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Une aide-soignante témoigne sur le quotidien des EHPAD en pleine crise sanitaire

Hier applaudis, aujourd'hui délaissés, les travailleurs des EHPAD restent les grands oubliés par le gouvernement en ces temps de la crise sanitaire. Témoignage d'une aide-soignante.

jeudi 29 octobre

Crédits photo : Loic Venance / AFP

Comment se déroule une journée type d’une aide-soignante ?

Quand nous arrivons le matin, les établissements ne nous communiquent généralement pas les codes d’accès à l’EHPAD ainsi que les autres codes nécessaires. Nous ne savons également pas dans quel secteur nous serons affectés. Cela, nous fait perdre déjà énormément de temps et d’énergie, avant même que la journée ne commence. Cela est dû à un énorme manque d’organisation, car étant en sous-effectif, les soignants n’ont pas le temps de mettre à jour les plans de soins.C’est après tout cela que nous pouvons enfin commencer à nous occuper des résidents.

Vu qu’il y a pas mal de turn over dans ces structures, les résidents sont amenés régulièrement à être soigné par des remplaçants, comme moi, qui ne connaissent pas leurs habitudes et se sentent donc pas rassurés et sous-estiment notre travail. Et pour ajouter à tout cela, on manque souvent de matériel (gants, serviettes, un lève-personne pour tout un étage etc.).

Face au manque de matériel, par exemple, nous sommes amenés à nous occuper de personnes très dépendantes et corporellement lourde, à deux. Mais nous avons tellement peu de temps pour nous occuper de tout le monde, que la plupart du temps nous sommes tout seul.J’ai même déjà été amené à travailler avec des amplitudes horaires de 7h30 avec 30 minutes de pause légale, que je ne peux pas prendre car je n’ai pas le temps !

Ensuite l’équipe de nuit prend le relai. Elle se constitue seulement de 2 ou 3 personnes pour 90 résidents : soit de deux soignant(e)s et une ASH qui normalement s’occupe de l’entretien des locaux, et qui aide un peu les aide-soignants. Il n’y a jamais d’infirmière la nuit en cas d’urgence.

Quels moyens sont mis en place par la direction des établissements afin de vous aider au quotidien ?

Les établissements mettent en place des matériels pour faire les transferts des résidents qui ne peuvent plus marcher. Cependant par manque de temps et par rapidité, nous n’utilisons pas le matériel correctement ou le faisons les transfert à bras. C’est pour cela que nous avons souvent mal au dos.

Les titulaires ont des formations sur les manutentions, bien-être...effectuées sur leurs pauses.La pratique est toute autre. Toujours en raison de ce manque de temps et d’effectif. Les remplaçants et intérimaires quant à eux ne peuvent pas participer à ces formations car nous ne sommes pas considérés comme faisant partie de l’équipe.

Quant est-il pour les résidents titulaires ?

Il y a beaucoup d’arrêt maladie, burn-out etc. Dû à l’agressivité et le stress psychologique. Les soignants avec lesquels je discute et qui font ce métier depuis 20,30,40 ans ont pour la plupart, des problèmes de dos, de reins, de colonne vertébrale tassée.

Nous sommes aussi amenés à nous occuper de personnes ayant des maladies psychiatrique. Ils peuvent être donc agressifs ou être très désorienté, et donc placés dans des unités spécifiques. Dans ces unités nous sommes censé nous occupés de seulement 6 résidents à cause de leur prise en charge complexe. Mais évidemment nous avons beaucoup plus, en moyenne 8 résidents. Les soignants qui sont déjà en poste (CDD, CDI) se sentent obligés, à cause de la pression de la direction, de faire des remplacements des aides-soignants en arrêt. (taux de suicide). De plus, les titulaires qui travaillent dans les maisons de retraites sont très peu. Ils sont donc obligés d’encadrer les intérimaires, ce qui engendre une énorme perte de temps car ils doivent expliquer tout le déroulement d’une journée, chaque jour. Cela provoque du stress supplémentaire car ils doivent être vigilant au travail accompli par le remplaçant. Une soignante avec laquelle

j’avais travaillé, m’a raconté que si la prise en charge n’avait pas été faite correctement par les remplaçants, la direction peuvent leur en tenir responsable car ils considèrent que le titulaire n’a pas assez encadré le remplaçant.

