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Santé publique

Punaises de lit : pour un programme ouvrier de santé publique qui fasse payer les parasites !

Métros, trains, cinémas… Depuis quelques semaines, les punaises de lit s’invitent dans le débat public national. Pour mettre fin à une crise qui dure depuis trop longtemps déjà, nous devons imposer un plan d’urgence, sous contrôle des travailleurs et de la population, qui fasse payer le grand patronat.

Damien Bernard

2 octobre 2023

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Punaises de lit : pour un programme ouvrier de santé publique qui fasse payer les parasites !

Une punaise de lit sur un linge blanc (Photo d’illustration). - Flickr - CC Commons - Josefine S

D’abord circonscrite aux réseaux sociaux, la vague de dénonciation des punaises de lit a fini par déclencher une crise politique pour le gouvernement. C’est ce que pointe notamment Le Figaro : « l’exécutif a, justement, considéré dans un premier temps qu’elle était circonscrite à la capitale, avant de finir - ces derniers jours - par accepter l’idée d’une contagion qui semble s’étendre bien au-delà du périphérique ». Alors que les Jeux olympiques approchent, le gouvernement craint que la situation n’entache l’image de Macron à l’échelle nationale et internationale, tandis que la presse internationale commence déjà à se saisir du sujet. Si le gouvernement pourrait désormais faire mine de prendre en charge le problème, nous avons appris pendant la crise du Covid que nous n’avons rien à attendre de Macron, et que nous devions prendre nos affaires en mains.

La recrudescence des punaises de lit : un problème qui ne date pas d’hier

Si ces dernières semaines, la question des punaises de lit a émergé au premier plan du débat public national, « ce n’est pas un phénomène nouveau » commente le spécialiste des insectes, Jean-Michel Berenger. « Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les invasions de punaises de lit s’étaient bien calmées, notamment avec l’arrivée du DDT [l’un des premiers insecticides synthétiques modernes développés dans les années 1940, qui a ensuite été interdit], et le déploiement de la machine à laver dans les foyers. À partir des années 1990, début des années 2000, on a constaté un retour des invasions de punaises de lit », pointe-t-il.

En l’absence de réelle politique sanitaire, et alors que le parasite a développé des résistances aux insecticides, ils se sont « réfugiées dans quelques zones adéquates » de sorte que « les punaises ayant progressivement acquis cette résistance ont pu refonder des populations » pour repartir « à la conquête de leurs anciens territoires. » pointait de son côté en 2019 le chercheur Romain Garrouste. « Un mouvement qui a été amplifié par l’accroissement des voyages », ajoute le chercheur, tandis que, ces dernières années, selon l’institut IPSOS le développement de la vente de seconde main aurait amplifié le phénomène.

Plusieurs recensements corroborent cette tendance de fond à l’augmentation du phénomène, qui s’accentue d’années en années, suivant une trajectoire exponentielle. En 2019, la Chambre syndicale de désinfection, de désinsectisation et de dératisation (CS3D) recensait quelque 500.000 sites infestés - logements, hôtels, cinémas, hôpitaux, crèches, écoles… -, contre environ 180.000 en 2017. De même, Nicolas Roux de Bézieux, fondateur de « Dogtector » affirme que le nombre d’infestations double tous les cinq ans. Une tendance à la recrudescence que confirme le rapport de l’Anses qui affirme dans une publication de juillet dernier, qu’entre 2017 et 2022, 11 % des ménages ont été infestés.

Y-a-t-il un saut dans la recrudescence de punaises de lit ces dernières années ?

La crise ouverte par les punaises de lit s’inscrit ainsi dans une tendance de fond. Une question reste pourtant ouverte : les vidéos du parasite filmées dans les trains, RER, et l’infestation de lieux publics, marquent-ils un nouveau saut dans la recrudescence des punaises de lit ? Et si c’est le cas, quels en seraient les facteurs ? Concernant leur présence dans les lieux publics, le phénomène n’est pas vraiment nouveau. Déjà, en 2018 puis en 2020, des cinéma parisien MK2 étaient infestés de punaises de lit. De même, l’école de la Cabucelle à Marseille a été fortement touchée, tandis que plusieurs cas ont déjà été répertoriés à la SNCF. Interrogé à ce sujet, la CS3D confirme que la présence de punaises de lit dans un train n’a rien d’étonnant, étant donné que leur présence « de plus en plus importante dans notre société ». « Il n’y a pas de raisons que les transports en commun soient épargnés », pointe-t-il.

