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Rentrée politique

Crise politique : Darmanin fait du Sarkozy 2.0 pour proposer une issue au macronisme

Ce dimanche, Gérald Darmanin organisait sa rentrée politique à Tourcoing. Le ministre veut se poser en successeur de Macron et opposant à Le Pen, autour d’un programme sécuritaire et d’une adresse aux « classes populaires ». Un discours si hypocrite qu’il lui attire les sympathies… de Bernard Arnault.

Antoine Weil

31 août 2023

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Crise politique : Darmanin fait du Sarkozy 2.0 pour proposer une issue au macronisme

Crédit photo : Capture d’écran France 24

Alors que le gouvernement continue d’être empêtré dans la crise politique, comme le montrent ces dernières semaines la crainte d’une motion de censure venue de la droite, l’appel de Macron à une « réunion des partis » qui acte la crise de gouvernabilité de l’exécutif, ou encore les concessions à venir sur la future Loi Immigration, Gérald Darmanin a profité de la situation pour effectuer une rentrée politique indépendante afin de tester à la fois son poids politique et de faire valoir ses ambitions. Une offensive politique qui ouvre, au sein du macronisme lui-même, la bataille pour la succession de Macron, très affaibli.

Dans sa mairie de Tourcoing, le ministre de l’Intérieur organisait ainsi ce dimanche 27 août une rencontre autour « des attentes des classes populaires », avec la participation d’un millier de personnes, de nombreux ministres et de membres de la majorité et de l’opposition de droite. En plus des ministres Sébastien Lecornu et Olivier Dussopt, du président d’Horizons, la formation d’Edouard Philippe, à l’Assemblée, plusieurs députés Les Républicains, LIOT mais aussi le président l’Union des démocrates et indépendants (UDI) et du groupe Union Centriste au Sénat, Hervé Marseille, étaient présents, de même que Elisabeth Borne, venue in extremis faire contrepoids à l’initiative du ministre de l’Intérieur à la demande de Macron…

Un discours pseudo-social pour une orientation sécuritaire : Darmanin cherche à faire du Sarkozy

Dans le contexte de majorité très relative et d’échecs répétés de la macronie à élargir la majorité à droite, Gérald Darmanin a voulu montrer dimanche qu’il était capable de réunir et discuter avec des opposants de droite. L’initiative survient alors que le ministre a été privé par Elisabeth Borne du poste de Premier ministre qu’il convoitait lors du dernier remaniement. Après cet échec, Darmanin veut se repositionner politiquement et commencer à peser dans la perspective de 2027.

Au programme de sa rentrée, une adresse hypocrite aux « classes populaires ». Darmanin, ministre depuis 6 ans de gouvernements de guerre contre les travailleurs, a ainsi expliqué dans son discours de clôture vouloir défendre les « gens ordinaires qui n’ont pas de résidence secondaire, pas de portefeuilles d’actions, pas les moyens de déjouer la carte scolaire [qui] ont besoin de sécurité ». Le patron des policiers a multiplié les sorties démagos, faisant l’éloge des « gens simples », appelant à ne pas mépriser les sentiments des classes populaires « même lorsqu’il[s] ne correspond[ent] pas à la rationalité du réel », quelques heures après un déjeuner composé de « frites et de saucisses achetées à Auchan ».

Un discours pour la galerie qui vise surtout à remettre au premier plan la question sécuritaire. En ce sens, si Darmanin a dit vouloir lutter contre « l’assignation à résidence sociale » ou à « rapprocher les gens des décisions », c’est « la sécurité » qui est cœur du projet du ministre. « La lutte contre la drogue est la mère de toutes les batailles. La sécurité n’est pas une lubie, c’est la première des politiques sociales » a-t-il notamment expliqué. Une question également au centre des tables-rondes organisées, au cours desquelles la députée de Mayotte Estelle Youssouffa (groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires), a pu s’en prendre aux jeunes ayant pris part aux révoltes dans les quartiers populaires avec une rhétorique fascisante : « le gamin qui a tout cramé, qui ressort victorieux de sa garde à vue, il continue à terroriser tout le monde, il métastase comme une tumeur cancéreuse auprès de ses petits camarades. ».

Le projet de Darmanin, alliant démagogie pseudo-« sociale » et programme sécuritaire, cherche ainsi à se situer dans les pas du sarkozysme, avec un objectif clair : se présenter comme le meilleur opposant à Marine Le Pen. Cet enjeu était au cœur de la journée, Darmanin affirmant notamment : « une partie [des classes populaires] se réfugie dans l’abstention, parfois dans la contestation démocratique, et puis parfois dans le vote populiste. Et moi, je ne veux pas que les classes laborieuses aillent vers un rassemblement haineux », tout en reprenant à son compte la dénonciation de « l’immigration incontrôlée ».