A mon sens, il suffirait que la direction de chaque établissement fasse un guide papier pour que les remplaçants puissent prendre connaissance, s’organiser et être plus autonome durant la journée.

Au vu de ce qui a été dit plus haut, il y a beaucoup de pression et très peu de mérite… La prise en charge des patients, peut-elle être, à minima, se faire correctement ?

Nous subissons beaucoup de pression au quotidien car il faut respecter les règles d’hygiène. Mais comment devons-nous faire quand on a pas assez de gants, de serviettes, de gel hydro-alcoolique… Les protections pour les personnes incontinentes sont souvent comptées au compte-goutte, comme si le transit d’une personne était contrôlable.

En plus de la pression de la direction, nous n’avons peu de reconnaissance de la part de certaines familles des résidents. Ils se plaignent du travail fourni auprès de leurs parents dû au manque de temps et de moyens. C’est plus facile pour eux de s’attaquer à nous, car nous sommes en première ligne...

Et j’imagine que le manque de personnel se fait énormément ressentir ?

Le matin nous arrivons entre 7H30 et 8H00 et nous devons finir les prises en charge entre 11H30 et 12h00, selon les établissements. Il faut également compter dans ces horaires, quand c’est possible, une vingtaine de minutes de transmission pour savoir ce qui c’est passé la veille et la nuit. Après ça nous devons nous occuper entre 10 et 14 personnes. Légalement nous devons nous occuper de 10 résidents, pas plus. Ce qui est déjà trop pour le peu de temps que nous avons. Il m’est déjà arrivée de m’occuper de 18 personnes dans la matinée, avec l’aide d’une stagiaire, qui bien évidemment, n’est pas censé faire le travail d’une soignante. De même que les ASH qui doivent aider les aides-soignants à s’occuper des résidents et qui ne sont pas payés plus. Comme nous, qui effectuons le travail des infirmières, en donnant des médicaments aux résidents, que nous ne connaissons pas. Tout cela est bien entendu par la loi.

En conclusion, comment pouvons nous nous occuper des résidents correctement avec si peu de temps et avec un manque cruel de personnel, et cela même sans compter les arrêts maladies.

Et je suppose que la direction ne fait rien pour améliorer les conditions de travail des salariés ?

Bien sûr que non ! Les soignants font au mieux et comme ils peuvent pour faire leur travail correctement. Ils me racontent qu’ils sont jamais remerciés, mais, à contrario, dès qu’il y a une erreur, ils savent le dire ! Ils arrivent aussi qu’il y ait des licenciements abusifs de très bons éléments. La direction recrute et jette le personnel le personnel comme des torchons, sans scrupule.

Par exemple, un directeur a voulu renvoyer une soignante qui réclamait des heures non payées. Une ASH a voulu aider une résidente à faire un transfert du lit à son fauteuil roulant, car il n’y avait personne d’autre de disponible, mais malheureusement elle est tombé accidentellement avec la résidente dans les bras, sans conséquence grave, mais a été renvoyé sur le champ. Une titulaire a voulu démissionner à cause de ces problèmes de santé. Elle avait beaucoup de rendez-vous hospitaliers et était de ce fait, souvent absente.

Quand elle était enfin remise et a voulu reprendre un emploi dans un autre établissement, on l’a recalé car son ancien employeur a laissé de mauvaises appréciations sur son compte… Et j’en passe…

On sait que les métiers de soignants restent des boulots précaires, pouvez-vous me le confirmer ?

En moyenne les auxiliaires de vie gagnent entre 1255 euros et 1360 euros et les aide-soignants 100 euros à 150 euros de plus. Alors que les auxiliaires de vie et les aide soignant(e)s font exactement les même tâches. Pourquoi avons nous un salaire aussi bas pour un travail aussi pénible et autant de responsabilité humaine, dans lequel nous perdons des années de notre santé physique et mentale ? Si peu pour tant de difficultés, et aucun moyen de faire pression ou porter nos revendication car les syndicats sont pratiquement inexistants dans les établissements. Dans un groupe de plusieurs maisons de retraite, il y en a probablement un, par région, et encore… Comment les soignants peuvent-ils se battent pour leurs droit alors qu’ils n’ont même pas accès aux informations ou sont tenus dans l’ignorance ?

