NUPES

La nouvelle union de la gauche et ses perspectives

Jean-Philippe Divès

La nouvelle union de la gauche et ses perspectives

Jean-Philippe Divès

La Nupes (Nouvelle union populaire écologique et sociale) a la même fonction politique que les coalitions de même type qui l’ont précédée dans l’Histoire, Front populaire de 1936-38, Union de la gauche de 1972-77 (réactivée en 1981-84 après l’élection de Mitterrand), Gauche plurielle de 1997-2002 : freiner et dévier les luttes au nom de lendemains électoraux qui chantent, faire obstacle à une radicalisation du mouvement ouvrier et populaire qui menacerait le système capitaliste.

Crédits photo : Julien de Rosa / AFP

« Qui aurait cru, il y a trois semaines, voir le socialiste Olivier Faure, l’écologiste Julien Bayou et le communiste Fabien Roussel applaudir Jean-Luc Mélenchon ? Que le PS, LFI, EELV et le PCF, qui se sont affrontés avec des mots parfois très durs pendant la présidentielle, se trouveraient assis côte à côte à porter un projet commun ? » Cet article du Point, publié le 7 mai-] après la convention de la Nupes tenue à Aubervilliers, illustrait la stupéfaction régnant chez les commentateurs politiques installés.

La réponse la plus immédiate est pourtant simple : tous les protagonistes y avaient intérêt. Mélenchon et LFI n’avaient aucune possibilité de « faire l’histoire » aux législatives (sinon en les remportant, du moins en devenant la première opposition parlementaire, voire en privant alors Macron d’une majorité à l’Assemblée) sans alliance avec les autres forces de gauche. Dans sa « brochure » de bilan et perspectives post-présidentielle publiée le 2 mai, derrière d’évidentes précautions de langage, Jean-Luc Mélenchon énonçait assez clairement son objectif : « Entre les trois blocs, gagne celui qui est capable d’embarquer la part la plus substantielle des abstentionnistes. Pour cela il faut être soi-même en dynamique. Donc ne pas entrer dans une phase d’émiettement. » La nouvelle union de la gauche était en marche

Ce n’est en rien une nouveauté, dans la vie politique française, au regard des cinquante dernières années et par-delà les différences évidentes avec les années post-1968 ou post-1995. Cette « nouvelle union de la gauche » que ses acteurs, pour la plupart, souhaitent inscrire durablement dans le paysage politique et social, pose des questions cruciales pour le positionnement à venir de la gauche révolutionnaire et des secteurs les plus déterminés du mouvement ouvrier, de la jeunesse et des mouvements sociaux qui ont été les protagonistes des luttes sous la macronie et, avant elle, sous le quinquennat Hollande.

Cette alliance improbable a soudain été rendue possible par le résultat de la présidentielle. D’une part, les Insoumis sont devenus la force largement « hégémonique à gauche ». D’autre part, EELV, le PCF et le PS, qui venaient tous d’essuyer à la présidentielle une défaite sérieuse et, pour certains, catastrophique, avaient besoin d’un accord afin de simplement survivre – c’est-à-dire continuer à exister au parlement, ou y entrer dans le cas d’EELV. Et la vérité est que dans la répartition des investitures de la Nupes, ils ont été bien servis.

Le PCF, malgré le très bas 2,28 % de Fabien Roussel, dépassera certainement le nombre d’élus nécessaire pour former un groupe à l’Assemblée nationale avec ses seules forces. Dans l’assemblée qui termine son mandat, il n’avait atteint le seuil fatidique des 15 députés que grâce à l’accord passé avec un élu tahitien, membre du parti d’Oscar Temaru, ancien président de la Polynésie française. EELV, qui n’avait obtenu aucun élu en 2017, va de son côté faire une « entrée en force » au Palais-Bourbon, en dépit du résultat de Yannick Jadot (4,63 %), pour le moins décevant au regard des « grandes espérances » formées après les européennes de 2019 et les municipales de 2020.