Du point de vue de la prolifération du parasite en 2022-2023, il est difficile de répondre avec précision en raison de l’absence de réseau de surveillance entomologique qui permettrait d’estimer l’évolution des densités de population de punaises de lit. Néanmoins, plusieurs acteurs répondent par la positive. La CS3D, qui sert aujourd’hui de principale source statistique a enregistré une hausse constante des interventions pour les punaises de lit (de 889 000 en 2020 à 1 095 240 en 2022). Sur le terrain, le gérant de la société Eradiktou, affirme avoir enregistré une hausse de 30% des demandes d’intervention au mois de juillet 2023 par rapport au même mois en 2022.

Cette forte recrudescence du parasite est confirmée par Jean-Michel Berenger, entomologiste à l’IHU de Marseille : « cette tendance a progressé d’année en année. Depuis deux ans, les infestations ont bien flambé. ». Pour lui, la situation serait liée à la crise du Covid : « La punaise de lit, ce parasite de l’homme, ne saute pas et ne vole pas, il se déplace avec nous. Plus on se déplace, plus on voyage et plus il y a de risques d’en ramener chez soi. Les infestations s’étaient un peu calmées durant la pandémie de Covid-19. Mais depuis deux ans, depuis que les Français peuvent à nouveau voyager, les punaises de lit en profitent aussi », pointe-t-il.

Comment comprendre et interpréter la crise actuelle ?

A partir de ces données, il serait erroné d’alimenter une forme de psychose : oui, la situation ne fait que s’aggraver, mais non, les punaises de lit n’envahissent pas l’Ile-de-France. Contre toute vision catastrophiste, la séquence en cours met en lumière une combinaison de facteurs. D’abord, comme nous le relations plus haut, malgré l’absence de chiffre plus précis, les éléments remontées par le terrain portent à croire qu’il y a bien une plus forte recrudescence des punaises de lit suite à la crise du Covid. Un responsable de l’entreprise de désinfestation 3D Habitat résume plutôt bien la situation : elle résulte d’une « explosion après le Covid ». « Pendant le Covid, on est restés longtemps sans voyager, sans sortir. Pendant ce temps, les hôtels [mais aussi les habitations des plus précaires] qui étaient peut-être infestés n’ont pas forcément fait de traitements, les punaises ont pu proliférer. Après le Covid, ceux qui ont pu voyager sont tous partis, et ça a favorisé le transport des punaises de lit ».

Cet accroissement des mouvements a même eu d’autres conséquences collatérales, relevées par le terrain alors qu’en général, les grands centres urbains sont les plus touchés, en raison du plus grand nombre d’habitants, de la plus forte promiscuité et de la concentration de la précarité et de l’insalubrité, certaines régions, autrefois peu infectées le deviennent aujourd’hui, à l‘image de la Bretagne. L’autre facteur, plus conjoncturel, est la « saisonnalité des punaises de lit ». En effet, la propagation du parasite étant « très liée au voyage », les vacances estivales sont un moment où elles se propagent davantage. Une saisonnalité qui peut expliquer la temporalité de la crise, avec un pic saisonnier, mais ne dois pas servir à relativiser que la tendance de fond est à une forte recrudescence.

Enfin, la moindre tolérance de la population face aux problèmes qui touchent à la santé publique depuis la crise du Covid : face à la gestion catastrophique de la crise par le gouvernement, des secteurs de masse se sont politisés sur la question sanitaire, développant en retour un fort intérêt sur ces questions, les encourageant à se faire leur propre avis. C’est ce dont témoigne notamment la forte hausse depuis 2022 des recherches Internet concernant le nuisible. Une plus forte politisation qui a un impact sur la tolérance de la population aux problématiques de santé publique, de sorte que face à un scandale sanitaire, la responsabilité du gouvernement et de l’Etat est rapidement pointée, jouant ainsi comme un facteur de pression sur le pouvoir.

