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Mouvement étudiant

États-Unis : où en est le mouvement de solidarité avec la Palestine ?

Depuis un mois, des universités du monde entier sont occupées par des étudiants en soutien à la Palestine. De New York à Paris, ils exigent la fin du génocide à Gaza et le désinvestissement des entreprises liées à la guerre israélienne. Aux États-Unis, et malgré une répression brutale, les mobilisations portent leurs premiers fruits.

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États-Unis : où en est le mouvement de solidarité avec la Palestine ?

Crédit photo : Luigi W. Morris

La vague mondiale d’occupations d’universités en soutien à la Palestine a débuté il y a bientôt un mois aux États-Unis, dans le sillon de l’occupation fortement réprimée à Columbia (New York) le 17 avril. Depuis quelques semaines, le mouvement s’est propagé à l’Europe, touchant des institutions telles que Sciences Po Paris et La Sorbonne en France, Oxford et Cambridge au Royaume-Uni, ou encore le Trinity College du Dublin en Irlande. Les étudiants se sont mobilisés pour exiger la fin du génocide à Gaza. Au-delà du soutien formel aux Palestiniens, la plupart des étudiants demandent par ailleurs des mesures concrètes de leur université, essentiellement le désinvestissement, c’est-à-dire la rupture de tout lien financier avec la machine de guerre israélienne.

Si Columbia a été à l’avant-garde des mobilisations étudiantes, le mouvement s’est étendu à des centaines d’établissements aux États-Unis, contraignant l’exécutif à en tenir compte dans sa collaboration avec l’entreprise génocidaire israélienne. Biden a déjà été contraint de suspendre une partie des livraisons d’armes, alors que l’offensive israélienne sur Rafah bat son plein, tout comme dans le nord de la bande de Gaza, où le camp de Jabalia subit depuis deux jours des bombardements intenses.

Contrairement aux premières semaines d’occupations, celles-ci ne sont plus guère médiatisées  ; pourtant, les mobilisations n’ont pas faibli, même si elles prennent d’autres formes en cette fin d’année et période de remise de diplômes. Lors de la cérémonie de remise de doctorat Honoris Causa en présence de Jerry Seinfeld, soutien de Israël et de Tsahal, à Duke (Caroline du Nord), des dizaines d’étudiants ont quitté la cérémonie en scandant « Free, free Palestine », tandis qu’à Berkeley, des centaines de graduates qui ont raté leur propre cérémonie de remise de diplôme pour rejoindre un rassemblement et appeler au désinvestissement.

Les appels au désinvestissement, l’un des piliers de la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions), revêtent une importance capitale aux États-Unis, où le système universitaire est étroitement entrelacé avec le complexe militaro-industriel. Une part significative de la recherche dans le secteur de l’armement s’y fait au sein des universités, ce qui explique les nombreux accords avec des entreprises d’armement privées ou publiques, et donc in fine une participation active dans l’armement de Tsahal. Cette manne financière explique donc aussi les réticences de certaines universités à se détacher de ces partenariats. De plus, les universités dépendent également de dons directs, souvent par des grands capitalistes, qui peuvent être conditionnés à la poursuite de leur collaboration avec certaines entreprises ou fonds d’investissement et à leur intransigeance face aux étudiants mobilisés, comme en témoignent les pressions exercées par des donateurs influents tels que Leon Cooperman et Robert Kraft sur Columbia pour qu’elle utilise la force policière afin de réprimer ses étudiants.

Les réponses des universités face à ces mobilisations varient en fonction de l’étroitesse de leurs liens avec l’industrie de la mort et le rapport de force engagé par les étudiants.

Quelques accords arrachés…

Sentant le vent tourner et craignant le désordre dans cette période de fin d’année et de remise des diplômes, certaines universités ont pris les devants et ont fait des concessions avant même qu’on ne leur demande des comptes. C’est le cas de l’Union Theological Seminary de New York, affilié à Columbia, qui s’est engagé à se désinvestir de « toute entreprise profitant de la guerre en Israël/Palestine ».

D’autres universités ont assez promptement trouvé un accord avec les étudiants mobilisés, comme à l’Université de Californie à Riverside qui, en plus de s’engager à divulguer la liste des structures qui bénéficient des investissements de l’université, a rompu les partenariats que son école de commerce entretient dans divers pays, dont Israël. C’est également le cas de l’Université d’État de Californie à Sacramento qui, après 9 jours de mobilisations, a accepté le désinvestissement « de toute entreprise et fonds qui profitent du génocide, du nettoyage ethnique et d’activités violant les droits fondamentaux de l’homme » (sans expressément nommer Israël).