Quant au PS, avec le 1,75 % d’Anne Hidalgo il a fini de tomber au fond du trou. L’objectif immédiat et urgent de la direction constituée autour d’Olivier Faure (premier secrétaire depuis 2018) est maintenant d’éviter la disparition, et cela implique de se replacer « dans la gauche », même dirigée par Mélenchon. Or ce dernier a précisément décidé de tendre au Parti socialiste une main secourable. Le PS aussi conservera donc un groupe à l’assemblée, d’une taille comparable, voire même un peu supérieure à ses 25 députés (plus 3 apparentés) actuels.

Selon le compte rendu de Mediapart, la sénatrice (et ex-ministre dans les gouvernements Valls puis Cazeneuve) Laurence Rossignol leur avait pragmatiquement répondu, lors du conseil national du 4 mai 4 mai : « Faut retomber un peu sur terre. Nous y trouvons notre compte ! » Mais cela n’a pas empêché, ce même 4 mai, l’opposition de 35 % d’« irréductibles » hollando-vallsistes – expression de divisions et d’une crise assurément profondes, comme l’illustre le fait que les « socialistes dissidents » regroupés derrière Carole Delga (présidente du conseil régional d’Occitanie) vont maintenant présenter 70 candidats aux législatives, autant que le PS « officiel » dans le cadre de la Nupes.

Mélenchon a fait le choix de sauver le PS pour plusieurs raisons. D’abord, bien sûr, parce que s’il veut devenir premier ministre, même de petits pourcents vont compter aux législatives ; ensuite, parce que le PS est suffisamment affaibli pour ne pas représenter un danger dans un avenir prévisible ; mais aussi, sur le fond, parce qu’il n’y a aucune incompatibilité réelle (autre chose étant les différences, parfois marquées) entre les projets de LFI et du PS. Le « programme partagé » que les composantes de la Nupes ont rendu public le 19 mai en témoigne.

Un mot s’impose ici à propos du NPA, qui aspirait à intégrer la Nupes, a cru pendant quelques jours y parvenir, mais s’est finalement fait – gentiment – pousser dehors. Ce n’est pas parce que LFI aurait choisi le PS contre le NPA, comme on peut le lire dans L’Anticapitaliste (en fait, les mélenchonistes auraient bien voulu avoir les deux), mais parce que le NPA a eu le tort de critiquer publiquement la décision de LFI de passer un accord avec le PS. Depuis, il s’est tout de même engagé à soutenir la grande majorité des candidats de la Nupes, activement là où il a des militants (y compris en figurant avec son sigle sur la propagande de campagne de la Nupes), au nom du fait que ces candidats défendraient une politique « de rupture ». Mais rupture avec quoi ? Certainement pas, en tout cas, avec le capitalisme, ce qui devrait pourtant être un critère décisif pour qui se définit comme « anticapitaliste ».

Un programme timidement « social » de gestion du capitalisme néolibéral

Impossible d’entrer ici dans une étude détaillée de ce « programme partagé », catalogue de plus de 130 000 signes et de 650 points, dont 33 font l’objet de « nuances », énoncées à chaque fois par une ou deux des composantes. Prenons juste un exemple, la question aujourd’hui brûlante des salaires, très illustrative de la logique qui guide la Nupes. Cette dernière défend maintenant un Smic net à 1500 euros, ce qui est mieux que la revendication initiale (1400 euros) de l’Union populaire/LFI, mais encore assez éloigné des revendications syndicales (ainsi, c’est 2000 euros brut pour la CGT, soit plus de 1600 net quel que soit le régime des cotisations salariales). Pour mémoire, le Smic est passé à 1302 euros net à compter de mai 2022, alors que l’inflation, en particulier sur les produits alimentaires et l’énergie (chauffage, électricité, carburants), ronge le pouvoir d’achat des classes populaires.

Admettons néanmoins que ces 1500 euros net, quoiqu’insuffisants, représentent un progrès. Le principal problème est que pour les autres salaires, ceux qui sont supérieurs au Smic (soit, aujourd’hui, 88 % d’entre eux), la Nupes ne propose absolument rien de concret. Elle se borne à annoncer son intention d’« organiser une conférence sociale générale sur les salaires ainsi que dans chaque branche, qui aborderont notamment : les augmentations de salaires (…) les écarts de salaires (…) la répartition de la valeur » [entre salariés et actionnaires – vive l’association capital-travail !] ainsi que d’autres thèmes à commencer par « l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes ».

