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Edito

Révoltes dans les quartiers populaires : le mouvement ouvrier doit construire une riposte d’ensemble !

Face aux révoltes en réaction au meurtre policier de Nahel, les directions syndicales restent l'arme au pied. Alors que le gouvernement cherche à isoler et écraser la contestation sociale, elles devraient soutenir la jeunesse des quartiers populaires et bâtir une réponse à la hauteur de l'offensive autoritaire et répressive de Macron, en levant un programme et un plan de bataille par la grève et les manifestations qui dessinent la perspective d'un mouvement d'ensemble.

Nathan Deas

1er juillet

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Révoltes dans les quartiers populaires : le mouvement ouvrier doit construire une riposte d'ensemble !

Crédit photo : O phil des contrastes. 17/7/2021. Cinquième marche pour la justice et la vérité pour Adama Traoré.

Depuis l’exécution de Nahel mardi matin, la jeunesse des quartiers populaires se révolte. Au lendemain d’une première soirée d’émeutes, la colère est montée d’un cran dans la nuit de mercredi à jeudi. Outre Nanterre, où s’est déroulé le meurtre de l’adolescent, la contestation s’est étendue à l’ensemble de la région parisienne et à de nombreuses villes partout en France. La nuit de jeudi à vendredi semble avoir confirmé la donne : en région parisienne, à Grenoble, Lille, Lyon, Marseille, jusqu’à Bruxelles et partout sur le territoire la colère a fait rage dans les quartiers populaires.

Les révoltes suite à la mort de Nahel ouvrent une nouvelle crise, le gouvernement réprime

Une révolte légitime, qui prend racine dans le racisme policier, la précarité et le manque de tout, et vise des symboles de l’État : attaques de mairies, préfectures incendiées, commissariats envahis, forces de police contraintes de reculer, … De quoi charrier le souvenir de 2005, lorsque la jeunesse des quartiers s’était embrasée après le meurtre de Zyed et Bouna. Un spectre que craint le gouvernement lui-même. Si celui-ci, conscient du caractère éruptif de la contestation, a d’abord tenté de se dédouaner de toute responsabilité en dénonçant un acte « inexplicable » et « inexcusable » et en appelant à dissoudre un syndicat policier pro-Zemmour, il n’a pas tardé à lancer une violente offensive répressive.

Effectifs policiers quadruplés par rapport à la veille (plus de 40 000 policiers déployés partout en France dans la nuit de jeudi à vendredi, puis 45 000 la nuit d’après), mobilisation du RAID, de la BRI et du GIGN, couvre-feux locaux et plus de 800 interpellations : la répression déployée par le gouvernement jeudi et vendredi soir témoigne des dispositifs d’exception mobilisés pour réprimer les quartiers populaires. Les précédentes fois où l’exécutif avait recouru à des forces d’interventions spéciales dans le cadre d’opérations de « maintien de l’ordre », c’était en Guadeloupe, en novembre 2021, et à Mayotte, plus récemment, dans le cadre de l’opération coloniale Wuambushu. Autre comparaison utile : le 23 mars dernier, à l’occasion du pic de la mobilisation contre la réforme des retraites, 12 000 policiers et gendarmes avaient été déployés. Soit près de quatre fois moins que dans la nuit de jeudi à vendredi.

De quoi remettre sous le feu des projecteurs le mode de répression spécifique et néo-colonial auquel sont soumis les habitants de quartiers populaires, qui devrait aller en s’accentuant. Vendredi après-midi, à l’issue d’une nouvelle réunion de crise, le président de la République a pris la parole pour annoncer des « moyens supplémentaires » pour faire face aux émeutes et « ramener l’ordre républicain », tandis que son ministre de l’Intérieur a demandé aux préfets l’arrêt des bus et tramway partout en France ce soir à partir de 21h. L’état d’urgence pourrait également être déclaré dans les prochains jours, en fonction de l’évolution de la situation, alors que la droite, l’extrême-droite et les syndicats de police n’hésitent pas à employer une rhétorique de guerre civile.

