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Edito

Face à l’interdiction des abayas et au manque de moyens dans l’éducation, les syndicats combatifs doivent réagir !

Alors que les directions syndicales ont validé sur le fond l’interdiction raciste et sexiste des abayas tout en critiquant une « diversion », les syndicats combatifs, mais aussi l'ensemble des organisations du mouvement ouvrier doivent réagir, interpeller les directions syndicales et appeler à mobiliser contre l’offensive islamophobe et le manque de moyens à l’éducation nationale.

Gabriella Manouchki


et Nathan Deas

13 septembre 2023

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Face à l'interdiction des abayas et au manque de moyens dans l'éducation, les syndicats combatifs doivent réagir !

Crédit photo : Révolution Permanente

La semaine de rentrée scolaire a été rythmée par le déploiement brutal de l’interdiction du port des abayas, annoncée le 27 août dernier par le ministre de l’Éducation nationale. La mise en application de cette mesure profondément raciste et sexiste, est documentée par de nombreux témoignages d’élèves et de personnels de l’éducation. Dans le même temps, c’est une rentrée marquée par l’approfondissement de la crise de l’école, avec un établissement scolaire sur deux manquant d’au moins un professeur et une pénurie de personnels médico-social que l’on connaît ces derniers jours dans tout le pays. Une situation malgré laquelle, les directions syndicales de l’éducation ont maintenu une forte passivité en cette rentrée.

Lire aussi : Interdiction des abayas, profs manquants... face aux offensives sur l’école, il faut une riposte !

La CGT et le SNES-FSU face à l’interdiction de l’abaya : une position scandaleuse qui donne le ton de la rentrée

Invitée sur France Inter, mardi 29 août, la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet annonçait la couleur expliquant approuver la décision du gouvernement d’interdire le port des abayas à l’école et critiquant (poliment) une « diversion ». Quelques jours plus tard, le jour de la rentrée, sur le plateau de France 2, Sophie Binet persiste et signe.Tout juste se contente-t-elle, en réaction au tollé provoqué par sa première prise de position, notamment parmi les bases syndicales de la CGT, de nuancer sur la forme son discours.

« Je suis pour l’interdiction des signes religieux. Est-ce que c’est au ministre de l’Education de définir ce qui est un signe religieux ou pas ? Sur l’abaya, il y a débat » s’interroge la secrétaire générale de la CGT. Dans la continuité du communiqué de la CGT Éducation dénonçant « un effet de comm et un contre-feu pour masquer les pénuries dans notre secteur », Sophie Binet ajoute : « Je pense que c’est très dangereux de faire la rentrée scolaire sur cette annonce-là. […] Cela occulte les vraies questions dont j’ai parlé tout à l’heure, et ensuite, plus grave, parce que cela stigmatise une partie de la population, toujours la même au hasard, alors que cette question concerne au plus élevé, selon les chiffres de l’Education nationale, 150 établissements sur 55 000 ».

Un argumentaire qui, s’il apparaît plus critique, réduit en réalité les questions soulevées par l’interdiction de l’abaya à un problème de priorité dans l’agenda du gouvernement : le seul tort de ce dernier serait d’avoir donné plus d’importance à une mesure qui ne concerne qu’une minorité d’établissements. Une position qui, tout en reconnaissant un caractère stigmatisant, ne remet pas en question les fondements islamophobes de la mesure : « Je suis pour l’interdiction des signes religieux », affirme Sophie Binet, confirmant que la direction de la CGT entend rester favorable à l’interdiction des abayas aussi longtemps que celles-ci seront considérées par l’État comme des tenues religieuses, en vertu de la loi de 2004.

Le même jour, la secrétaire générale du SNES-FSU Sophie Vénétitay lui emboîtait le pas sur BFMTV : « Le principal problème de l’éducation nationale, c’est le manque de profs », expliquait-elle. Mais, au sujet des abayas, c’est un tout autre ton qu’emploie la dirigeante syndicale : « il y a une règle qui doit être appliquée, on ne peut pas transiger là-dessus ». Une déclaration qui, comme celle de Sophie Binet, passe sous silence le caractère sexiste et raciste de cette mesure.