Pratiquement tous les gouvernements précédents ont organisé des « conférences sociales » réunissant organisations patronales, syndicats de salariés et représentants de l’État, et ces grands-messes n’ont jamais accouché de rien de positif pour le monde du travail. Les seules exceptions, celles de juin 1936 (accords de Matignon) et mai 1968 (accords de Grenelle), sont intervenues – à chaud et non à froid, sur initiative gouvernementale – alors que la grève générale imposait dans le pays un rapport de forces tel que le patronat et l’État étaient contraints de faire de vraies concessions pour pouvoir sauver l’essentiel, à savoir leur pouvoir et leur système.

Rien donc, du côté de la Nupes (et il n’y a nulle « nuance » là-dessus !) sur l’indispensable augmentation générale des salaires et des pensions. Complète ignorance, de sa part, là aussi sans « nuance », de la revendication historique et élémentaire de l’indexation automatique des salaires, retraites, allocations et prestations sociales sur les prix (ce que l’on appelait à une époque « échelle mobile des salaires »).

Tout le reste est à l’avenant, comme – cette fois sur la question de l’emploi – l’inoffensif « droit de veto suspensif des comités d’entreprise sur les licenciements » (si ce n’est que « suspensif », cela ne fait que retarder un peu), auquel le PS et EELV (c’est l’une des « 33 nuances ») ont néanmoins jugé bon de s’opposer. Rien sur l’interdiction des licenciements, qui implique le maintien du salaire y compris en cas de suspension ou cessation d’activité, au frais du patronat tenu d’en assurer le coût, que ce soit au niveau de l’entreprise, du groupe, de la branche ou à l’échelle nationale, au moyen d’un fonds de garantie des salaires créé à cette fin et financé par une cotisation obligatoire.

Quant à la fameuse VIe République, selon le « programme partagé » elle devra avant tout permettre la mise en place d’« un régime parlementaire stable ». Plus qu’un retour à la IVe République, comme une série de critiques de droite l’ont avancé, mais surtout à l’opposé d’un régime dont les travailleurs et les classes populaires seraient les acteurs permanents et directs, il s’agit d’un projet qui prendrait le meilleur de la démocratie bourgeoise libérale, notamment britannique, allemande ou suisse (on sait ainsi que dans ce dernier pays, un équivalent du « RIC » est très fréquemment utilisé).

Dans l’ensemble, le programme de la Nupes peut parfois écorcher la doxa néolibérale, mais ne vise en rien à bouleverser le système en place. Naturellement, il n’appelle jamais à la mobilisation des travailleurs et des autres secteurs exploités ou opprimés pour imposer les revendications urgentes, pas même pour aider le futur gouvernement de gauche à les imposer (au-delà des murs du nouveau « parlement de la Nupes » désigné par ses quatre composantes, qu’il est pour le moins exagéré, si ce n’est directement culotté, de vouloir présenter comme un futur « contre-pouvoir »). « Naturellement », parce qu’au-delà de quelques apparitions sur un piquet de grève ou de quelques envolées lyriques de meeting, la Nupes n’entend en rien remettre en cause le pouvoir patronal, encore moins le système capitaliste, mais situe son action totalement et exclusivement dans le cadre des institutions bourgeoises en place. Toutes les forces de la Nupes, de LFI au PS, partagent ce choix stratégique.

Que dire, dans ce cadre, des « 33 nuances », ou « points qui seront soumis à la sagesse de l’Assemblée » (nationale) ? Le plus important est que ces « nuances » ne portent jamais à conséquence du point de vue de ce que pourrait être une éventuelle rupture avec le capitalisme (jamais évoquée et, en fait, inexistante dans ce programme), ni des revendications urgentes pour le monde du travail (qui en sont quasi totalement absentes).