L’Université du Minnesota à Minneapolis et Saint-Paul a accepté de divulguer la destination de ses investissements, révélant une participation de $2,4 millions dans des entreprises israéliennes ; l’université a également accepté de discuter avec les étudiants mobilisés de la question du désinvestissement ; ceux-ci sont assez optimistes, la participation dans ces entreprises représentant seulement 1 % de leur fonds de dotation total.

Certaines universités, dont Brown à Providence (Rhode Island), membre de l’Ivy League, ou Rutgers dans le New Jersey, ont quant à elle accepté de « discuter » de la question de leurs investissements avec leurs étudiants à moyen terme (octobre pour Brown), misant probablement sur un rapport de force plus favorable le moment venu ; les étudiants ont néanmoins démonté leur occupation. À la Northwestern University de Chicago, un accord a été trouvé, quelques jours après avoir essayé de déloger les étudiants, réinstituant le « Comité consultatif sur la responsabilité des investissements », qui regroupera des étudiants, des membres du corps professoral et du personnel ; une manière de laisser la porte ouverte sur la poursuite de ses investissements dans les entreprises d’armement, moyennant chantages et pressions sur les membres du comité. À Evergreen, dans l’État de Washington, alma mater de Rachel Corrie, l’accord trouvé définit de la même manière la mise en place d’un groupe de travail sur la destination des investissements.

… au prix d’une brutale répression

Si ces accords « à l’amiable » (en réalité arrachés aux administrations grâce à un rapport de forces favorable aux étudiants, et après qu’elles aient essayé de les réprimer) représentent indubitablement des avancées et des victoires, la politique des universités reste quasi systématiquement la répression. Celle-ci prend plusieurs formes, mais une constante est l’utilisation de la police pour déloger les étudiants, généralement avec beaucoup de violence. Un autre moyen tout aussi violent est l’exclusion des étudiants mobilisés et leur éviction des campus, à coup d’accusations d’antisémitisme (malgré la forte mobilisation d’étudiants juifs) et en les accusant mensongèrement de violences, généralement sur des groupes sionistes venus les attaquer.

Les chiffres sont terribles. Entre le 18 avril et le 10 mai, ce sont plus de 2 600 étudiants qui ont été arrêtés à travers le pays. On ne compte plus le nombre de blessures infligées aux étudiants, que ce soit par la police ou par les groupes sionistes ayant attaqué les étudiants mobilisés avec la bénédiction de la police et de l’administration, comme à UCLA (Los Angeles). À Barnard (New York), de façon similaire à de nombreuses autres universités, 53 étudiants ont été expulsés et n’ont eu que 15 minutes pour rassembler leurs affaires ; le vent ayant depuis tourné, l’administration a heureusement dû faire machine arrière et a réintégré la plupart des étudiants.

L’ampleur de la répression a été telle que même le Conseil des droits de l’homme des Nations unies s’est fendu d’un communiqué mettant en garde contre une « érosion préoccupante de la liberté intellectuelle et des principes démocratiques au sein des établissements éducatifs ». Le niveau de répression mis en œuvre par l’État rappelle en effet celui du mouvement Black Lives Matter, quand l’armée avait été déployée à travers le pays et qui avait vu l’arrestation de 14 000 personnes.

Voir aussi : L’émission de Révolution Permanente sur les mobilisations étudiantes pour la Palestine, sur Twitch.

Ce degré de répression n’est pas surprenant, compte tenu de la radicalité des demandes des étudiants, qui remettent en cause directement les liens indéfectibles qui unissent leur pays à Israël. Pièce maîtresse de la politique des États-Unis au Moyen Orient, Israël est un atout essentiel de son impérialisme dans toute la région. Cela explique non seulement que Washington apporte un soutien sans faille à la politique génocidaire d’Israël à l’encontre des Gazaouis, mais aussi sa volonté de museler tout mouvement qui contesterait cet état de fait.

À ce titre, les mobilisations des étudiants étasuniens pour la Palestine portent, par leur ampleur, par leur radicalité, les germes d’un changement de conscience dans la jeunesse, et ouvrent la voie à la remise en question d’une politique impérialiste américaine, jusqu’alors peu contestée par la population.


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