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Analyse

Echanges de tirs au Sud Liban : vers un embrasement régional ?

Alors qu’Israël a lancé depuis maintenant deux semaines un siège total de Gaza, Tsahal poursuit ses frappes contre le Hezbollah et masse ses troupes au Nord d’Israël à la frontière avec le Sud-Liban. Un potentiel second front qui fait craindre un embrasement régional.

Gabriel Ichen

26 octobre 2023

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Echanges de tirs au Sud Liban : vers un embrasement régional ?

Crédits photos : patrouille israélienne sur la « Ligne Bleue » en avril 2021 // IDF

Depuis le 9 octobre et l’annonce du siège total de Gaza par Israël, des frappes israéliennes touchent aussi le Sud-Liban, prenant pour cible des fractions de la résistance palestinienne situées dans cette zone ainsi que le Hezbollah, parti chiite libanais disposant d’une branche armée. Le Hezbollah a de son côté envoyé plusieurs missiles et tirs de roquettes vers Israël et a revendiqué avoir touché des installations et des appareils militaires israéliens. Ces échanges de tir font suite à des tirs de roquettes « symboliques » de fractions de la résistance palestinienne qui opèrent depuis le Sud-Liban avec l’aval du Hezbollah, qui contrôle le territoire.

Ce lundi 23 octobre, de nouvelles frappes israéliennes ont touché le Sud-Liban à la frontière avec Israël. Comme le rapporte le journal Libanais l’Orient-le jour, plusieurs villages proches de la frontière israélienne comme Ramia, Aïta el-Chaab ont été touchés par les frappes de Tsahal.

Selon Haaretz, 40 membres du Hezbollah ont été tués dans des frappes israéliennes dans le Sud-Liban ainsi que plusieurs civils. Les Libanais des villages de la zone proche de la frontière israélienne ont commencé à fuir. De nombreux civils se réfugient dans la ville de Tyr où l’on compte pas moins de 4000 déplacés. De l’autre côté de la frontière, au Nord d’Israël, depuis le 7 octobre dernier l’État israélien se prépare et continue d’ordonner l’évacuation de plusieurs localités.

Comme le relatent de nombreux témoignages de Libanais diffusés dans la presse française et internationale, ces échanges de tirs et ces frappes israéliennes ravivent dans la population libanaise le souvenir de la dernière guerre menée par Israël sur le territoire. C’était en 2006, quand Tsahal avait lancé une invasion du Sud-Liban avant d’être défait par la « Résistance islamique au Liban » (RIL) dont fait partie le Hezbollah.

Un engagement actif du Hezbollah dans la guerre menée par Israël fait craindre un embrasement régional… pour le moment peu probable

Alors que les troupes de l’armée israélienne sont massivement mobilisées au Sud du pays, face au Nord de la bande de Gaza, Tsahal a également massé d’importantes unités au Nord du pays à la frontière avec le Liban. Les affrontements dans cette zone restent pour le moment sporadiques et leur impact limité mais ils alimentent la crainte d’un potentiel embrasement dans la région, si le Hezbollah venait à entrer activement en guerre. Car dans l’éventualité de l’entrée en guerre ouverte du Hezbollah contre Israël, c’est surtout le début d’une guerre avec l’Iran, soutien du Hezbollah, qui est redoutée et qui ouvrirait la voie à un embrasement majeur du Moyen-Orient.

Le parti de la Résistance islamique au Liban, de la voix de son chef Hassan Nasrallah, a exposé trois lignes rouges qui pourraient conduire à l’entrée en guerre du Hezbollah : « si Israël envahit Gaza et coupe la tête du Hamas ou anéantit la population ; s’il y a un nouvel exode forcé de Palestiniens hors de leur terre ; et si les sites religieux sacrés en Palestine sont touchés ». Dimanche dernier, Netanyahu et le gouvernement israélien ont cherché à dissuader le Hezbollah d’une telle perspective, promettant une riposte « d’une ampleur « inimaginable » qui sèmerait la « dévastation » au Liban », rapporte l’agence de presse Reuters. Le ministre israélien de l’économie Nir Barkat a également affirmé que si le Hezbollah entrait en guerre, Israël déclarerait immédiatement la guerre à l’Iran.