Adieu Mouffe et Laclau, re-bonjour Mitterrand et Jospin

Un autre facteur ayant facilité l’accord avec le PS est le tournant que le chef de LFI a impulsé dans son discours et ses références – et, partant, dans celui du « mouvement gazeux » qui le soutient. Le discours mélenchonien est largement différent de celui de 2017. Exit le rassemblement du « peuple » contre la « caste », « l’oligarchie » ou les « élites » (de gauche comme de droite), adieu au populisme de gauche théorisé par Chantal Mouffe et Ernesto Laclau… Jean-Luc s’est lui aussi (comme son nouvel ami Olivier du PS) replacé au sein de la gauche. Il se rappelle maintenant avoir été un ministre, apparemment heureux, du gouvernement Jospin entre 2000 et 2002. Et ses interventions médiatiques, par exemple lors de son émission du 8 mai sur France Inter, surjouent le ton mitterrandien – du Mitterrand des années 1970 jusqu’à la présidentielle de1981.

La comparaison s’impose dès que l’on revisite les discours de l’époque du futur « premier président de gauche », en particulier devant le congrès d’Épinay de 1971, au moment où il avait pris le contrôle du PS et engagé le tournant vers l’Union de la gauche : « Celui qui n’accepte pas la rupture, la méthode ça passe ensuite, celui qui ne consent pas à la rupture avec l’ordre établi, politique ça va de soi, c’est secondaire, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste. » A quoi fait écho ce qu’énonce aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon : « il faut rompre avec un système, le capitalisme, qui contient dans son modèle d’auto-organisation la catastrophe écologique et la catastrophe sociale », dans la brochure citée précédemment ; « Il n’y a pas d’issue à la crise que rencontre l’humanité, sinon dans la rupture avec un tel système », dans son discours à la convention de la Nupes du 7 mai. Sans que cela ne remette pour autant en cause, en termes programmatiques, comme nous l’avons vu, ni même dans les intentions politiques du mélenchonisme, le pouvoir de la bourgeoisie sur l’économie et sur nos vies.

La même brochure offre une redéfinition notable de la « révolution citoyenne ». Ce n’est plus la mobilisation du peuple réuni derrière un chef incarnant ses aspirations, contre les élites de droite ou de gauche qui le maltraitent (quand bien même le personnalisme mélenchonien reste une marque de fabrique de LFI et de la Nupes). La révolution à mener est « citoyenne », explique désormais Mélenchon, parce qu’elle combine plusieurs aspects, à savoir la question sociale, le féminisme, l’écologie et la question démocratique : « Nous avons vu ce type de révolution dans de nombreux endroits du monde et nous avons pu en apprendre les principales caractéristiques. Elles ne ressemblent pas aux révolutions du passé. Ce sont des révolutions qui mettent au cœur de leurs objectifs la reprise du contrôle sur sa vie. C’est pourquoi elles embrassent non seulement les questions sociales mais aussi démocratiques, écologiques et de liberté individuelle. La révolution féministe, par exemple, est pleinement inscrite dans ce processus puisqu’elle exprime une synthèse entre les questions sociales, environnementales et individuelles de la politique. »

À cet égard, on peut également réfléchir aux propos, cités dans un article de Libération, du député européen d’EELV, David Cormand. Désappointé suite au faible score de Jadot, il reste néanmoins très lucide : « Jean-Luc Mélenchon a enfin gagné son congrès du Parti socialiste. Il l’a gagné par l’extérieur. Les électeurs qui ont voté Hollande en 2012 ont voté pour lui cette fois. Il a beau être populiste, c’est juste une approche, sur le fond il est socialiste. Et c’est lui, le nouveau PS ». Analyse partagée par l’impétrant qui confie, selon le même article : « Je savais que j’étais sur le bon chemin, que je tenais la bonne ligne. Le PS était devenu un parti qui gère les équilibres internes, alors qu’il fallait rompre avec le néolibéralisme. Je m’étais donné dix ans pour gagner la bataille, finalement ça a mis quatorze ans ».

Les législatives et « Mélenchon premier ministre »

La Nupes peut-elle gagner les élections législatives ? Et en conséquence, Mélenchon peut-il vraiment devenir premier ministre ? La réponse qui semble s’imposer est : c’est hautement improbable, quoique non totalement exclu. Dans les sondages de premier tour qui ont paru, la Nupes est créditée de scores sensiblement égaux à ceux de la macronie, le plus souvent inférieurs mais parfois supérieurs. Beaucoup dépend, comme le signalait la « brochure », de la capacité à mobiliser les abstentionnistes, qui appartiennent majoritairement aux classes populaires.

