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Europe du Capital

Delors est enterré, mais l’austérité vit encore

Emmanuel Macron a rendu ce vendredi hommage à Jacques Delors. Saluant son « intuition visionnaire », Macron se rêve dans les pas d’un des grands noms de l’Europe du capital. Figure centrale du « tournant de la rigueur » austéritaire sous Mitterrand et défenseur d’une Europe libérale, c’est sous son ministère qu’est supprimée, entre autres, l’indexation des salaires sur l’inflation.

Tristane Chalaise

5 janvier

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Delors est enterré, mais l'austérité vit encore

Emmanuel Macron a rendu ce vendredi hommage à Jacques Delors, mort le vendredi précédent. En présence de représentants politiques français et de plusieurs dirigeants européens, le président de la République a commémoré le ministre de l’Économie de François Mitterrand et ancien président de la Commission Européenne (de 1985 à 1995), saluant « ce grand Français, ce grand homme européen » à l’« intuition visionnaire », qui « nous a juste passé le relai ». C’est que la mort d’un « grand homme », comme les patrons appellent leurs agents les plus efficaces, ne pouvait pas mieux tomber. Elle fournit à Macron un symbole et un récit à l’approche des élections européennes. De son vivant, Jacques Delors n’a pas tenu à rencontrer Macron, mais ce dernier profite de sa mort pour se présenter comme son fils spirituel. Ne sont-ils pas tous les deux des serviteurs zélés du grand capital, n’ont-ils pas tous les deux fait une politique de droite dans un gouvernement de « gauche » ?

Vie et mort d’un ennemi des travailleurs de toute l’Europe

Né en 1925, Jacques Delors commence sa carrière politique dans le syndicalisme chrétien, à la CFTC, puis la CFDT. Rejoignant parallèlement des mouvements « socialistes » qui se revendiquent en rupture avec le marxisme, il s’en distancie par la suite, par adhésion au régime gaullien, votant « oui » aux référendums sur la Constitution de la 5ᵉ République. Dans les années 1960, il devient un haut fonctionnaire de l’État, traitant des questions économiques en participant au Commissariat Général au Plan avant de devenir conseiller du Premier ministre Chaban-Delmas, dont le gouvernement cherche à la fois à coopter et à réprimer le mouvement ouvrier et la jeunesse post-mai 68. C’est en 1974 qu’il adhère finalement au Parti Socialiste.

Son profil rassurant pour les milieux d’affaires et les élites économiques, et son expérience au sein de diverses institutions lui valent d’être nommé ministre de l’Économie lors de l’élection de François Mitterrand, un poste qu’il occupe de 1981 à 1984. C’est dans ce contexte qu’il va devenir l’un des artisans du « tournant de la rigueur » mis en place à partir de 1982. Estimant que le marché est l’un des « pôle[s] d’un triangle magique », il a pour objectif, après que l’élection du premier président « socialiste » de la Vᵉ République a donné des sueurs froides au patronat, de « réhabilit[er] les entreprises et leurs dirigeants », tout en « débarrass[ant] le jeu du marché de tout ce qui l’entrave, une législation encombrante, des prélèvements obligatoires décourageants ». Comme le pointait un article publié dans Les Echos en 2012, en forme d’appel du pied à un Hollande tout juste élu président, « la première présidence de François Mitterrand est restée dans l’histoire comme une stupéfiante réhabilitation de l’entreprise aux yeux de l’opinion […] c’est au cours de ces années que le partage de la valeur ajoutée, jusqu’alors très favorable aux salariés, va basculer en faveur des entreprises ».

S’il est plus que douteux d’affirmer que le partage de la valeur ait pu être favorable aux salariés avant la présidence de Mitterrand, il n’en reste pas moins qu’ont été mises en place, sous l’égide de Delors, une série de mesures en faveur du patronat et au détriment des travailleuses et travailleurs : allégement de la taxe professionnelle, prêts bonifiés, réduction de l’impôt sur les sociétés, mais aussi dévaluations du franc, instauration du forfait hospitalier, libéralisation des prix de l’essence et augmentation des prix du téléphone et de l’électricité, suppression de l’échelle mobile des salaires… Avec cette dernière mesure, Jacques Delors met fin à l’indexation des salaires sur l’inflation, ce qui va durablement impacter le pouvoir d’achat des salariés. En 1984, ce dernier recule pour la première fois depuis l’élection présidentielle. Des faits d’armes qu’il continue à revendiquer plus de dix ans après. En 1998, lors du 41ᵉ congrès de la CFDT, il se félicite d’avoir réussi à réaliser le programme de la droite mieux que la droite elle-même : « Premièrement, j’ai réussi à désindexer les salaires, ce qu’aucun gouvernement de droite n’a jamais réussi à faire alors qu’ils en rêvaient depuis toujours. Deuxièmement, j’ai réussi à imposer sans révolte sociale un plan de rigueur qui a dû faire pâlir Raymond Barre. Troisièmement et surtout, j’ai réussi à convaincre mes amis socialistes qu’il fallait donner la primauté au marché et donc rétrocéder au secteur privé marchand les services publics non régaliens ».