Pire encore, la dirigeante du principal syndicat de l’enseignement secondaire se satisfait de cette rentrée sous le signe du racisme et de l’islamophobie : concernant les abayas, « tout s’est bien passé », assure-t-elle aux journalistes alors que, plus tôt dans la journée, l’image de policiers surveillant l’entrée d’une l’école faisait le tour de la toile. Sophie Vénétitay va même jusqu’à reprendre des éléments de langage avancés par le ministre de l’éducation lui-même : « le dialogue est extrêmement important car on voit que nos élèves ont parfois une vision de la laïcité qui est fausse, et nous on a la responsabilité de leur apprendre et de leur transmettre des choses », abonde-t-elle. Un récit qui met sous silence la réalité du terrain et accompagne le travestissement de ce qui, en réalité, ne peut que prendre la forme d’une chasse à l’abaya à l’entrée des écoles, moyennant profilage, fichage et exclusion des jeunes filles musulmanes.

Une position qui revient à baisser la tête face au gouvernement

Première conséquence de cette position des directions syndicales, matinée sur le fond d’une validation de l’offensive en cours du gouvernement : de nombreuses jeunes filles musulmanes font leur rentrée en étant encore plus violemment rejetées, stigmatisées, marginalisées en raison de leur religion réelle ou supposée, dans leurs classes mais aussi dans leur vie quotidienne.

Lire aussi : « Le directeur m’a dit ‘on ne voit pas assez vos formes’ » : des lycéennes racontent la chasse aux abayas

Dans le même temps, en refusant de s’opposer à cette mesure, les directions syndicales participent à banaliser toujours plus la loi de 2004, qui fait des enseignants et du personnel de l’Education national le relai du racisme et de l’islamophobie d’Etat. Une position d’autant plus problématique qu’alors que le gouvernement est en train de s’attaquer aux conditions de travail du personnel et aux conditions d’études des élèves, elle participe à accompagner la tactique de division qui consiste à opposer le personnel enseignant, dont de larges franges sont gagnées à l’idée de devoir « protéger la laïcité », à ses élèves et à leur famille, en plus de n’offrir aucun débouché à la colère et au malaise du personnel enseignant.

De fait, derrière la rhétorique de la « diversion » à propos de l’offensive sur les abayas et le refus d’articuler lutte contre l’offensive autoritaire à l’école et lutte pour des moyens à la hauteur, c’est celui de combattre et la passivité qui priment à rebours de toute tentative de mettre le personnel de l’éducation en ordre de bataille pour affronter les différentes attaques de la rentrée, à commencer par le Pacte enseignant, la réforme des lycées pro, la casse du statut, le manque de moyens et de profs, l’augmentation de la précarité et de la souffrance psychologique à l’école. En définitive, bien que Sophie Binet et ses homologues écument les plateaux TV pour dénoncer le manque d’enseignants et de moyens dans l’éducation nationale, la réalité reste que les directions du mouvement ouvrier - au niveau national en premier lieu - ne proposent aucun plan de bataille pour faire face à cette situation dramatique et préfèrent discuter avec le gouvernement sur le terrain du « dialogue social ». Une attitude capitularde qui n’offre aucune issue à la problématique des moyens et laisse le champ libre à la concrétisation du projet autoritaire et libéral de la macronie à l’école

Face à l’offensive islamophobe de Macron, les syndicats combatifs doivent réagir !

Dans ce contexte, certains syndicats se sont positionnés contre l’interdiction des abayas, à l’image de Sud Éducation qui dénonce : « Faire du port d’un certain type de vêtement une marque de prosélytisme est un dangereux dévoiement de la laïcité et SUD éducation dénonce cette note de service qui stigmatise une partie de la population en raison de sa confession réelle ou supposée. ». Dans le même sens, la CGT Éducation 31 a fait un pas de côté vis-à -vis de la confédération en dénonçant une « mesure sexiste et raciste que nous devons combattre ». Si ces prises de position constituent des points d’appui dans la période pour s’organiser contre les attaques d’Attal et de Macron, la question de la mobilisation et d’un plan de bataille pour une riposte d’ensemble à l’école n’est pas encore posée. Aussi, face à la passivité des directions confédérales et nationales, les syndicats combatifs devraient non seulement prendre position, mais aussi interpeller leurs directions, cela en s’appuyant sur les mobilisations à la base.

