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Un message pour Poutine

Adhésion de l’Ukraine à l’UE : les 27 se mettent d’accord sur l’ouverture de négociations

Ce jeudi, les membres du Conseil européen se sont mis d’accord sur l’ouverture de négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne, après avoir cédé au chantage de Viktor Orbán, dans le but d’envoyer un message à la Russie. S’il est maintenant acté, le processus d’adhésion sera très long, s’il aboutit un jour.

Irène Karalis

15 décembre 2023

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Adhésion de l'Ukraine à l'UE : les 27 se mettent d'accord sur l'ouverture de négociations

Crédits photo : Les dirigeants européens lors du sommet UE-Balkans occidentaux le 13 décembre / Gitanas Nausėda, président de Lituanie, sur X

Pour le Premier ministre belge Alexander De Croo, le sommet européen qui s’est ouvert ce jeudi était « décisif ». Les pays membres réunis à Bruxelles devaient se prononcer sur deux sujets centraux : le déblocage de 50 milliards d’euros d’aide à l’Ukraine et l’accroissement de l’aide militaire de 20 milliards d’euros, ainsi que l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’UE, en plus de celles de la Moldavie, la Macédoine du Nord, le Monténégro, la Serbie, l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine. Alors que la Hongrie menaçait d’utiliser son droit de veto contre l’ouverture des négociations d’adhésion, les 27 sont parvenus à un accord, cédant au chantage de Viktor Orbán pour débloquer des fonds pour son pays, sans toutefois parvenir à voter une nouvelle aide de 50 milliards d’euros à l’Ukraine. Une décision qui acte le début d’un processus qui sera très long, et qui montre la volonté de l’UE de ne pas donner une victoire politique à la Russie.

En difficulté sur le plan militaire, l’Ukraine multiplie appels à l’aide

Le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Valery Zaluzhny, a déclaré le mois dernier que la guerre était dans une impasse, les batailles meurtrières n’ayant permis que peu de gains territoriaux. En effet, le conseil européen de ce jeudi intervient dans un contexte de difficultés sur le plan militaire pour l’Ukraine, après des mois de combats statiques sur la ligne de front entre l’Ukraine et la Russie pendant lesquels de nombreuses armes et ressources financières ont été utilisées sans qu’il n’y ait aucun signe de possibilité d’une victoire ukrainienne. En effet, la contre-offensive lancée par l’armée ukrainienne il y a six mois a échoué et les derniers combats semblent placer la Russie en position de force dans le rapport de forces. Hanna Notte, spécialiste de la politique étrangère et de sécurité russe au James Martin Center for Nonproliferation Studies, explique ainsi auprès du New York Times que « Poutine s’est engagé dans une guerre de longue haleine et a estimé qu’au bout du compte, c’est la Russie qui aurait la plus grande endurance, la plus longue durée de vie, dans ce combat », avant d’ajouter que la Russie s’est adaptée en augmentant sa production nationale de munitions et d’armes et en important du matériel d’Iran et de Corée du Nord. Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN, a ainsi noté en début d’année un déséquilibre dans les combats, estimant que l’Ukraine tirait entre 4000 et 7000 obus d’artillerie par jour, contre 20 000 pour la Russie.

Dans le même sens, le New York Times note : « Cette dynamique était palpable la semaine dernière, lorsque Vladimir Poutine a annoncé avec désinvolture son intention de se présenter pour six années supplémentaires à la présidence de la Russie, en sabrant le champagne et en se vantant de la compétence croissante de l’armée russe ». Une situation d’autant plus difficile pour l’Ukraine à l’approche d’un hiver qui s’annonce marqué par les frappes russes et les pénuries d’énergie. Neil Melvin, directeur du groupe de réflexion/think tank RUSI, affirme ainsi auprès de Politico : « Les six premiers mois seront brutaux pour l’Ukraine, la Russie parvenant à accélérer la production et la fourniture d’armes tandis que les programmes d’aide des alliés de l’Ukraine se font attendre ».

C’est dans ce contexte que Volodymyr Zelensky s’est lancé dans une tournée auprès de ses alliés pour les convaincre de fournir des aides supplémentaires à l’Ukraine. Le président ukrainien s’est ainsi rendu auprès du Congrès américain pour leur demander de débloquer le projet de loi sur les dépenses qui prévoit une aide supplémentaire de 50 milliards de dollars à l’Ukraine. En effet, les dirigeants républicains du Congrès américain bloquent l’envoi des 50 milliards d’aide à l’Ukraine, souhaitant en contrepartie un renforcement de la sécurité à la frontière sud, expliquant que la crise des migrants serait devenue « une menace pour la sécurité nationale », toujours selon le New York Times.

Ce jeudi, quelques heures avant l’ouverture du conseil européen, Zelensky a lancé un nouvel appel, cette fois à destination des dirigeants des pays membres de l’UE : « N’offrez pas à Poutine cette première – et seule – victoire de l’année », a-t-il affirmé, avant de renchérir : « l’heure n’est pas aux demi-mesures ou à l’hésitation [...]. Aujourd’hui, c’est le jour d’une décision politique en réponse à ce que nous avons accompli. Il s’agit d’ouvrir des négociations d’adhésion avec l’Ukraine ».