La question de la répression et de la réponse politique à lui apporter apparaissent ainsi comme un enjeu central dans la nouvelle séquence qui s’est ouverte. D’autant plus que si le meurtre de Nahel a pu faire figure d’électrochoc, plaçant sous le feu des projecteurs la réalité des violences policières, et en particulier de celles visant les populations racisées et les quartiers populaires, celui-ci intervient dans une séquence marquée par un violent durcissement autoritaire en réponse à une profonde crise du régime. Matraquage des manifestants, réquisition des grévistes contre la réforme des retraites, interdictions des manifestations, dissolution des Soulèvements de Terre, ces derniers mois, Macron a fait un nouveau saut dans son offensive autoritaire pour tenter d’écraser la contestation sociale.

Que font les directions syndicales ?

Face à la brutalité de ces attaques et ces enjeux, la réaction plus que timorée des directions syndicales, quelques semaines après avoir repris le chemin du « dialogue social » et décrété la fin du mouvement contre la réforme des retraites, n’en est que plus problématique. Du côté de l’intersyndicale nationale, dont les dirigeants se félicitaient de la continuité à l’issue de la réforme des retraites, c’est le silence qui prime tout en se couvrant avec des communiqués, dont certains sont très problématiques. Du côté d’organisations comme la CFDT, si le meurtre de Nahel est dénoncé, le syndicat renvoie dos à dos violences policières et « violences » des émeutiers dans un communiqué, en appelant à ne pas céder aux « tentatives de souffler les braises de la colère » et ajoutant que « la fracture entre les forces de l’ordre et la population ne peut s’élargir à cause du comportement inexcusable de quelques-uns ».

La CGT n’apparaît pas beaucoup plus combative. Si la centrale rappelle la mort de 13 personnes en 2022 suite à un refus d’obtempérer, le communiqué confédéral tardif publié mercredi après-midi est centré sur l’interpellation des « des pouvoirs publics » et ne dit pas un mot sur la marche blanche de mercredi. Le communiqué de l’intersyndicale parisienne en réaction à l’annonce de la fermeture de l’ensemble du réseau des trams et bus en Ile-de-France après 21h est lui aussi symptomatique. L’intersyndicale locale y dénonce « une décision unilatérale, stigmatisantes, injuste socialement et totalement contraire à l’obligation de continuité du service public » mais ne fait aucune référence ni au meurtre de Nahel, ni à la colère qui s’exprime depuis dans les quartiers populaires, refusant de facto de poser la perspective d’une mobilisation du mouvement ouvrier.

Dans le même sens, si Sophie Binet a fini par appeler tardivement à se rendre à la marche blanche pour Nahel, les organisations syndicales ont largement déserté la manifestation de jeudi, de même que celles de ce vendredi soir. Si Solidaires a publié des communiqués plus offensifs, qui posent à juste titre la question des violences structurelles de la police et du racisme d’État, appelant aussi à la marche blanche, la construction d’une mobilisation sérieuse, par la grève, semble loin d’être à l’ordre du jour pour les directions syndicales. Alors que la colère reste vive contre le gouvernement, et que des luttes, notamment pour les salaires, continuent de traverser de nombreux secteurs de la classe ouvrière, les directions syndicales restent l’arme au pied. Une attitude dangereuse, à l’heure où le gouvernement pourrait opérer un nouveau saut autoritaire en réponse aux révoltes, comme le réclament des secteurs du régime.

La place du mouvement ouvrier est aux côtés des quartiers populaires

A la base, des travailleurs soulignent justement l’enjeu que le mouvement ouvrier entre dans la bataille aux côtés de la jeunesse des quartiers populaires. Ce jeudi, des cheminots de Sud Rail et des travailleurs de l’énergie étaient ainsi présents à la marche blanche. Parmi eux, Cédric Liechti de la CGT énergie Paris, qui a insisté sur l’importance d’une jonction entre le mouvement ouvrier et la jeunesse des quartiers populaires : « les jeunes ont mis une telle pression dans les quartiers populaires que le gouvernement a été obligé de condamner à mi-mot le meurtre de Nahel, maintenant, c’est à nous le monde du travail, de faire la jonction avec ces jeunes qui s’attaquent au même ennemi que nous ».

