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Justice pour Nahel

« Quand les quartiers se réveillent, ce n’est pas avec des République-Nation » entretien avec Youcef Brakni

Dans cet entretien, Youcef Brakni, militant des quartiers populaires et du Comité Adama revient sur les révoltes suite au meurtre de Nahel, sur leur signification politique et sur la nécessité d’une riposte large contre la répression en cours et celle qui se prépare.

Gabriel Ichen

12 juillet 2023

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« Quand les quartiers se réveillent, ce n'est pas avec des République-Nation » entretien avec Youcef Brakni

Militant antiraciste et des quartiers populaires, Youcef Brakni est membre du comité Adama, symbole de la lutte contre les violences policières et le racisme en France. Le 8 juillet dernier, une semaine après les révoltes de la jeunesse des quartiers populaires et malgré les multiples interdictions de l’État, ils ont réussi à organiser une manifestation contre les violences policières, contre l’impunité policière et en mémoire d’Adama Traoré, de Nahel et de toutes les victimes de la police. Retour sur la séquence.

Révolution Permanente : On compare beaucoup ces révoltes à celles de 2005. Mais qu’est-ce qui change par rapport à 2005 ? Quelles sont les caractéristiques de la révolte actuelle ?

Youcef Brakni : Même si les jeunes qui se sont révoltés suite à la mort de Nahel ne les ont pas connues, Il y a bien une continuité et un héritage avec les révoltes de banlieue de 2005. Ces révoltes font partie de la mémoire collective des quartiers populaires. On retrouve par exemple de nombreuses références aux révoltes de 2005 et à Zyed et Bouna (deux jeunes qui avaient trouvé la mort après avoir été pourchassés par la police à Clichy-sous-Bois) dans la culture populaire et dans le rap. Ce type de soulèvement est donc une référence pour les jeunes de quartiers populaires.

Mais la différence des révoltes actuelles avec celles de 2005 est qu’elles sont beaucoup plus étendues géographiquement. En 2005 les révoltes étaient beaucoup plus localisées et se sont étendues au territoire national plus lentement. Une autre différence est que cette fois les cibles étaient beaucoup plus institutionnelles qu’en 2005 et ciblaient des lieux de pouvoir : mairies, commissariat, prison. En 2005, le phénomène de « pillages » de magasins de grande distribution était également beaucoup moins présent qu’aujourd’hui.

Cependant, on oublie qu’après 2005 il y a eu d’autres révoltes qui peuvent être comparées à celles de 2023, notamment du point de vue de leur intensité. En 2007 à Villiers-le-Bel dans le Val d’Oise par exemple ou encore à Beaumont-sur-Oise en 2016, on a connu des révoltes extrêmement intenses qui ne se sont pas étirées dans le temps mais qui ont été très explosives. Là c’est un peu ce qu’il s’est passé mais dans toute la France avec une explosion courte mais très intense à l’échelle nationale. Et cela a fait paniquer l’État.

Je crois que ces révoltes de 2023 sont comparables à ce qu’il s’est passé à Los Angeles en 1992, où des révoltes avaient éclaté suite à l’acquittement de quatre policiers blancs qui avaient lynché Rodney King, un homme noir. Les révoltes n’avaient duré que quelques jours mais avaient été extrêmement intenses et explosives avec des scènes similaires de « pillages ». Elles avaient causé entre 800 millions et 1 milliard de dollars de dégâts. La répression avait également été extrêmement brutale et violente avec des personnes tuées par balles par la police.

RP : Ces révoltes ont éclaté en premier lieu en réaction aux violences policières et au racisme. Mais est-ce que la situation économique et l’inflation qui touche durement les quartiers ne vient pas jouer un rôle ?

YB : Bien sûr qu’il y a un lien avec la situation économique et la crise inflationniste. En 2005 la question omniprésente était celle du chômage. En 2023, les émeutes suite au meurtre de Nahel posent la question : qu’est-ce que vivre dans un quartier populaire en France ? C’est une question qui prend de plus en plus de place depuis la crise du Covid où beaucoup d’éléments se sont accumulés et ont montré les conditions de vie des habitants de quartiers populaires et de la jeunesse. Alors que le gouvernement et les médias attaquent les familles de quartiers en parlant de « parents démissionnaires », ces derniers répondent : on était là pendant le Covid, ce sont nous les travailleurs essentiels, les papas qui font la sécu, les mamans qui font les ménages. Je rappelle que c’est dans les quartiers populaires que la mortalité a été la plus forte pendant la crise du Covid. La question du logement et des appartements exiguës avaient aussi été posée. Celle de la répression également car les jeunes qui sortaient de leurs petits logement pour respirer on les réprimait à coup de matraque et de tir de LBD. Il faut se souvenir qu’il y avait eu un début de révolte dans les Hauts-de-Seine à Villeneuve-la-Garenne à ce moment-là contre la répression dans les quartiers liée au confinement. Rappelons-nous aussi les files d’attente pour aller chercher des colis alimentaires dans de nombreux quartiers.

