fertilité dépend d’énormément de choses et ce que disent les spécialistes de la fertilité c’est quoi ? Qu’à 25 ans tu vas faire ton test, on va te dire « t’es fertile, tu peux prendre confiance » alors que tu peux avoir beaucoup de mal à procréer après, et à l’inverse, si on te dit que tu n’es pas fertile alors que tu pourrais l’être. On en fait quoi de cette information ? C’est ça aussi ! On n’en fait rien ! Et moi ça me rend folle de rembourser des choses comme ça alors qu’il y a des vrais besoins de rembourser d’autres choses. Je donne un exemple : il n’y a pas si longtemps, ils ont arrêté de rembourser par la sécu un cathéter très spécifique de prise en charge des AVC à 200 euros max. Ils ont arrêté de rembourser ça, mais ça se voit que c’est des gens qui n’y connaissent rien parce que du coup tu retardes les prises en charge, tu augmentes le taux de séquelles des gens donc si on veut prendre leur jeu de con en disant économies, économies, ben du coup ça veut dire rééducation plus compliquées, séquelles plus compliquées donc plus gros coût en fin de compte. Moi je trouve ça fou que Macron qui n’y connait rien puisse promouvoir des trucs comme ça. Je ne sais pas à qui il a parlé mais tous les gynécologues te diront que ça n’a aucun sens.

Certes, la fertilité baisse mais pourquoi ? Parce qu’il y a de la pollution, des perturbateurs endocriniens, etc. C’est quand même aussi une responsabilité gouvernementale. Mais on le sait tous, on connaît tous des gens qui ne veulent pas d’enfants parce qu’on se demande dans quel monde on va élever notre enfant. Parce qu’il y a l’urgence climatique, puis élever un enfant ça a un coût. Les gens ne veulent pas se mettre en difficulté financière ! Puis dire qu’on n’aura pas assez de main d’œuvre, on sait très bien que c’est faux avec tout le chômage qu’il y a. On voit que ce n’est pas leur but d’être sur le terrain et servir des intérêts des gens.

Pour l’instant je ne vois pas comment ils peuvent mettre ça en place. On est quand même dans un monde où les gens n’ont même pas de rdv avec un médecin généraliste donc à quel moment est-ce que les gens pourront faire un test de fertilité ? Moi je pense que c’est surtout un truc pour annoncer la couleur. Ce que je crains c’est la limitation des moyens de contraception.

Déjà actuellement, si tu veux faire une stérilisation définitive et que t’es une femme et que t’as pas eu d’enfants, bonne chance alors que c’est un droit. Normalement t’as un rdv avec un gynécologue ou un urologue, il y a 4 mois d’attente et si t’es toujours d’accord, tu le fais. Mais dans les faits, il y a énormément de gynécologues qui refusent mais tout ça c’est parce qu’on ne fait pas confiance au libre arbitre des gens et que s’il y a un regret, c’est la responsabilité de chacun. Dans la philosophie du soin en France, on ne responsabilise pas assez les gens, on ne leur dit pas assez leurs droits et leur choix, et qu’on a le droit de prendre des décisions, qu’on pourra regretter mais c’est la vie ! Tant qu’on a les bonnes informations et le temps de réfléchir, qui sont ce gens pour interdire une jeune femme de 21 ans de se faire ligaturer les trompes ?

J’ai fait mon école en école catho et j’étais hyper choquée de voir que toutes ces personnes, elles voulaient bosser en maternité et qu’elles défendaient le fait que l’IVG c’était de tuer quelqu’un, que quand tu avortes, tu tues. Les filles de mon IFSI [NDLR : Institut de Formations en Soins Infirmiers], par exemple elles étaient à fond sur la journée de la trisomie 21 où elles mettaient deux chaussettes de couleur différentes mais parlons de comment la trisomie 21 est prise en charge, comment ça se passe en France ? Les parents n’ont rien : on prend seulement en charge médicalement dans la mesure où la trisomie peut créer d’autres malformations mais le reste rien, par exemple si tu veux que ton enfant aille en école spécialisée, tu peux toujours te battre. Un enfant en situation de handicap qui naît dans une famille précaire, franchement c’est un enfer, c’est pas possible. Moi je trouve que c’est hyper hypocrite des gens qui disent « il faut garder l’enfant, il faut garder l’enfant » mais à côté est-ce qu’ils luttent pour aider les personnes précaires ? Est-ce qu’ils luttent pour les avancées sociales à côté ? Et bah non.

J’ai assez peur surtout des attaques sur le droit à l’IVG, le fait qu’il y ait déjà des manifestations contre ça, le fait que le droit à l’IVG dans la constitution ça fasse débat. Et après, même s’il est dans la constitution, qu’est-ce qu’il va se passer à côté ? On a passé les délais de 12 à 14 semaines faute de moyens… Les délais en pratique ça dépend des zones géographiques mais je sais que même en région parisienne ça peut prendre plusieurs semaines.