L’enjeu est d’importance. Pendant les révoltes de 2005 qui avaient suivi la mort de Zyed et Bouna, électrocutés à 17 et 15 ans dans l’enceinte d’un poste électrique dans lequel ils s’étaient réfugiés pour échapper à la police à Clichy-sous-Bois, les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier avaient brillé par leur mépris et leur réticence à soutenir les jeunes qui se révoltaient à la fois contre les violences policières, le racisme d’Etat et l’exclusion sociale dont ils étaient victime. Ajoutée à la défense au nom de la « laïcité » de la loi raciste de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école promulguée par le gouvernement Chirac-Raffarin, cette séquence avait participé à affaiblir encore un peu plus les liens entre les quartiers populaires et les organisations syndicales et d’extrême gauche.

Dans le contexte actuel, l’heure est donc à tirer les bilans et à ne pas refaire les mêmes erreurs. Cela d’autant plus que depuis plusieurs années, l’offensive autoritaire croissante du régime s’est exprimée notamment par un durcissement de la répression et la mobilisation contre les manifestants de techniques habituellement réservés aux quartiers populaires depuis 2016, avec un pic contre le mouvement des Gilets jaunes en 2018, qui ont favorisé une politisation sur la question des violences policières. Celle-ci a été accentuée et accompagnée par les avancées du mouvement antiraciste, qui a mobilisé des dizaines de milliers de jeunes en juin 2020 contre les violences policières et le racisme d’État.

Dans le même temps, la situation économique et sociale n’a fait que se détériorer, et la crise politique s’approfondit, n’offrant que peu de perspectives pour la majorité des travailleurs. Comme le synthétise Anasse Kazib dans un billet récent : « en 2005, on a vite opposé les jeunes au prolétaire à qui on brûle la voiture et qui ne peut pas aller bosser. Mais aujourd’hui, ce prolétaire ne sait même pas quel est son avenir, sinon de crever au boulot et de laisser un monde sans aucune perspective à ses enfants. »

Le mouvement ouvrier doit construire une riposte d’ensemble !

L’irruption de secteurs de la jeunesse des quartiers populaires, qui font partie des fractions les plus précaires de la classe ouvrière, parfois exclues du monde du travail, a ouvert une importante crise pour le gouvernement et pourrait offrir une occasion de repartir à l’offensive, à condition de défendre un programme et des perspectives de lutte qui cherchent à se lier aux secteurs les plus opprimés de la société. En ce sens, il est fondamental d’exiger que les directions du mouvement ouvrier rompent avec la passivité et commencent à construire la mobilisation pour soutenir la colère qui s’exprime dans la rue et s’opposer à la répression et à l’offensive autoritaire qui se préparent. Une mobilisation qui doit dépasser les déclarations d’intention et s’exprimer par les méthodes de la lutte de classes et la grève, pour participer activement à construire le rapport de force face à Macron.

Dans le même temps, le mouvement ouvrier aurait un rôle central pour forger un programme permettant de construire une riposte d’ensemble face au gouvernement et de répondre à la colère. Un programme qui, pose, à côté de la revendication de la justice et la vérité pour Nahel et toutes les victimes de violences policières ainsi que la libération immédiate et l’amnistie de tous les réprimés, la question de l’abrogation de la loi de 2017 et de toutes les lois racistes, mais aussi la lutte pour les salaires, le partage du temps de travail ou encore la défense des services publics dans les quartiers populaires. Un tel programme serait décisif pour construire l’unité qui provoque tant de peurs à nos ennemis, celle du mouvement ouvrier organisé, de la jeunesse scolarisée et des secteurs de notre classe subissant le chômage, le racisme et la précarité.

Tout en exigeant de l’intersyndicale un plan de bataille en ce sens, il est nécessaire que l’ensemble des syndicalistes, travailleurs, jeunes et militants combatifs qui comprennent l’enjeu de la situation s’organisent et luttent dès maintenant pour construire cette perspective à la base, en s’organisant dans les lieux de travail et les quartiers populaires. C’est ainsi que le Réseau pour la grève générale expliquait ce vendredi : « le Réseau pour la Grève Générale refuse la logique selon laquelle les syndicats ne devraient se préoccuper que des retraites et des salaires, et pas de ce qui arrive à la jeunesse et aux travailleurs-euses dans les quartiers où on habite. Pour exiger justice et vérité pour Nahel et tous-tes les blessé-e-s, mutilé-e-s et tué-e-s par la police, dans les quartiers et dans les manifestations, nous devons peser de toutes nos forces et avec nos moyens d’actions les plus forts, notamment la grève. »


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Nathan Deas

@rp_deas

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