De ce point de vue, à rebours de la politique des directions syndicales, plusieurs établissements et équipes de personnels ont commencé à prendre leurs affaires en main malgré leur isolement, à l‘image du communiqué publié le 7 septembre dernier par les travailleuses et travailleurs du Lycée Angela Davis de Saint-Denis (renommé Rosa Parks par Valérie Pécresse). Au lycée Utrillo à Stains, après la publication d’un premier communiqué, 70% du personnel était en grève mercredi dernier pour dénoncer le manque de moyens et l’offensive islamophobe menée par le gouvernement.

Une initiative dont le soutien s’est cristallisé à l’occasion d’un rassemblement, soutenu par les sections syndicales représentées dans l’établissement : de nombreux collègues venus d’établissements de Stains, de Saint-Denis ou encore de Pierrefitte sur Seine étaient présents, aux côtés de parents d’élèves, d’habitants du quartier et de militants politiques et antiracistes. La grève d’Utrillo a eu un fort retentissement médiatique et généré la sympathie d’un large secteur de travailleurs de l’éducation et d’élèves. Le même jour, on a vu les élèves du lycée Jean Macé de Rennes s’organiser en assemblée générale pour élaborer leur propre réponse à cette attaque : ils ont notamment décidé que, à la moindre discrimination subie par un ou une élève du lycée, ils bloqueront immédiatement l’établissement. Dans cette continuité, ce mercredi 13 septembre, l’appel à se rassembler devant le ministère de l’Education nationale, à l’initiative des personnels d’Utrillo de Stains et signé par la CGT Education 93, le SNES-FSU 93, SudEduc 93 et la CNT Education 93, a rassemblé plusieurs établissements, professeurs et parents d’élèves contre la pénurie de moyens et l’escalade islamophobe.

Si ces mobilisations restent pour l’heure minoritaires et isolées, elles montrent qu’il est possible de lutter et de générer de la solidarité bien au-delà de l’école en articulant la question de l’interdiction des abayas à celle du manque de moyens. Dans une séquence de rentrée marquée par la répression des révoltes des quartiers populaires, la politique menée par le gouvernement pour « restaurer l’autorité » de l’Etat par l’école vise, à travers une offensive dirigée contre les musulman·es, à discipliner toutes celles et ceux qui sont les plus touchés par la précarité et le manque de moyens. Pour répondre à la crise que traverse l’éducation, alors que les directions syndicales privilégient le « dialogue social » tout en capitulant face à l’offensive islamophobe, les syndicalistes combatifs et les organisations du mouvement ouvrier doivent prendre leurs responsabilités, en prenant position et en mobilisant dans leurs secteurs, tout en interpellant leurs directions. C’est notamment en ce sens qu’une tribune à l’initiative de Révolution Pemanente, signée par près de 350 organisations, personnalités, figures politiques, militant-e-s ou enseignant-e-s, est parue dans le journal Politis, dénonçant l’interdiction des abayas et l’offensive islamophobe du gouvernement. De telles initiatives devraient être poursuivi dans le cadre de la manifestation du 23 septembre dans laquelle il s’agirait d’appeler à combattre, à la fois les violences policières, mais aussi l’interdiction des abayas, l’offensive islamophobe et la future loi immigration.

Un appel qui doit être l’occasion de faire pression pour exiger un plan de bataille articulant lutte contre l’offensive autoritaire et raciste et l’exigence de moyens massifs pour en finir avec la casse de l’éducation. Pour cela, il faut un programme qui lutte contre les attaques qui ciblent le service public de l’éducation, en revendiquant notamment contre la casse du statut et le recours massif à la contractualisation, des moyens et l’augmentation de tous les salaires, qui doivent être indexés sur l’inflation, mais aussi l’abrogation du pacte enseignant et de la réforme des lycées pro. Ce programme doit poser dans le même mouvement, le refus de toutes les mesures qui encadrent l’offensive islamophobe sur laquelle s’appuie le gouvernement pour nous diviser, à commencer par celui de l’interdiction des abayas et de la loi de 2004. Alors que la division entretenue par le gouvernement passe aussi par la répression des élèves qui se sont révoltés en juin dernier, la revendication de l’amnistie de tous les réprimés des révoltes est centrale. Un programme qu’il y a urgence à construire à la base, mais aussi à imposer aux directions syndicales, pour construire l’unité des personnels, des élèves, des parents des élèves et de tous les travailleurs afin d’opposer une riposte d’ensemble au gouvernement.


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