A tout cela s’ajoute aujourd’hui l’inflation galopante qui touche de plein fouet et en premier lieu les quartiers populaires. Je pense donc que l’explosion de ces révoltes est liée à une accumulation de tous ces éléments.

Les médias et le gouvernement cherchent à criminaliser et à dépolitiser la révolte de ces jeunes en mettant en avant les « pillages ». Mais ces jeunes n’ont pas braqué des bijouteries. Ils ont été prendre des paquets de Kellogg’s, des sacs de riz et des canettes de sodas dans des grands magasins de grandes chaines de grande distribution qui font des milliards et qui se sont engraissées pendant la crise inflationniste.

RP : La répression des jeunes est énorme. L’État a déployé des dispositifs policiers quasi militaires, des couvre-feu dans certaines villes, et aujourd’hui la justice proclame des peines de prisons fermes pour des adolescents... Comment comprendre cette répression inouïe ?

YB : Il faut revenir à la question coloniale. L’État va toujours remettre en place des dispositifs mis en place sous la colonisation pour contrôler et réprimer les quartiers populaires. L’État et ses relais idéologiques vont considérer et présenter ces territoires comme des territoires à reconquérir. L’État veut reprendre des positions. Le champ lexical employé et les images qu’on a tous vu sur les réseaux sociaux relèvent bien d’une dimension militaire. Quand on voit ces images de chars de la BRI avec des colonnes de policiers de chaque côté traverser les quartiers de Nanterre, c’est une façon pour le pouvoir de faire une démonstration et de dire « on va reconquérir ces territoires ».

Aujourd’hui un nouveau cap a été franchi avec des interventions de groupes contre-terroristes. L’objectif de tout cela pour l’État est bien de terroriser les quartiers et de renvoyer un message : « tu n’es pas un citoyen comme les autres, comment as-tu osé te rebeller ? ». C’est une manière de « remettre à leur place » des citoyens de seconde zone qui se sont rebellés. Le fait que ces jeunes se soient levés et aient dit « stop, ça on n’accepte pas », le fait qu’ils aient levé la tête a été insupportable pour l’État qui a toujours cherché par tous les moyens à faire taire ce genre de révoltes et d’expression politique.

Historiquement, les couvre-feu qu’on a vu dans certaines villes comme à Clamart sont une mesure profondément coloniale. Dans l’histoire, hormis lors de la crise du covid, il y a eu des couvre-feu en 1961 en France pendant la lutte de libération algérienne, en Nouvelle-Calédonie dans les années 80, en 2005 lors des révoltes et aujourd’hui en 2023. Mais c’est une mesure qui ne suffit pas à mater les révoltes et c’est pour ça qu’ils sont montés d’un cran avec des interventions de la BRI et du RAID. Car les révoltes étaient puissantes et les jeunes ont mis en déroute la police pendant plusieurs nuits.

L’État vise systématiquement les populations des quartiers populaires car elles représentent en tant que tel un danger et sont érigées en véritable « ennemi intérieur ». Quand la jeunesse des quartiers populaires se réveille, elle ne fait pas de manifs République-Nation. Ce sont des secteurs de la population qui, quand ils relèvent la tête, sont très explosifs et peuvent faire basculer la situation politique. L’État cherche donc à tout prix à les empêcher de contester la place où on les a assignés.

RP : Avec le comité Adama, vous avez réussi à organiser une marche importante à Paris le 8 juillet dernier malgré les interdictions de manifester et une énorme répression. En quoi avoir réussi à organiser ça malgré toutes les tentatives de l’État pour l’empêcher est une victoire ?

YB : C’est une démonstration politique et une démonstration de la force politique d’un mouvement des quartiers populaires, ce qui n’est pas évident dans le contexte actuel car c’est un mouvement très attaqué et réprimé par les forces de l’État. Réussir cette marche malgré toute la répression policière et judiciaire, malgré les interdictions de manifester d’abord à Beaumont-sur-Oise puis à Paris de la marche pour Adama, malgré tout le matraquage médiatique contre le comité Adama et la famille Traoré, c’est un véritable tour de force et une victoire. Nous sommes donc très fiers d’avoir réussi à marcher pour nos droits, pour la mémoire de nos morts. Mais aussi pour la liberté démocratique de manifester, car c’est qui en jeu aujourd’hui en France : il faut marcher pour la liberté de manifester.

