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Françafrique

Débâcle au Niger : une humiliation sur toute la ligne pour l’impérialisme français

L’armée française et l’ambassadeur français vont quitter le Niger après des semaines de refus obstiné de Macron de céder face à la junte, soutenue par des mobilisations importantes de la population. Une arrogance qui ne rend que plus spectaculaire ce recul français.

Philippe Alcoy

25 septembre 2023

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Débâcle au Niger : une humiliation sur toute la ligne pour l'impérialisme français

Photo : O Phil des Contrastes | Manif du contre-somme Afrique-France à Montpellier, octobre 2021.

La crise de la Françafrique est un sujet qui commence à être débattu à travers le monde et dont nous sommes loin d’avoir encore vu toutes les conséquences. Son dernier épisode a été retransmis en direct au grand public ce dimanche soir : après des semaines d’un bras de fer avec les militaires nigériens qui exigeaient le départ de l’ambassadeur français et avaient dénoncé les accords de coopération militaire avec la France, le président a annoncé, de façon inattendue, dans le cadre d’une interview sur le pouvoir d’achat, le retrait français du pays.

Une décision rendue dramatique par l’arrogance française

Cette décision prend une tournure d’autant plus dramatique et spectaculaire que les autorités françaises juraient ne pas reconnaître l’autorité de la junte nigérienne, rejetant toutes leurs requêtes et exigences jusqu’ici. Emmanuel Macron s’est ainsi humilié lui-même en s’empêtrant dans les sables mouvants d’un dossier très compliqué. Parlant d’une « légitimité démocratique » fantasmée, le président français et ses ministres répétaient encore et encore ces dernières semaines qu’ils ne reconnaîtraient que l’autorité du président déchu, Mohammed Bazoum.

Or, dimanche soir, Macron a fini par céder, dans un style fidèle à lui-même : « J’ai eu cette après-midi le président Bazoum parce que la seule autorité légitime du Niger c’est le président Bazoum qui a été élu par son peuple (…) La France a décidé de ramener son ambassadeur (…) et nous mettons fin à notre coopération militaire avec les autorités de fait du Niger (…) [les militaires français] vont rentrer de manière ordonnée dans les semaines et les mois qui viennent, et là nous nous concerterons avec les putschistes parce que nous voulons que ça se fasse dans le calme ».

Cette décision ne semblait de toute façon qu’une question de temps car la situation était intenable. Les militaires nigériens sont soutenus par une grande partie de la population dans leurs demandes face à la France : le départ de l’ambassadeur et des militaires français dans le pays. Les sanctions de la CEDEAO et les menaces d’intervention militaire n’ont pas réussi à les faire reculer. Au contraire, cette hostilité de la part de la France et d’une organisation régionale perçue comme largement manipulée par l’impérialisme français, a donné une forme de légitimité populaire plus forte à la junte.

Des semaines d’humiliation pour l’ambassade et les militaires

Ainsi, ces derniers mois, les déclarations des militaires sont accompagnées de mobilisations de plusieurs milliers de personnes, notamment des jeunes, dans la rue et aux alentours de l’ambassade et de la base militaire française de Niamey. D’ailleurs, il y a eu une sorte de campement permanent des manifestants près de la base française. L’ambassadeur français, Sylvain Itté, dont l’immunité diplomatique avait été retirée, a été forcé de se réfugier dans l’ambassade avec d’autres diplomates afin d’éviter des images humiliantes du principal représentant de la diplomatie française arrêté et expulsé du pays par l’armée nigérienne. Macron n’a pas hésité à appeler cette situation une « prise d’otages », dans un pur cynisme impérial.

Les diplomates français ont vécu ces dernières semaines une situation de rationnement d’électricité, d’eau et de nourriture. Une humiliation qui était aussi vécue par les militaires français sur place. Libération décrit la situation de la façon suivante : « le rationnement de l’électricité et de la nourriture rendait la situation [à l’ambassade] de plus en plus intenable. Elle n’était guère plus enviable pour les 1 500 militaires français, présents dans trois bases du pays, dont celle de Niamey. Devant laquelle les manifestations, transformées en sit-in permanent début septembre, ont rassemblé des dizaines de milliers de manifestants, relayant l’exigence de la junte sur le départ des troupes françaises. Leurs conditions de vie sur place devenaient de plus en plus critiques. Selon le quotidien Ouest-France, grogne et inquiétude gagnaient ainsi les bases françaises, avec l’amenuisement des réserves, jusqu’au rationnement du papier toilette ».