Demande d’adhésion à l’Union Européenne : un signal envoyé à Poutine

La demande d’adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne a été faite en juin 2022, quand les membres de l’UE ont décidé d’octroyer le statut de candidat à l’Ukraine et à la Moldavie. À ce moment-là, il s’agissait d’un signal envoyé à la Russie, alors même que l’offensive de la Russie était un moyen pour Poutine de bloquer, au moins temporairement, la dynamique de rapprochement de l’Ukraine et des puissances occidentales. Au contraire, l’invasion a eu des conséquences inverses, accélérant le rapprochement de l’Ukraine et des Occidentaux.

Près d’un an et demi plus tard, la décision des membres des pays de l’UE d’ouvrir les négociations d’adhésion continue d’aller dans le sens de renforcer les tendances pro-occidentales en Ukraine et l’expansionnisme de l’impérialisme européen vers l’Est, au même titre que l’intégration de nouveaux pays à l’OTAN. C’est en ce sens qu’Olaf Scholz, le chancelier allemand, a affirmé que l’approbation d’un « soutien financier durable » était une « priorité » affirmant qu’il en allait « de la sécurité de l’Europe ». Même son de cloche du côté d’Emmanuel Macron, qui a appelé l’Union Européenne à être « au rendez-vous du soutien entier et durable à l’Ukraine ».

Pour le reste des partisans de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, l’Ukraine a avancé sur différents points, notamment sur la protection des minorités, ce qui expliquerait d’accepter l’ouverture des négociations. En réalité, il s’agit surtout de continuer à envoyer un signal à la Russie, comme l’exprime Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne : pour elle, il fallait montrer « ce que signifie soutenir l’Ukraine “aussi longtemps qu’il le faudra.” L’Ukraine ne se bat pas seulement contre l’envahisseur, mais aussi pour l’Europe. Rejoindre notre famille sera la victoire ultime de l’Ukraine. » Pour Joe Biden, reporter les négociations aurait envoyé un signal négatif à l’Ukraine et constituerait un « cadeau de Noël » à Poutine. Pour l’Union Européenne, il était en effet impératif de ne pas donner de victoire politique à la Russie.

Un processus marqué par des contradictions qui révèlent le caractère fragile de l’unité européenne

Mais si la majorité des pays membres de l’Union Européenne étaient pour l’intégration de l’Ukraine, la préparation du sommet a été marquée par l’attitude frondeuse de la Hongrie, révélant les fragilités de l’Union. En effet, Viktor Orbán a menacé à plusieurs reprises d’utiliser son droit de veto contre l’ouverture des négociations d’adhésion, estimant l’adhésion de l’Ukraine à l’UE « non fondée et mal préparée ».

Si cette position a révélé la connivence qui peut exister entre la Hongrie d’Orbán et la Russie de Poutine, en réalité, l’objectif de la Hongrie était surtout d’obtenir des concessions de la part de l’UE, et notamment de récupérer une partie des milliards d’euros gelés par Bruxelles il y a deux ans. Un objectif en partie atteint puisque la commission a annoncé ce mercredi qu’elle allait débloquer 10,2 milliards d’euros en expliquant que la Hongrie avait avancé dans le respect de « l’État de droit », prenant pour exemple les réformes de son système judiciaire opérées ces derniers mois afin de renforcer de la Cour suprême, le Conseil national de la magistrature et la Cour constitutionnelle. Une décision contestée par une partie du Parlement européen, les chefs de quatre groupes ayant envoyé une lettre commune à la présidente de la Commission pour dénoncer cette décision. Sandro Gozi, député italien du groupe centriste Renew, explique ainsi : « Je le digère mal parce qu’on a l’impression que le chantage répété d’Orbán porte ses fruits ».

Si, finalement, les 27 sont parvenus à un accord, Viktor Orbán étant sorti au moment du vote, ce qui est sûr, c’est que la position de la Hongrie a révélé les fragilités de l’Union. Kai-Olaf Lang, Institut allemand pour les affaires internationales et de sécurité, explique ainsi : « Les facteurs d’inertie et de doute, qui ont caractérisé l’élargissement de l’UE pendant des années, reviennent au premier plan et refroidissent la logique géostratégique de l’ouverture de l’UE à de nouveaux membres ». Les 27 doivent maintenant réussir à s’accorder sur une nouvelle aide de 50 milliards d’euros à l’Ukraine, que la Hongrie a refusée ce jeudi.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, l’unité retrouvée du camp occidental impérialiste a montré des failles, que ce soit au sein de l’UE ou de l’OTAN. Ainsi en témoignent l’attitude de Viktor Orbán, qui a cherché à faire de l’adhésion de l’Ukraine à l’UE une monnaie d’échange contre des concessions pour la Hongrie, mais aussi celle de la Turquie, qui a opéré avec le même logiciel au sein de l’OTAN concernant l’adhésion de la Suède. Un chantage qui peut porter ses fruits mais qui montre aussi des contradictions, comme en témoigne la tentative d’Erdogan d’apaiser ses relations avec la Grèce de Mitsotakis afin de réchauffer ses liens avec l’UE. En somme, la guerre en Ukraine a rebattu les cartes du jeu géopolitique mondial, laissant la place à des puissances régionales pour tenter de jouer un rôle plus important sur la scène géopolitique et d’obtenir des concessions de la part des pays impérialistes. Tout cela alors que la guerre en Ukraine continue de battre son plein et qu’un nouveau conflit vient d’éclater au Moyen-Orient, aux dépens de la vie de milliers de personnes.


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