RP : Peux-tu nous parler des conditions de travail dans les crèches et dans le secteur de la petite enfance ?

Dans les crèches, tout est fait pour réduire les coûts, ils rationnent le personnel, la nourriture pour que ça leur coûte moins cher. Cela alors même qu’il y a des millions de bénéfices. Pareil pour les groupes comme ORPEA qui fait des bénéfices sur la santé. Moi je me pose la question de comment c’est possible de faire des bénéfices sur l’éducation et sur la santé de nos enfants. Rien que ça ça me paraît irréaliste mais c’est ce qu’il se passe en France. On va te dire que c’est le pays des droits humains et de la santé publique mais ce n’est pas vrai. En réalité, ces services vont faire des bénéfices sur les enfants.

À l’APHP [NDLR : Assistance Publique Hôpitaux de Paris] on tire énormément sur le personnel, on ne leur donne pas les RTT pour cause de manque d’effectifs. Or citez-moi un service de santé qui n’est pas en manque de personnel : ça n’existe pas, même dans le privé !

Sur les conditions de travail, elles sont extrêmement rudes. Les médecins font des gardes de 24 heures à Necker. 24 heures au travail, je sais pas dans quel monde c’est possible sachant que s’il y a une nuit compliquée le médecin va rester 24 heures éveillé et tout ça met en danger la vie du patient. Or dans le système hiérarchisé tel qu’il est aujourd’hui, les infirmières craignent de faire appel aux médecins de peur de les réveiller pendant la nuit. Alors que tu as des patients dans des états très critiques, on parle de personnes en coma artificiel avec beaucoup de soins très techniques, et toi tu arrives avec un BAC+3, moi j’avais 20 piges... C’est vraiment pas facile de prendre la décision de réveiller un médecin en sachant que si tu ne le fais pas il y aura peut-être une perte de chance pour le patient, mais si tu le fais tu risques de te faire crier dessus.

RP : On voit largement se diffuser un sentiment chez les travailleurs qu’ils n’arriveront pas à conserver leur travail jusqu’à la retraite. Est-ce que tu observes ça chez les infirmières et les soignants ?

Quand j’ai commencé mes études, la durée moyenne d’une carrière d’infirmière était de 7 ans, et je pense que ça a empiré avec le Covid. C’est une profession où les gens ne tiennent pas et se réorientent, soit pour être cadre de santé soit autre chose. Déjà c’est très physique, il y a beaucoup de problèmes de dos, de mains etc. On voit de moins en moins d’infirmières anciennes en CHU. C’est pour ça aussi qu’on manque de personnel, on forme des gens, peut-être pas assez mais surtout les gens ne tiennent pas. Tu vas dans les services un peu intenses, genre en réanimation souvent les plus anciens ont 3 ans de métier.

RP : Penses-tu que la dégradation des conditions de travail influence sur la qualité des soins, la relation soignant-patient et donc la capacité des patients à s’autodéterminer ?

Moi, dans mon nouveau taff, le nombre de fois où je reçois des patients qui ont besoin d’un suivi gynécologique, ou qui ont été violenté.es dans leur parcours d’IVG, ou qui ont du mal à trouver. Là, la loi qui est passée pour la liberté d’avortement, s’il n’y a pas d’endroit pour avorter ça ne sert à rien ! Là, d’avoir allongé le délai pour avorter de 12 à 14 semaines, c’est pas pour faire progresser les droits des femmes, c’est parce qu’on arrive pas à répondre aux besoins et aux délais...

Par exemple, des femmes me racontent avoir dit au personnel qu’il leur faisait mal et que le personnel leur répliquait qu’elles ont déjà reçu plus gros, des choses comme ça, que « de toute façon vous avez déjà eu des rapports sexuels, un spéculum ça sera jamais agréable ». Et c’est beaucoup de culpabilisation alors que les avortements ça arrive. Dans sa vie, c’est une femme sur trois qui avortera plus d’une fois et en fait c’est tout de suite culpabilisé parce qu’elle a pas fait attention alors que déjà, ça arrive de tomber enceinte sous contraception, puis il y a la désinformation et au-delà de ça, c’est de la charge mentale, ça arrive à tout le monde d’oublier son comprimé et les gynécologues sont les premiers à culpabiliser les femmes. En tant que personnel de santé, tu es censé donner l’information claire et éclairée aux personnes pour que la personne puisse prendre ses décisions. Mais toute personne qui a déjà fréquenté le corps médical sera d’accord pour dire que ça n’est pas fait, que ça n’est pas le cas.

*Les prénoms ont été modifiés


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