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Interview

« Que tous les lycées pros s’y mettent » : au lycée Monod, les examens bloqués contre la réforme

Contre la réforme du lycée professionnel, les enseignant-e-s de Théodore Monod de Noisy-le-Sec (93) ont bloqué les examens jeudi dernier. Premiers à se mobiliser, ils lancent un appel à les rejoindre. Nous avons interviewé Sabrina*, enseignante au lycée.

Diane Delalune

15 mai 2023

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« Que tous les lycées pros s'y mettent » : au lycée Monod, les examens bloqués contre la réforme

Le 4 mai, Pap Ndiaye et Emmanuel Macron précisaient les modalités de la nouvelle réforme visant les lycées professionnels. Au programme, adapter les filières « aux besoins de l’économie », avec encore moins d’heures d’enseignements généraux et plus de stages, la suppression de 80 filières pour en récréer d’autres en fonction des besoins du patronat local, et des stages payés très loin en dessous du SMIC, par l’État plutôt que les patrons. C’est aussi des dizaines de suppressions de postes, avec une entrée en force de l’entreprise à l’école. Face à cette offensive, le Lycée Théodore Monod de Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis, est le premier à se mobiliser. Jeudi dernier, les enseignant-e-s ont bloqué les examens, et lancent un appel aux autres établissements pour étendre le mouvement contre la réforme du lycée professionnel. Dans ce cadre, nous avons interviewé Sabrina*, enseignante au lycée mobilisée.

Révolution Permanente : Peux-tu nous décrire en quelques mots ton établissement ?

Sabrina : Le lycée Théodore Monod de Noisy-le-sec, où j’enseigne, est un gros lycée professionnel. On a plus de 900 élèves, avec un indice socio professionnel qui reflète de très grandes difficultés. On est labellisés "Lycée des métiers" pour les filières tertiaires… Qui sont précisément celles qui devraient être le plus impactées par la nouvelle réforme.

Révolution Permanente : Avec la réforme, quelle va être la situation à la rentrée ?

Sabrina : Le grand scandale, c’est que personne ne sait. C’est une façon de faire très violente. Du côté des enseignants, c’est un véritable plan social qui est annoncé. Mais la finalité, c’est surtout d’aller vers un apprentissage privatisé, en envoyant les profs en centres de formation, et d’organiser une véritable régression sociale, qui fera le plus souffrir les milieux populaires.

Ma première inquiétude, c’est l’avenir des élèves. L’objectif du lycée pro, pour moi, c’est de leur redonner confiance en l’école, alors que beaucoup arrivent déjà broyés par le système scolaire. On était déjà révoltés en 2019 quand ils ont supprimé 30 % du temps accordé aux enseignements généraux, parce que c’est ça qui donne un bagage intellectuel solide, qui permet de faire la différence pour s’insérer professionnellement. En les incitant à faire plus de stages, avec une carte des formations ajustée aux besoins des entreprises, ils vont se retrouver assignés à résidence, avec un avenir professionnel imposé.

Révolution Permanente : Comment s’organise la mobilisation dans votre établissement ? Quelles sont les différentes actions que vous envisagez ?

Sabrina : Dès mardi [retour des congés de printemps], on a mis en place une AG. On a des antécédents avec les précédentes réformes, on sait que si on ne se bouge pas au bon moment, après il sera trop tard. En 2019, par exemple, on s’est mobilisés trop tard.

Suite à un gros débat, on a donc décidé de bloquer les examens jeudi dernier, notamment les épreuves d’anglais. Notre objectif, c’est que tous les lycées pros s’y mettent. On est conscients qu’il faut qu’il y en ait un qui commence, mais on n’est pas Astérix : on sait que si on reste seuls, on ne tiendra pas jusqu’en juin. C’est pour ça qu’on veut médiatiser, qu’on appelle un maximum d’établissements à venir nous soutenir, pour que ça fasse tache d’huile et qu’il y ait une convergence entre les établissements.

Révolution permanente : la réforme du lycée pro est la première grosse annonce de la part du gouvernement, alors même que le dossier des retraites n’est pas encore bouclé. A votre avis, pourquoi faire cette annonce maintenant ?

Sabrina : C’est les 100 jours annoncés par Macron. L’objectif c’est d’aller vite, de montrer qu’on est un gouvernement qui continue à gouverner malgré la crise ouverte par les retraites. Il faut donner le sentiment d’être à la manœuvre. Le lycée pro, c’est une cible facile pour le gouvernement : au mieux les gens ne connaissent pas, au pire ils s’en fichent. Là on parle de “réforme”, mais une fois de plus, on n’améliore pas, on détériore.

Révolution Permanente : Pap Ndiaye a dit les termes : « les filières doivent répondre aux besoins de l’économie ». La réforme du lycée pro est un nouveau cadeau au patronat, dans une séquence où le gouvernement fait passer en force sa réforme des retraites. Quel lien faites-vous entre les deux ?