Un projet ancré à droite pour succéder au macronisme qui séduit… Bernard Arnault

Avec cette initiative, Darmanin s’affirme comme un concurrent offensif dans la course à la succession de Macron, dont le maire de Tourcoing a pris garde à saluer l’action, louant notamment les promesses faites en 2017 dans la « lutte contre l’assignation à résidence », pour « permettre aux jeunes de quartier de monter leur entreprise, permettre aux locataires de devenir propriétaires ». Des propos tenus sous la surveillance de Elisabeth Borne, envoyée par le Président pour tempérer ses ambitions et qui a conclu la rencontre par un appel à « l’unité » de la majorité présidentielle et à « produire des résultats » contre les « extrêmes ».

L’opération politique de Darmanin vise à faire un premier pas vers une autonomisation vis-à-vis de Macron, tout en s’inscrivant dans la filiation du macronisme actuel dont il s’agirait de combler les manques. Celle-ci s’était déjà observée à l’occasion de la mobilisation des policiers cet été pour le droit à tuer dans l’impunité. Face à la prise de position du Directeur Général de la Police Nationale (DGPN), Frédéric Veaux, et du Préfet de Police de Paris, Laurent Nuñez, en soutien la mobilisation des policiers, Macron avait adopté une position de statu quo, tandis que Darmanin s’était rangé derrière ses troupes et son administration, mettant en scène son soutien total aux deux hommes et se disant prêt à étudier toutes les revendications des policiers.

En continuant à mettre au premier plan de son discours des thématiques sécuritaires, à l’inverse Elisabeth Borne qui dans son allocution à Tourcoing a vanté la gestion économique du pays et l’action de Bruno Le Maire, tout en prétendant prendre en charge la « question sociale », Darmanin propose donc d’être le candidat d’un nouveau durcissement autoritaire du régime, au service notamment de la répression des quartiers populaires, du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux, et de la séduction de secteurs des classes populaires séduites par le RN. Un projet autour duquel le ministre de l’Intérieur prétend dessiner un hypothétique élargissement du socle politique, vers Les Républicains, et social, vers des secteurs des classes populaires qu’il entend disputer au RN mais aussi à la gauche, du macronisme pour trouver une issue à son impasse actuelle.

Insistant sur la continuité avec le macronisme, Darmanin veut incarner une aile assumant la nécessité de transformer le projet initial, qui s’est déjà ancré à droite de façon plus traditionnelle ces dernières années, pour faire face à Marine Le Pen en 2027. Une perspective qui commence à attirer l’attention des grands patrons. Le 24 août, Politico révélait ainsi que Bernard Arnault, ancienne première fortune mondiale, avait poussé début juillet Macron à nommer Darmanin premier ministre. « L’épisode en dit long sur la côte dont jouit le ministre de l’Intérieur auprès des grands patrons. Des soutiens qui n’ont pas suffi pour être promu à Matignon, mais qui pourraient être cruciaux pour la suite » note le média. Un soutien de milliardaire qui en dit au passage long sur la réalité des ambitions « sociales » du ministre de l’Intérieur.

Affronter Macron, Darmanin et leurs projets sécuritaires et anti-sociaux

Le projet particulièrement flou que Darmanin trace pour 2027 n’est pas sans limites et contradictions, en premier lieu sur le terrain de sa capacité à parler aux classes populaires et gagner leur soutien autour de propositions vouées à être dérisoires. En effet, si Darmanin cherche à s’inscrire dans les pas du sarkozysme, et à renouer avec l’ancrage de la droite traditionnelle dans certains secteurs des classes populaires, dont la majeure partie s’abstient ou a été séduite par le RN, sa capacité à renouer avec cette base sociale sur fond d’effondrement du bipartisme et de LR et en menant une politique au service d’une classe dominante radicalisée, en lutte acharnée contre les classes populaires, apparaît utopique.

Le projet de Darmanin met en tout cas en lumière la possibilité qu’émerge, dans un contexte de crise politique et de grande vitalité de la lutte des classes, des tentatives de recomposition bonapartistes du régime cherchant à s’appuyer toujours plus sur l’appareil policier et à accentuer la division du monde du travail par des rhétoriques sécuritaires, racistes et xénophobes.

Pour faire face à Darmanin, et à ces alternatives qui illustrent un régime pourrissant, il est fondamental que le mouvement ouvrier prenne à bras le corps la situation, avec une stratégie qui s’oppose aux offensives que préparent les Macron, Darmanin et Bernard Arnault qui les soutiennent. Pour cela, il faut un programme articulant la poursuite des batailles sociales ouvertes ces derniers mois, sur le terrain des retraites et des salaires, avec le refus de l’autoritarisme d’État et des lois xénophobes et racistes, et une stratégie pour l’arracher par la grève et la rue, en s’appuyant sur l’énorme force qui s’est exprimée dans les rues ces derniers mois.

Lire aussi : Attaques sociales, dialogue social : une autre rentrée est possible


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