Or, rien n’est acquis sur ce plan. Les mêmes sondages prévoient une participation très faible, égale voire inférieure à celle du premier tour des législatives de 2017 (48,70 %, avec encore six points de moins au second tour). Les électeurs et électrices des classes populaires ne sembleraient pas vraiment disposés à se déplacer en masse les 12 et 19 juin. Une participation de cet ordre signifierait qu’il n’y aurait pas (ou très peu) de « triangulaires », le candidat arrivé en troisième position ne pouvant normalement pas, dans ces conditions, atteindre la barre des 12,5 % des électeurs inscrits (il y a eu, en 2017, une seule triangulaire). Une telle configuration serait évidemment défavorable à la Nupes. En 1997, la victoire surprise de la Gauche plurielle de Jospin avait dû beaucoup aux triangulaires de second tour.

L’autre difficulté pour LFI est que ses résultats électoraux à la présidentielle ont été très concentrés, en tout cas beaucoup plus concentrés que ceux de Macron et Le Pen, dans une minorité de circonscriptions législatives, où Mélenchon a disposé d’une avance très nette, parfois avec une majorité absolue (cela a été, par exemple, spectaculairement le cas en Seine-Saint-Denis). Au niveau national, il n’est arrivé en tête que dans 104 circonscriptions sur 577 (chiffre donné dans la « brochure »), contre 250 pour Macron et 205 pour Le Pen selon un texte de blog. Ensemble, les scores cumulés des quatre partis constituant aujourd’hui la Nupes ne pouvaient les porter, mathématiquement, en première place que dans 199 circonscriptions – et l’on sait que miser sur une addition de ces résultats est plus que risqué.

Dans tous les cas, sans une « mobilisation des abstentionnistes » réellement significative, avant tout parmi les électeurs des classes populaires, ainsi qu’un maintien du vote de gauche, notamment mélenchoniste, à la même hauteur qu’aux présidentielles, avec un report très largement majoritaire en direction de la « nouvelle union », les possibilités de victoire de la Nupes s’évaporeraient.

Alliance ponctuelle ou plus durable ?

Si la Nupes remportait les législatives avec une majorité absolue, la question de sa permanence après les élections ne se poserait pas : toutes les composantes se précipiteraient vers les postes, et la seule difficulté serait de mettre un peu d’ordre dans la ruée. Mais que se passera-t-il si, comme c’est donc le plus probable, la Nupes ne gagne pas ?

Quand bien mêmes certains, à l’instar de Fabien Roussel, répètent dans la campagne qu’ils ne sont pas « mariés avec Mélenchon », pour bien marquer leurs distances, rien ne dit qu’elle disparaisse du jour au lendemain. Parce que les rapports de forces politiques à gauche resteront pour un temps (inconnu) inchangés ; que le parti qui prendrait l’initiative d’une rupture en subirait nécessairement des conséquences négatives ; et que l’instabilité et la crise devenues multiformes (économiques, sociales, climatiques, géopolitiques, interimpérialistes… et on en passe), avec les dangers d’explosions des mécontentements qui en découlent, peuvent nécessiter une réponse, une éventuelle « solution capitaliste de rechange ». Et cette solution, que la bourgeoisie ne soutient pas et dont elle n’a pas besoin aujourd’hui, ne pourrait être apportée que par la gauche réformiste ou l’extrême-droite nationaliste, raciste, « illibérale » à l’image des gouvernements de Hongrie et de Pologne (ce qui n’est pas le fascisme des années 1930) [1].