Sabrina : C’est un choix de société, on fait travailler les parents plus longtemps et les enfants plus tôt. Toutes les avancées sociales se sont faites sur la réduction du temps de travail. Là, on a un processus de régression.

Le président du MEDEF déclarait lui-même que personne n’avait jamais autant fait de cadeaux aux patrons que Macron. On peut ajouter le RSA à la continuité, avec des patrons qui plutôt que d’employer 35h un salarié au SMIC pourront profiter gratuitement d’un lycéen et d’un travailleur au RSA payé par l’État. En même temps, le gouvernement criminalise la pauvreté, avec un vrai mépris pour les classes populaires. On refuse que nos gamins issus des quartiers populaires, de familles issues de l’immigration ne puissent faire que des formations qui les mènent à des emplois subalternes, mal payés, précaires.

Révolution Permanente : Alors qu’il y a une continuité dans les attaques, que ce soit dans l’éducation ou envers le monde du travail, on a l’impression que cette continuité a du mal à s’exprimer dans les luttes. A ton avis, pourquoi ?

Sabrina : Les syndicats n’ont pas fait le job. En appelant à une journée toutes les semaines, ils sont allés contre les gens, dont beaucoup voulaient partir sur un mouvement de grève générale ou un mouvement plus dur. Au final, on a été beaucoup à faire grève par principe, mais en sachant que ça n’avait pas beaucoup de sens si ce n’était pas plus radical. Pour l’instant, c’est le gouvernement qui est à la manœuvre et dicte le calendrier, et nous qui le subissons. C’est pour ça qu’on a dit stop, qu’on ne veut plus subir. A un moment, il faut inverser le rapport de force et être à l’initiative. Il nous reste encore 4 ans avec ce gouvernement, et la retraite c’est la mère des batailles. Si on continue comme ça, alors que l’Education nationale est déjà à terre, dans quel état elle va finir ?

Révolution Permanente : Dans son communiqué, l’intersyndicale renvoie la mobilisation aux calendes grecques, en se contentant d’appeler « à se mobiliser par la grève et dans les manifestations le 6 juin ». Dans ton établissement, comment avez-vous réagi face à ces annonces ?

Sabrina : Quand on a vu tomber la date du 6 juin, notre premier commentaire c’était “MDR” ! ça n’a pas de sens. On vient se greffer sur un calendrier qui n’a déjà pas de sens quand on parle juste des retraites. Je me suis syndiquée dans le mouvement, car j’ai trouvé scandaleux le mépris du gouvernement, et car je pense qu’il faut mettre en place un rapport de force. Il faut du nombre, mais il faut des syndicats pour porter leur voix et essayer de rechercher du lien. Il faut aussi rompre avec l’illusion de l’intersyndicale, du “on est plus forts car on est uni”, qui a des limites car on sait que les syndicats ont des conceptions différentes.

Révolution Permanente : Dans un l’article de Libération au sujet de votre mobilisation, on peut lire : « on en a marre des grèves folklo où on se fait supprimer des thunes pour rien ». Pour vous, quelle stratégie pour faire plier le gouvernement ?

Sabrina : Le gouvernement est un gouvernement radicalisé, qui n’a rien à perdre, construit autour d’un parti politique nouveau, qui n’a aucune existence réelle et qui va disparaître avec Macron. Il est là pour libéraliser un maximum et que les copains viennent dépecer le cadavre. Quand tu as affaire à un gouvernement qui dit « si c’est pas bloqué, j’entends pas », qui te parle de plans de coupures d’électricité dans les classes en hiver, avec la montée des prix de l’essence, l’inflation, maintenant la peur de la sécheresse… On est à un stade où si on veut être entendu, et si on veut que le gouvernement cesse, il n’y a que le blocage qui fonctionnera. La réforme des retraites a été un laboratoire pour nous comme pour eux. On sait qu’il faut des mouvements plus grands plus forts, car on a encore quatre ans à tenir.

Il faut aussi que les enseignants redeviennent un fer de lance dans les mobilisations. Aujourd’hui, le corps enseignant fait moins corps, aussi parce qu’il a subi des attaques de toute part. Diviser c’est leur façon de faire, et pour eux comme pour nous c’est une question de timing : ils nous attaquent chacun son tour, mais on sait qu’ils vont toucher tout le monde. Je sens beaucoup de colère et de résignation dans les salles des profs. Mais peut-être que nous, on a plus de colère que de résignation, et c’est pour ça qu’on est les premiers à bouger ?

*Prénom modifié

Propos recueillis par Diane Delalune

Ce lundi 15 mai, le lycée Monod est toujours mobilisé, et les enseignant-e-s envisagent de poursuivre jusqu’au 30 mai. Alors que de premières assemblées générales s’organisent et que les lycées Moulin au Blanc-Mesnil et Rimbaud de La Courneuve ont voté le blocage des notes des examens, nous apportons tout notre soutien à la mobilisation !

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