Un coup dur pour la France, lâchée par l’impérialisme américain

L’impérialisme français a soutenu (et encouragé) toutes les mesures de la CEDEAO pour asphyxier la junte au Niger, notamment les mesures de blocage économique qui affectent principalement la population ; Paris a aussi soutenu de façon enthousiaste l’idée d’une intervention militaire de la CEDEAO pour renverser les militaires (une option que nous ne pouvons toujours pas écarter complètement, même si elle semble de moins en moins probable). Cependant, c’est bien l’impérialisme français qui est sous pression et a fini par se faire humilier : l’expulsion de l’armée française du Niger n’était pas dans les plans.

Au contraire, le Niger était l’un des derniers partenaires français fiables dans la région. Selon L’Opinion les militaires français auraient même tenté de persuader Macron de négocier avec les nouvelles autorités quelques heures après le coup d’État. En ce sens, le coup d’État au Niger et l’expulsion de la diplomatie et l’armée françaises sont un véritable coup dur pour l’impérialisme français.

Mais la France a aussi été abandonnée par des alliés impérialistes comme les États-Unis qui ont très rapidement négocié avec les putschistes pour le maintien dans le pays de leur base militaire et leurs 1000 soldats. Cette attitude des États-Unis a agacé la France bien évidemment, mais Washington entendait éviter d’être entraîné par le recul des Français dans la région. Il paraît clair que la posture de l’impérialisme nord-américain a pesé également sur la retenue de la CEDEAO quant à ses menaces d’intervention militaire. Là aussi le résultat a été un désaveu humiliant pour le gouvernement français dont la ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, se gargarisait d’avertissements sur le sérieux de la menace d’intervention militaire des États ouest-africains.

Pour une mobilisation indépendante pour en finir avec la domination impérialiste !

Cependant, si ce nouvel évènement constitue le dernier maillon d’une chaîne d’humiliations de l’impérialisme français dans le Sahel ces dernières années, cela ne veut pas dire que l’heure de la fin de la Françafrique ou de l’impérialisme français a sonnée en Afrique. Nous assistons à un affaiblissement historique de l’impérialisme français en Afrique de l’Ouest, une vague de contestation de la domination de l’ancienne puissance coloniale qui risque de connaître de nouveaux épisodes dans d’autres pays de la région, mais l’impérialisme français continue à être une menace pour les travailleurs et la jeunesse africaine.

La France possède encore des moyens d’asphyxier économiquement et d’isoler politiquement le Niger, mais aussi le Mali et le Burkina Faso. Ces pays continuent à être dans le schéma colonial du Franc CFA ; ils sont toujours héritiers d’un cadre de dépendance économique vis-à-vis des puissances impérialistes occidentales à travers l’endettement, le manque de développement industriel et même agricole. La population nigérienne a à sa façon expérimenté la lutte contre l’impérialisme en se mobilisant pour le départ des troupes françaises du pays. Cependant, cette mobilisation n’est pas une mobilisation indépendante de la classe ouvrière et de ses alliés, elle reste contrôlée, ou du moins tolérée, par les militaires tant qu’elle sert leurs intérêts et qu’elle leur donne une plus large marge de manœuvre pour négocier face aux puissances étrangères.

Mais justement, la junte reste un obstacle pour le développement d’une véritable lutte anti-impérialiste qui mette fin à la soumission au Franc CFA, qui exproprie, sous contrôle de la classe ouvrière, les multinationales qui spolient les ressources du pays pour que ces richesses naturelles servent à développer le pays, à offrir une vie digne aux travailleurs et aux paysans et pour que le Niger, et les autres pays de la région, soient véritablement indépendants. Mais cela ne peut pas se faire de la main de l’impérialisme étasunien, ou de la Russie et de la Chine qui développent les mêmes techniques de domination que les anciennes puissances coloniales.

Le rôle des travailleurs, de la jeunesse et de leurs alliés est fondamental dans la lutte anti-impérialiste qui doit mener à la lutte pour un gouvernement des travailleurs. Dans ce cadre, les mobilisations massives qui ont eu lieu ces dernières semaines ont des limites, mais pourraient constituer une expérience de lutte qui donne confiance en leurs propres forces aux masses et leur permettent de déborder le projet de la junte militaire.


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