En tout cas, le 7 mai à Aubervilliers, Jean-Luc Mélenchon a appelé à construire « une force pérenne, qui ne dure pas juste le temps d’une élection ». Corinne Narassiguin, secrétaire nationale et numéro 2 du PS, lui a fait écho le 19 mai, lors de la présentation du « programme partagé » : « Ce n’est pas un accord de circonstance pour sauver quelques sièges, qui aurait vocation à s’autodétruire au soir du 19 juin. Au-delà des législatives, que l’on soit dans la majorité ou dans l’opposition, il se traduira par un intergroupe qui permettra de prolonger notre travail commun (…) Quand il y a eu la gauche plurielle, c’était déjà l’esprit : on n’a pas demandé aux Verts de devenir socialistes. Il y a eu des débats au sein de cette majorité, et là encore, le débat parlementaire va permettre de trancher. La différence, c’est qu’on a préparé la coalition en amont des élections. Et qu’il est nouveau en France d’avoir cet esprit de coalition. »

Une dernière remarque sur ce point : l’opposition que l’on voit parfois présentée entre « (simple) accord électoral » et « alliance politique (durable) » n’a pas de sens, puisque nous parlons de formations réformistes qui ne pensent et ne vivent que par et pour les élections dans le cadre des institutions en place. Pour elles, toute « alliance politique » est, par définition, nécessairement et avant tout « électorale ».

Un « front populaire » du 21e siècle

Cela étant, Corinne Narassiguin dit vrai : ni le Front populaire de 1936, ni les partis de gauche en 1981 (l’Union de la gauche avait explosé en 1977 et Mitterrand s’était présenté sur la base des « 110 propositions pour la France » adoptées par le seul congrès du PS), ni la gauche plurielle de 1997 ne disposaient d’un programme commun – ni d’une alliance électorale formalisée intégrant toutes les composantes ou soutiens du futur gouvernement.

Dans des conditions historiques et des configurations certes très différentes, ces trois coalitions « de gauche » ont toutes, cependant, suivi la même stratégie et appliqué la même politique : canaliser les revendications et les luttes dans le cadre des institutions, désarmer et neutraliser le mouvement indépendant des travailleurs qui menaçait (ou aurait pu menacer) la stabilité de l’ordre bourgeois capitaliste.

En 1971-72, à une époque marquée par la montée des luttes et la radicalisation à gauche post-68, le PS et le PCF avaient constitué avec l’Union de la gauche (rejointe ensuite par le petit parti bourgeois des Radicaux de gauche) un « front populaire préventif ». Dissous quelques années plus tard, il s’était reconstitué de facto après la victoire de Mitterrand à la présidentielle de 1981, mais cette fois (à la différence de la situation initiale, quand le PCF était encore la force principale au sein de la classe ouvrière) sous claire hégémonie du PS.

L’Union de la gauche et ses partis ont alors rempli le rôle qui leur était dévolu dans le cadre du système. Dans les années 1970, ils ont chevauché, contrôlé et détourné les luttes (avec l’indispensable collaboration des directions syndicales, en particulier celle de la CGT, alors très liée au PCF et bien plus puissante qu’aujourd’hui), en faisant miroiter aux travailleurs des lendemains électoraux radieux qui devaient permettre d’éviter ou limiter la débauche d’efforts et les périls des grèves, manifestations, affrontements avec les forces de répression. Aujourd’hui, Mélenchon reprend cette politique jusque dans son discours lorsqu’il insiste sur le fait que le bulletin de vote pour sa personne aux présidentielles ou pour la Nupes aux législatives permettra d’économiser des kilomètres de manifestations ainsi que des jours et des jours de grève.

Une fois parvenus au gouvernement, en 1981, les partis de l’Union de la gauche ont mené une politique de plus en plus opposée à leurs engagements (comme le disait en 1988 Charles Pasqua, un ancien ministre de l’Intérieur de droite, « les promesses des hommes politiques n’engagent que ceux qui les reçoivent »), en expliquant que tout n’était pas possible et qu’il fallait faire preuve de réalisme, sans hésiter à réprimer les grèves lorsqu’elles menaçaient de les « déborder ».

Le « tournant de la rigueur » de 1983 engagea ensuite le processus de ralliement du PS au néolibéralisme, alors en pleine expansion. Cela conduisit, un an plus tard, au départ du gouvernement des ministres PCF : pour le PS (et la bourgeoisie), ce parti était devenu plus utile dans un rôle de soutien extérieur au gouvernement, faisant mine d’en être critique. Entretemps, la classe ouvrière avait été démobilisée et battue dans ses principaux bastions – sidérurgie, charbonnages, automobile. Une fois la situation ainsi normalisée, le temps était venu de « l’alternance » avec un premier retour de la droite au gouvernement (Chirac, premier ministre de Mitterrand en 1986).