Depuis l’apparition du Covid-19, plusieurs élans de soutien ont vu le jour envers les soignants (applaudissements à 20h…), le gouvernement clame à tout va que le matériel et les moyens ont été mis à disposition… Mais qu’en est-il réellement dans les établissements ?

Au début de l’épidémie, la plupart des EHPAD dans lesquels je travaille n’ont pas tiré la sonnette d’alarme, bien au contraire. Certains soignants ont voulu porter un masque dès le début du car ils étaient eux-même, ou les membres de leurs familles, fragiles. Plusieurs d’entre eux ont eu des symptômes ou ne pouvait plus venir pour garder leurs enfants. Ils ont étaient tous réprimandé et convoqué par la direction parce que ces derniers ne voulaient pas qu’ils se mettent en arrêt. Le directeur et certains infirmiers ont demandé de ne pas porter de masques, car ils ne voulaient pas divulguer une vague de psychose auprès des résidents et que, soit disant, il n’y avait pas assez de masques. Alors qu’au début de l’épidémie nous ne parlions pas encore de rupture de stock. Nous avons était dépisté par un laboratoire extérieur au sein de l’établissement. Certains des soignants étaient positifs, mais au lieu de leurs dire de rester chez eux pour ne pas contaminer les autres personnes, ils leurs proposaient malgré tout de continuer à travailler. De plus, le matériel mis en place pour le Covid-19, me paraissait douteux. Quand je vois des surblouses qui sont censées être utilisé à usage unique, mais qu’ils sont relavés régulièrement, quand il manquait des lunettes pour se protéger les yeux, des charlottes ou bien que l’on nous demandait de ne pas utiliser plus de gants qu’avant le virus… Résultat, plusieurs aide-soignants, ASH et infirmiers ont étaient testé positifs dont certains sont tombés dans un état critique.

Aujourd’hui, après 8 mois de crise sanitaire, malgré toutes les promesses du gouvernement, la situation reste inchangée et a permis d’exacerbé le manque de moyens, humains et financiers. En plus de ne pas nous sentir considérés et reconnus pour le travail et l’énergie donnée, nous n’avons toujours pas de moyens pour nous protéger et les directions continuent de faire l’autruche tout en continuant sa politique de répression sur ses salariés. Nous ne sommes pas protégés par manque de matériel et nous ne protégeons pas nos résidents également. Si nous sommes positifs au Covid, nous sommes toujours appelés à travailler. A cause de la pression de la direction,nombre de mes collègues ont démissionné car exténués, et d’autres ont été licenciés de manière abusif car ils ont osé dire tout haut ce qui n’allait pas.

Une prime Covid a été distribué aux établissements de santé mais les EHPAD étant des entreprises privées, cet argent a été gardé par les actionnaires des établissements au lieu d’être remis au personnel qui était en première ligne ou alors redistribués de manière dérisoire (250€ au lieu des 1000€ prévues).Ont-ils vraiment besoin de cet argent sachant que dans les 50 premières fortunes de France, 6 sont des directeurs d’EHPAD ? En plus de voler nos salaires, nos heures supplémentaires non payés, notre temps et notre santé, ils volent aussi nos primes.

En plus des salariés, les résidents pâtissent de ce manque d’organisation et de financement. Les résidents d’EHPAD meurent , et pas cela parce qu’ils sont positifs du Covid-19 mais aussi parce qu’ils sont isolés et confinés dans de petites chambres seul, sans moyen de communication extérieur et,ils finissent par souffrir du syndrome du glissement. Cela est accentué notamment par le manque de communication entre la direction et les résidents, leurs familles et le personnel soignant. Nous comptons à ce jour, plus de 11 résidents morts au sein de la maison de retraite dans laquelle je travaille. L’ironie du sort c’est que, pendant ce temps, le directeur se vante que son EHPAD est l’une des moins touchée recensée. Nous n’avons clairement pas la même notion de la gravité des pertes humaines.




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