Précurseur de l’austérité, grand ami des patrons et figure du libéralisme, Jacques Delors poursuit son action à l’échelle européenne. Il devient en 1985 président de la Commission Européenne, un poste qu’il occupera pendant dix ans et qui lui fait rejoindre à sa manière le club des « pères fondateurs ». Pour l’économiste américain Rawi Abdelal, il y a joué un rôle déterminant, à travers la volonté « de pousser la libéralisation bien plus loin que ne le prévoyait à l’origine le programme de marché unique ».

D’après Jacques Delors lui-même, l’Acte Unique, signé en 1987, qui introduit la libre circulation des personnes, mais surtout des capitaux, ainsi que l’ouverture des marchés publics à l’échelle européenne, est son « traité favori ». Acte fondateur du « marché unique » européen, celui-ci est à l’origine, entre autres, de l’accélération de la privatisation des services publics, de la dérégulation des prix de l’énergie à l’échelle européenne et du renforcement de la concurrence entre les travailleurs. Le programme de Delors a ainsi offert aux patronats et aux gouvernements des pays membres de l’Union de nouveaux outils pour justifier leurs mesures antisociales.

Le retrait de la vie politique n’aura pas empêché Delors de continuer à prendre position en faveur du patronat et du « marché ». En 2003, il signe une tribune reprochant au parti socialiste de soutenir les grèves contre la réforme des retraites portée par François Fillon, ministre de Sarkozy. Il aurait en effet déjà été, au moment de la réforme abaissant l’âge de la retraite à 60 ans, « catastrophé » par la décision du gouvernement Mitterrand.

Celui en qui Mélenchon saluait ces derniers jours « le militant et l’homme d’action qui agissait en pensant au bien commun » a surtout agi et toujours pensé pour la classe qu’il servait admirablement bien, celle des riches.

De Macron à Orban

Pour toute la bourgeoisie, Jacques Delors c’est le souvenir de sa mondialisation heureuse, du néo-libéralisme triomphant, d’une Union européenne conquérante qui réunifie l’Allemagne sous l’égide du capital et part à la conquête des marchés de l’Europe de l’Est. Un souvenir ému qui efface toutes les petites querelles du moment. Ainsi, certains ont pu s’étonner de voir le dit « illibéral » président d’extrême droite hongrois Viktor Orban (ami de Le Pen, de Zemmour et de Poutine), au rang des invités de la cérémonie pour Jacques Delors, à côté de Macron et des néo-libéraux d’extrême centre comme Pascal Lamy, l’ancien directeur général de l’Organisation Mondiale du Commerce et tous les technocrates de Bruxelles.

C’est que tant les nationalistes les plus autoritaires du continent, jamais à court d’attaques contre les droits des femmes, des LGBT, des migrants et contre l’ensemble de la classe ouvrière, que les libéraux à la sauce « progressiste » comme Macron ou Scholz ont Jacques Delors en héritage. C’est pourtant autour de ce faux clivage que Macron veut lancer sa campagne européenne en rejouant la carte européenne contre l’extrême droite. C’est pour cela qu’il en fait autant autour du cadavre de Delors. Évoquant les élections à venir dans ses vœux du 31 décembre, il appelait ainsi à faire « le choix d’une Europe plus forte et plus souveraine à la lumière de l’héritage de Jacques Delors ».

Une Europe surtout forte de l’austérité qu’elle fait peser sur le dos des travailleurs et des barbelés dont elle s’entoure, à mesure que des lois immigration plus brutales les unes que les autres sont adoptées dans les différents pays, comme récemment en France. Car si Delors pouvait se féliciter de réaliser le programme de la droite mieux que la droite elle-même, Macron peut aujourd’hui se targuer d’appliquer le programme de l’extrême-droite mieux que l’extrême-droite elle-même.


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