Les quartiers populaires, et les logements insalubres, en première ligne

Si le parasite hématophage infeste tout type d’habitation des plus luxueux aux logements les plus insalubres, la réalité montre que leur prolifération est bien plus importante dans les quartiers populaires en lien étroit avec la précarité et le mal logement. C’est ce que pointe un rapport du Droit au Logement (DAL) daté de 2019 et publié par l’Observatoire des inégalités qui pointe parmi les villes les plus « infestées » Aubervilliers, Saint Denis, Clichy, Vitry-Sur Seine, mais aussi Marseille, Paris, etc.

Cette situation est notamment liée aux coûts prohibitifs des interventions d’éradication (1249 euros en moyenne d’après un rapport IPSOS), et, qui parfois doivent être multipliée par quatre ou cinq, pour être efficace. Pire, lorsque des immeubles entiers sont infestés comme cela a pu être le cas dans le quartier Croix-Rouge à Reims, elles sont totalement inefficaces. « Outre le prix prohibitif de certains traitements, j’ai rencontré des locataires qui ont dû jeter tout leur mobilier deux fois, literie comprise. Évidemment, quand vous êtes au RSA, cela implique d’immenses difficultés », pointe ainsi le président de l’office HLM de Bobigny. Alors que l’inflation ne cesse de rogner nos salaires réels, ce coût ne peut que devenir toujours plus insoutenable pour la masse des travailleurs.

Cette problématique sanitaire et sociale est aggravée par l’État et l’absence totale de prise en charge sanitaire, faisant reposer la solution du problème sur une réponse strictement individuelle, souvent dans un face à face entre locataire et propriétaire. En ce sens, la législation finit, dans la majorité des cas, par faire reposer cette charge financière sur les locataires. Et la loi Elan du 23 novembre 2018 n’a pas changé cet état de fait. Si le nouveau texte de loi stipule que : « Le bailleur est tenu de remettre au locataire un logement décent ne laissant pas apparaître de risques manifestes pouvant porter atteinte à la sécurité physique ou à la santé, exempt de toute infestation d’espèces nuisibles et parasites », il introduit une exception dans le cas où l’infestation résulterait du comportement du locataire. En définitive, la charge revient in fine au locataire.

Enfin, l’absence de toute politique de prévention, prenant également en compte les considérants psychologiques, constituent une dimension fondamentale. La peur d’être stigmatisée conduit une bonne partie des personnes à rester isolées face à une infestation. « Leur prolifération crée une très grande détresse. Au-delà des démangeaisons et lésions cutanées dues aux piqûres, le phénomène engendre une véritable souffrance psychologique avec anxiété, trouble du sommeil ou encore isolement social », pointe à nouveau le président de l’office HLM de Bobigny. Une problématique qui est accentuée par la honte au niveau social. « Si les autres n’ont ne serait-ce qu’un soupçon plus personne ne voudra me voir », « on a peur de devenir des pestiférés », « on ne reçoit plus personne à la maison » pointent des témoignages.

Face à une crise qui s’aggrave, il faut prendre nos affaires en main

Face à cette crise sanitaire et ses soubassements sociaux, seule peut être efficace une réponse d’ensemble qui articule réponse sur le terrain de la santé publique et réponse d’urgence à la question de la précarité et au mal-logement. La première condition à cela est d’en finir avec cette omerta qui règne autour de la question des punaises de lit.

Face au silence complice entretenu par l’Etat, autour du parasite, il est urgent d’imposer la création d’un réseau de surveillance entomologique, sous contrôle des chercheurs et travailleurs de la santé, permettant d’estimer l’évolution des densités de population des punaises de lit. Ce sont notamment les besoins que remonte l’Intercollectifs Punaises de lit, monté à Marseille, pour qui, pour imaginer éradiquer le fléau, « il faudra cartographier les foyers d’infestation et tous les traiter ». Ces « foyers de dispersion » avec parfois des appartements qui comptent des milliers de punaises de lit, et des personnes qui prennent les transports quotidiennement doivent par exemple être traités en priorité.

