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Guerre et austérité

Des Etats européens bientôt exemptés des règles budgétaires de l’UE au nom de la militarisation ?

Tandis qu’onze pays de l’Union encourent des sanctions pour n’être pas parvenus à juguler leur déficit public, la Pologne, la Slovaquie et la Roumanie demandent une dérogation pour augmenter leurs dépenses militaires. Un symptôme des contradictions du projet européen de militarisation.

Enzo Tresso

29 avril

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Des Etats européens bientôt exemptés des règles budgétaires de l'UE au nom de la militarisation ?

Alors que l’augmentation des budgets militaires se poursuit et que les dépenses de défense progressent à un rythme effréné à l’échelle mondiale, comme le rapportait le Financial Times, les pays européens reçoivent des injonctions contradictoires de la Commission européenne. La réédition de compte traditionnelle du mois d’avril, pendant laquelle les finances des pays membres seront scrutées par les experts de l’Union, s’accompagnent ainsi de menaces lourdes contre une dizaine de pays dont les dépenses militaires ont grevé leurs budgets. Leur déficit public dépassant ainsi les 3% du PIB, l’Union menace de déclencher la procédure de déficit excessif : des recommandations austéritaires pourraient être émises par les experts de la Commission, assorties d’une amende dans le cas où elles ne seraient pas respectées par les Etats membres.

Symptôme des contradictions du plan européen de militarisation coordonné, l’éventuel déclenchement de cette procédure témoigne des contraintes lourdes qui minent la stratégie de défense que l’Union appelle de ses vœux tout en exigeant que l’augmentation des dépenses de défense ne contrevienne pas aux règles austéritaires édictées par le pacte de stabilité et de croissance. Si l’appel à la militarisation nourrit conjoncturellement les politiques austéritaires, ces dernières font obstacle aux propositions maximalistes de certains dirigeants européens qui appelaient, début avril, dans une tribune publiée sur Politico à augmenter massivement les budgets militaires.

Tandis que l’Espagne et la République Tchèque justifient le « déséquilibre » de leurs budgets en évoquant des difficultés ponctuelles et annoncent que leur déficit reviendra bientôt sous la barre des 3%, la Pologne, la Roumanie et la Slovaquie demandent l’aménagement voire la suspension des règles austéritaires pour financer la militarisation. Comme le déclarait Andrezj Domański, le ministre polonais des finances, « la Pologne a les dépenses militaires les plus élevées parmi les pays membres de l’OTAN, plus que les Etats-Unis. C’est une situation extraordinaire qui doit être prise en considération lorsque la nécessité d’une procédure de déficit excessif sera évaluée et dans les futurs règles budgétaires européennes. Nous avons été en dialogue avec la commission et il y a un accord large que ces investissements doivent être pris en compte ». Comme le souligne le Financial Times, le déficit public de l’Etat polonais se situe au-dessus des 5% tandis qu’il consacre 3,9% de son PIB dans des investissements de défense.

Le vice-président de la Commission européenne aux affaires économiques, Valdis Dombrovskis semble approuver ces demandes d’exemption, considérant que les dépenses militaires constituaient « l’un des facteurs pertinents » à prendre en compte avant de déclencher une procédure de déficit excessif. Si la commission se montre prête à décompter les investissements militaires, elle exclut cependant des conditions d’exemption les « dépenses militaires ordinaires », comme l’expliquait un diplomate européen : « Dans les négociations, il était clair que cela serait abordé. Il faudra choisir entre les salaires des soldats et l’achat de tanks ».

Tandis que les représentants européens multiplient les déclarations bellicistes, la France ne cesse de surenchérir en proposant, notamment, la création d’une « force de réaction rapide » commune à l’horizon 2025 : « Il y a beaucoup de crises sur lesquelles l’OTAN n’est pas compétente et sur lesquelles la France, souvent, mène des opérations seule. On doit pouvoir monter très rapidement cette force de mise en sécurité de ressortissants européens, de citoyens portugais, italiens, allemands, français ». Si le ministre Lecornu insiste sur les opérations d’évacuation, il donne à cette force des prérogatives plus larges : « Il nous faut mettre en place une force de réaction rapide pour pouvoir déployer rapidement jusqu’à 5000 militaires dans des environnements hostiles d’ici à 2025 ».

Le lendemain de son discours à La Sorbonne, Emmanuel Macron faisait la proposition, dans un entretien publié dans les journaux du groupe Erba, d’une défense nucléaire commune : « Je suis pour ouvrir ce débat qui doit donc inclure la défense antimissile, les tirs d’armes de longue portée, l’arme nucléaire pour ceux-ci qui l’ont ou qui disposent sur leur sol de l’arme nucléaire américaine. Mettons tout sur la table et regardons ce qui nous protège véritablement de manière crédible ».

En dépit de ces propositions maximalistes, les ambitions bellicistes du gouvernement se heurtent également aux contraintes budgétaires des réglementations européennes qui nourrissent les tensions jusqu’au sein du gouvernement, mis en difficulté par l’aggravation de l’endettement et du déficit public. Si les agences de notation n’ont pas dégradé la note de la dette souveraine française, la France fait partie des pays concernés par la procédure de déficit excessif, sa dette représentant 110,6 % du PIB en 2023 tandis que le déficit public est monté à 5,5% du PIB. Alors que le gouvernement semble renoncer à réduire le déficit pour entreprendre de le geler à un niveau élevé mais stable grâce à des coupes budgétaires massives de 20 milliards d’euros qui affecteront, en premier lieu, les services publics, les propositions du président et du ministre des armées tiennent plus de l’effet d’annonce que d’un plan cohérent.

Tandis que les appels à une militarisation accélérée se multiplient, les demandes d’exemption de la Pologne et de la Slovaquie qui remettent en question de manière très prudente l’orthodoxie budgétaire européenne témoignent des contradictions inhérentes au plan européen de militarisation qui, s’il se heurte aux réglementations européennes, n’en fournit pas moins aux politiques austéritaires des justifications de circonstance.


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