Si le plus probable, comme on l’a vu, est que la Nupes se maintienne même après une défaite aux législatives, sa fonction politique sera identique à celle de l’Union de la gauche. Comme également de la Gauche plurielle de 1997-2002, qui avait œuvré avec quelque succès à faire refluer la vague de luttes et de combativité dont le point culminant avait été la grève victorieuse de novembre-décembre 1995.

Bien sûr, les conditions sont aujourd’hui très différentes de celles qui prévalaient aux temps du Front populaire, de l’Union de la gauche et même de la Gauche plurielle. Les « appareils contre-révolutionnaires » qui bridaient le mouvement ouvrier ont perdu leur lustre d’antan – c’est le cas partout dans le monde –, même si des bureaucraties syndicales affaiblies continuent de sévir, en l’absence de nouvelles organisations de masse plus représentatives des travailleurs et de leurs intérêts.

Toujours est-il que le réformisme, d’autant plus en l’absence de toute alternative révolutionnaire un peu consistante, montre sa capacité à se recréer, et à recréer de nouvelles illusions. En France, un tel processus a pris du temps, après toutes les trahisons et déceptions passées, sociaux-démocrates néolibéralisés embourgeoisés et bureaucrates imposteurs staliniens confondus. Le coup de grâce a été asséné par les cinq années de politique anti-ouvrières, anti-jeunes, anti-immigrés ouvertes et décomplexées du gouvernement « socialiste » de Hollande. On a alors annoncé la fin de la gauche et le début d’une ère de « ni droite ni gauche ». Mais tout comme la lutte de classe ne souffre pas d’interruption, les logiques politiques reviennent s’imposer. Ce n’est pas la Nupes qui constitue une « anomalie », mais l’absence depuis vingt ans de quelque chose qui y aurait ressemblé.

La Nupes apparaît ainsi comme une réaction ou réponse politique « classique » à la période qui, du printemps 2016 avec le mouvement contre la loi El Khomri aux grèves et manifestations de 2019-2020 en défense des retraites, ainsi qu’aux marches pour le climat et aux mobilisations contre les violences policières, a été marquée par une suite de grands mouvements sociaux. Cette nouvelle configuration, avec les illusions qui en découlent, imposera nécessairement des ajustements dans la politique des révolutionnaires. Notamment un certain retour à une politique de front unique (définie par la formule « marcher séparément, frapper ensemble ») plus « classique », combinant propositions d’actions communes, exigences et critiques ciblées, débats et polémiques.

Les limites du « mouvement gazeux »

Pour autant, la Nupes apparaît moins armée que ses prédécesseurs pour remplir la tâche historiquement assignée aux coalitions de type « front populaire ».
Par rapport aux fronts populaires « historiques », elle souffre en effet d’un sérieux défaut d’enracinement dans la société, de capacité d’organisation de la classe ouvrière, de la jeunesse et des secteurs opprimés, d’intervention hors des périodes électorales et des institutions. Et cela concerne au tout premier chef sa force centrale.

La France Insoumise a été fondée, en février 2016, explicitement afin de soutenir la candidature – déclarée au même moment – de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle de 2017. Au plus haut de son « moment populiste », dans un entretien paru dans l’hebdomadaire Le Un, Mélenchon définissait LFI comme « un mouvement. Nous ne voulons pas être un parti. Le parti, c’est l’outil de classe. Le mouvement est la forme organisée du peuple. L’idée, c’est d’articuler le mouvement, sa forme et son expression : le réseau (…) le but du mouvement de la France insoumise n’est pas d’être démocratique mais collectif. Il refuse d’être clivant, il veut être inclusif. Ça n’a rien à voir avec la logique d’un parti (…) le mouvement ne fait que des campagnes. Donc quand on nous demande où est la direction, ça peut vous paraître étrange, mais il n’y en a pas. Nos observateurs sont enfermés dans une vision binaire opposant verticalité et horizontalité. Or le mouvement n’est ni vertical ni horizontal, il est gazeux. C’est-à-dire que les points se connectent de façon transversale : on peut avoir un bout de sommet, un bout de base, un bout de base qui devient un sommet… »