Aussi, s’il y a bien une leçon à retenir suite à la crise du Covid, c’est qu’il faut toujours se préparer au pire scénario. Si à ce jour, les punaises de lit ne sont pas des vecteurs de maladies infectieuses, il existe une souche qui sévit dans les pays d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale qui peut être porteuse de la maladie de Chagas. Surtout qu’une expérience en laboratoire a démontré qu’une transmission de cette infection parasitaire potentiellement mortelle via la piqûre de punaises de lit était possible.

Pour faire face à l’urgence sanitaire et sociale, il faut exiger des moyens et un investissement massif pour éradiquer le parasite. Pour cela, il faudrait imposer la création immédiate d’un service public, sous contrôle des travailleurs de la santé en lien et des associations de quartiers et d’habitants, qui prenne en charge la désinfestation des punaises de lit et plus en général de l’ensemble des parasites, des cafards aux rats, ainsi qu’une réelle politique de prévention et d’accompagnement des habitants dont l’habitation est infectée. Son financement devrait être permis par une ponction sur les profits des grandes entreprises, à l’image des compagnies d’assurance qui doivent passer à la caisse alors qu’elles ont fait des profits records comme Axa Assurance qui a réalisé 3,8 milliards d’euros de bénéfices au premier semestre 2023.

En outre, parce que le Covid a montré que les travailleurs de leurs secteurs respectifs sont les mieux à même de prendre les mesures sanitaires nécessaires, parce qu’ils sont en première ligne des conséquences du déni des patrons, il s’agirait sur chaque lieu de travail, hôtels, cinéma, SNCF, RATP, de constituer des commissions d’hygiène et sécurité qui, pour être réellement efficace, doivent être sous contrôle des travailleurs et non à la botte du patronat. Aussi, des arrêts de travail devraient permettre aux travailleurs de s’absenter, sans jours de carence, le temps de régler ce problème qui pourrit le quotidien de milliers d’entre eux. Dans le même temps, il faut permettre, dans le cas d’une désinfestation, un relogement gratuit et aussi longtemps que nécessaire afin de faciliter les traitements.

Dans le même temps, alors que ce service acterait de facto d’importantes difficultés pour les entreprises du secteur privé auxquels est aujourd’hui déléguée cette tâche, il s’agirait de donner la possibilité à chacune des petites entreprises du secteur de la désinfestation d’être intégré à ce service public et d’apporter leur savoir-faire ainsi que le matériel dont ils disposent. Pour les petites entreprises qui ne le souhaiteraient pas, des indemnités à la hauteur du préjudice devrait être données en compensation. Pour ce qui est des grandes entreprises du secteur, comme la multinationale Rentokil, il s’agit d’imposer la nationalisation, sous contrôle des travailleurs, sans indemnités ni rachat.

Plus en général, le problème des punaises de lit ne constitue que la pointe émergée de l’iceberg d’un problème plus large qui est constitutif de l’urbanisme des grandes villes sous le capitalisme : l’insalubrité, le mal-logement, la saleté des parties communes et des rues, indissociable de la casse des services publics de nettoyage et de leur privatisation croissante. C’est ce dont témoigne la recrudescence non seulement des punaises de lits mais aussi depuis quelques années de maladie comme la gale, des poux, mais aussi de la présence de rats et de souris, en raison notamment de l’augmentation des déchets sur l’espace public et de la diminution des moyens des services de nettoyage. Il faut revendiquer des investissements massifs dans ces services publics, qui devraient être contrôlés par les travailleurs et les populations. Face au mal-logement, la question de la réquisition immédiate des logements vacants et vide doit être reposée de manière urgente.

Face à cette crise sanitaire et sociale qu’illustre la crise punaises de lit, les directions syndicales qui sont particulièrement silencieuses sur la question doivent prendre position. Celle-ci ne peut se résoudre à une interpellation de l’État, mais doit chercher à opposer un programme d’indépendance de classe, à arracher sur le terrain de la mobilisation dans le cadre d’une riposte d’ensemble qui articule lutte pour imposer un plan sanitaire à la hauteur face à la crise au long cours, lutte sur le front du logement pour la réquisition des logements vides, combat contre l’offensive en cours du gouvernement et du grand patronat sur le terrain des mesures autoritaire et racistes comme des salaires.


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