Cependant, tant Israël que le Hezbollah souhaitent à tout prix éviter un tel scénario. En effet, une guerre dans le Sud-Liban représenterait un véritable bourbier pour Israël qui a déjà essuyé une importante défaite face au Hezbollah au Liban en 2006. C’est ce qu’explique Aurélie Daher, chercheuse en science politique : « les effets de 2006 sont persistants, des deux côtés de la frontière. Le Hezbollah n’a pas intérêt, pour des besoins de stabilité interne, à provoquer une escalade qui mettrait le Liban à feu et à sang. Du côté israélien, on sait que s’aventurer dans le bourbier libanais pourrait coûter cher en vies comme en retombées politiques, dans une configuration où la Résistance islamique au Liban est encore plus forte, plus compétente, et mieux équipée qu’en 2006 ».

Les craintes d’un embrasement régional et d’une guerre entre Israël et l’Iran sont partagées par l’ensemble des acteurs de la région ainsi que par les puissances impérialistes comme les États-Unis et la France. Du côté des bourgeoisies arabes, elles doivent faire face au dur rappel que la majorité des masses populaires et des classes ouvrières de leurs pays sont pro-palestiniennes, à contrario total de la politique de normalisation menée ces dernières années sous l’égide des occidentaux. Quant à ces derniers, s’ils expriment leur soutien sans faille à Israël, ils craignent qu’une déstabilisation d’envergure du Moyen-Orient viennent remettre en cause leurs intérêts. En visite dans la région peu de temps après Joe Biden, Emmanuel Macron a déclaré craindre une « conflagration régionale dont chacun sortirait perdant » et appelé le Hezbollah et l’Iran notamment « à ne pas prendre le risque inconsidéré d’ouvrir de nouveaux fronts ».

En effet, comme nous l’écrivions au moment de la visite de Joe Biden, « si les relations entre l’Iran et les États-Unis sont exécrables depuis des décennies, la priorité actuelle de Washington est d’éviter l’ouverture d’un front iranien, alors que les ressources militaires des États-Unis sont déployées vers l’Ukraine, dans un objectif d’affaiblissement de la Russie ».

Le Hezbollah représente aujourd’hui un risque pour Israël. L’ouverture d’un autre front pour le pays avec une des seules organisations militaires à être parvenue à lui infliger une défaite dans les dernières décennies est un scénario dangereux pour les dirigeants israéliens. Cependant, le Hezbollah est lui aussi mû par un ensemble de contradictions. Ces dernières décennies ont été marquées par son intégration profonde au sein du régime libanais, dont il est devenu une pièce maîtresse, y compris lors de profondes remises en question de celui-ci, comme au moment des révoltes de la jeunesse libanaise en 2019. De plus, l’organisation répond à des intérêts géostratégiques qui lui sont propres et auxquels la question palestinienne est subordonnée, comme l’a montré le fait que le Hezbollah soit allé jusqu’à accepter un accord de normalisation des frontières maritimes du Liban avec Israël. Enfin, toute intervention sera soumise à un accord de l’Iran, son principal allié.

Or, l’Iran cherche aussi à éviter un embrasement régional. En visite à Beyrouth le 13 octobre dernier, le ministre iranien des Affaires étrangères a rencontré le responsable du Hezbollah Hassan Nasrallah et a demandé aux États-Unis de « contrôler Israël », de l’empêcher de « détruire Gaza » afin d’« éviter que la guerre ne devienne régionale », rapporte Le Figaro.

Pour l’heure c’est donc la temporisation qui prime du côté d’Israël et du Hezbollah et il est pour le moment peu probable qu’un tel scénario se concrétise à court terme. Cependant, alors que Netanyahu et Tsahal réfléchissent sérieusement à une invasion terrestre sur Gaza qui comporterait d’importants coûts militaires et politiques, le scénario d’un embrasement régional n’est pas à écarter au regard des contradictions politiques internes d’Israël qui pourraient contraindre le gouvernement et l’État-major israélien à passer à l’offensive, décision qui pourrait conduire le Hezbollah à entrer en guerre.


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