Ce mouvement ne cherche pas non plus à contrer l’individualisation des rapports sociaux, mais fait le choix conscient de s’y adapter : « Le mot insoumis est ce qui correspond le mieux à l’individuation des rapports sociaux de notre temps ». Quant au culte du chef, il atteint des sommets inédits dans la gauche française depuis, sans doute, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF de 1930 à 1964. À la question « Dans le mouvement de la France insoumise, quel rôle joue Jean-Luc Mélenchon ? », ce dernier répond sans fausse modestie : « Je sers de clé de voûte ». Et à celle qui suit, « Votre électorat est aujourd’hui principalement constitué de gens aux revenus limités, mais souvent très diplômés. Qu’avez-vous prévu pour parler au peuple sans diplôme ? », la réponse est : « Moi. Vous pouvez vous identifier à moi. J’assume le refus de ce monde. Ne pas être diplômé ne veut pas dire ne pas avoir d’idées ou de savoirs. Mon comportement valide leur insoumission spontanée. »

Leur forme d’organisation, expliquent les partisans de LFI, serait la meilleure car tout le monde serait libre d’aller et venir sans contrainte, et cela émanciperait des fonctionnements routiniers et pesants des « vieux partis », à l’instar des éternels courants et tendances paralysants de la social-démocratie et de certains courants trotskystes.

Un tel choix, outre qu’il dépossède les militants du mouvement politique qu’ils défendent et tentent de développer, interdit de construire un outil pour l’action quotidienne au sein des quartiers et localités, entreprises et lieux d’enseignement. Le « mouvement gazeux » ne sert pas à organiser les travailleurs, les classes populaires et à préparer les luttes – il n’est d’ailleurs pas fait pour ça. LFI, qui se théorise comme un mouvement purement électoral, a peu ou rien à voir avec la force organique que représentait le PCF de la grande époque (et même, beaucoup plus partiellement, la vieille SFIO puis le PS de 1971-81).

Tôt ou tard, cela posera des problèmes sérieux. La plus évidente est la contradiction, à terme difficilement assumable, que pose le fait de revendiquer au parlement et dans les médias une véritable démocratie, tout en ayant organisé son propre mouvement de façon totalement non démocratique, sans délimitation des militants ou adhérents, sans congrès ni votes, sans direction élue mais avec un groupe dirigeant auto-désigné et proclamé autour du Chef.

L’année 2016 avait vu un autre « mouvement gazeux » se constituer autour d’un Chef tout-puissant, sans véritables congrès, ni votes ni direction élue, c’est-à-dire sans démocratie. Il avait pris pour nom « La République en marche ». Or, ses responsables viennent d’annoncer que par nécessité (entre autres parce que la Constitution n’autorise que deux mandats présidentiels successifs et qu’il faudra donc trouver un successeur à Macron en 2027), ils allaient engager une transition vers une forme d’organisation plus proche de celle d’un parti classique, LREM se rebaptisant au passage « Renaissance ».

La suite dira si Mélenchon et Macron poursuivront leur trajectoire d’étoiles jumelles. Et si le « retour dans la gauche » conduira ou non, pour ce qui est désormais sa composante hégémonique, à des changements dans les formes d’organisation, concédant quelques espaces de démocratie en échange d’une meilleure insertion dans les classes populaires et la société.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1On le sait, Trotsky écrivait en 1938 dans le « Programme de transition » que « les ‘‘Fronts populaires’’ d’une part, le fascisme de l’autre, sont les dernières ressources politiques de l’impérialisme dans la lutte contre la révolution prolétarienne ». Si l’on s’oriente toujours en fonction de cette analyse, reprise par lui puis par de nombreux trotskystes dans une multitude de textes, il faut constater que l’élément aujourd’hui manquant est… la révolution prolétarienne socialiste, qui reste toujours une perspective à (re)construire.
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