Nous avons prouvé que nous avions la force et la détermination d’aller jusqu’au bout. Comme l’a dit Assa Traoré, c’est nous qui avons eu le dernier mot et ce n’est pas le gouvernement qui décide de qui peut manifester ou pas, de si on peut parler de nos morts ou pas.

RP : Sur la répression justement, Youssouf a été violemment interpellé par la police ainsi que Samir Elyes, militant antiraciste, Assa Traoré a reçu une plainte...

YB : Cette interdiction visait directement le comité Adama car d’autres rassemblements et manifestations étaient organisés et autorisés en France au même moment et au même endroit place de la République. C’est une criminalisation spécifique du comité Adama car l’État ne supporte pas qu’un comité de famille de victimes de violences, avec une ligne politique claire et radicale, cherche à mettre fin à l’impunité policière. Il a donc on a été visé en tant que tel.

Et comme nous avons réussi à marcher et à faire cette démonstration, les policiers se sont vengés sur Youssouf Traoré, frère d’Assa Traoré et membre du comité Adama. Je suis sûr qu’il a été identifié par la police et, selon les témoignages, il a été suivi et a donc clairement été ciblé.

RP : Comment vois-tu les réactions de la gauche dans ce contexte ? Que penses-tu des réactions de la gauche institutionnelle face aux révoltes ? Il y a eu des refus d’appels au calme mais aussi une tentative de ressouder le front républicain autour des maires… De la même manière comment abordes-tu la participation d’organisation syndicale comme la CGT à votre marche du 8 juillet ?

YB : Au départ il y a eu clairement des refus d’appeler au calme au sein de la gauche. C’est une situation totalement différente de 2005 où il y a eu une véritable tétanie de toutes les forces de gauche. Mais le bloc bourgeois leur a très vite fait payer cela et a poussé à isoler les quartiers et à rompre toute solidarité avec les révoltes. Le gouvernement a été obsédé par cette question d’appel au calme qui signifiait en réalité « la révolte doit cesser ».

Mais c’est un tournant de voir des syndicats comme la CGT et Solidaires, ATTAC et des organisations politiques comme la France Insoumise ou même EELV d’avoir participé à cette marche du 8 juillet. On peut se féliciter nous les militants de quartiers populaires et antiracistes qui ont fait un travail acharné pour que les forces de gauche prennent en considération la question du racisme systémique et des violences policières dans les quartiers. Et ça aujourd’hui, ça a été dans tous les discours. Si vous avez Céline Verzeletti de la CGT qui parle de racisme systémique ça n’est pas pour rien.

Nous pensons que c’est parce qu’on a gardé notre autonomie en tant que mouvement des quartiers populaires et de l’antiracisme que ça pu évoluer. Plutôt que se fondre dans la gauche sans confrontation et sans critiques. Il faut qu’on se rende hommage en tant que militants des quartiers populaires quant au travail réalisé.

Je crois que le contexte politique a aussi beaucoup joué et le fer était encore chaud de la bataille des retraites. Le régime et le macronisme est aujourd’hui en guerre avec tout le monde et sort de plusieurs mois de mouvement des retraites. C’est donc plus difficile pour le pouvoir de refaire le front républicain comme en 2005. Ces révoltes surviennent quand même après les mobilisations de 2016, celles des Gilets Jaunes en 2018, celles de 2020 contre les violences policières.

RP : Après ces révoltes, quelles sont les perspectives et les tâches pour le mouvement antiraciste et pour les organisations syndicales, politiques, féministes etc ?

YB : Je crois que ce qui se joue pour nous maintenant c’est la question de la répression, car l’État va mettre en place une répression inouïe, ils vont aller chercher des jeunes chez eux, faire des perquisitions… L’État va mettre des moyens considérables pour continuer la répression. Il faut donc que ces forces de gauche se mobilisent contre toutes les lois liberticides qui vont arriver. Car avec ces révoltes ces lois vont passer un cap, on parle déjà d’une attaque répressive sur les réseaux sociaux. L’enjeu aujourd’hui, c’est donc la constitution d’un front large contre la répression en cours et contre celle qui va se poursuivre, contre les militants antiracistes notamment.

Ce qu’il nous faut c’est une action plus concrète et aller beaucoup plus loin dans la lutte contre la répression. Je pense notamment aux syndicats qui doivent mettre les moyens face à ce qui va arriver. Car ce que prépare le macronisme désormais, c’est des lois liberticides et des attaques autoritaires d’ampleurs. Dans ce contexte, il y a donc urgence à poser largement la question des prisonniers politiques et de revendiquer l’amnistie de tous les révoltés, la condamnation des policiers impliqués, et de rendre accessible tous les dossiers des crimes policiers impunis aux familles de victimes.


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