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Afrique

Mozambique. Quand TotalEnergies avance caché au Cabo Delgado

La multinationale française est-elle en train de reprendre la construction en secret du site de son projet multimillionnaire d’exploitation de gaz à Cabo Delgado, au nord du Mozambique malgré une situation sécuritaire toujours très dégradée et les promesses de son PDG ?

Layla Mind

16 février

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Mozambique. Quand TotalEnergies avance caché au Cabo Delgado

Nous reproduisons, avec l’autorisation de son autrice, cet article initialement publié sur le blog Les arcanes de la géostratégie, le 3 février dernier.

« Nous reprendrons les activités le jour où je pourrai visiter Afunji, Palma et Mocimboa Da Praia », claironne le 9 mai 2022 Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, opérateur de l’Area 1 dans le bassin du Rovuma au Nord-Est du Mozambique. Le mégaprojet Mozambique LNG, qui ambitionne de produire 12,9 millions de tonnes de gaz par an (43 MTPA après expansion) à partir de 2028, est à l’arrêt depuis avril 2021, à la suite des attaques dans la ville voisine de Palma, en mars 2021 (1402 victimes et disparus dont 55 sous-traitants), et des risques élevés encourus par les employés de la firme française.

L’homme fort de TotalEnergies apparaît alors déstabilisé, face aux attaques régulières et meurtrières perpétrées par le groupe insurrectionnel qui sévit dans les villes et villages, depuis octobre 2017, autour du site gazier. L’intensification des violences s’est amorcée en 2019, en parallèle de la ratification de l’accord final d’investissement entre les autorités mozambicaines et TotalEnergies, qui rachète les parts (26,5%) de l’américain Anadarko, pour un montant de 3,9 milliards de dollars, en septembre 2019.

Comme en attestent les nombreux incidents graves, souvent dramatiques, recensés par l’ONG Relief ces six derniers mois dans plusieurs villages, la situation est encore loin d’être apaisée en périphérie du site gazier de Total. Et ce malgré l’intervention musclée de la redoutable armée rwandaise, financée par les principaux actionnaires du projet, lesquels équipent aussi le pays de diverses embarcations, à l’instar de l’Inde avec des intercepteurs rapides Larsen & Toubro : Namiliti et Umbeluzi.

Pire : après une courte période d’accalmie relative, et la visite de Patrick Pouyanné en mai 2023, puis celle du premier ministre italien Giorgia Meloni en octobre 2023, la guérilla multiplie les incursions sur des positions militaires. D’abord dans la forêt de Katupa (Chai, 07/2023) via le lit sec du fleuve Messalo (12/2023), où elle semble avoir érigé un camp militaire. Puis progresse rapidement au Sud, sur une ligne de front côtière, depuis Quiterajo, Natugo, Milamba, via Pangane, Mucojo, Ningala (12/23, 01/24) et au Nord dans la banlieue de Mocimboa Da Praia. Là, ses assauts touchent gravement les villages de Ntowe, Chibanga et l’île Tambuzi (01/2024).

Conséquence : 1 811 personnes fuient et tentent désespérément de s’abriter à Muidumbe, Macomia, Mocimboa Da Praia et jusque sur l’île de Matemo dans la baie d’Ibo (Ibo : base navale, stationnement d’une unité intercepteur DV-15). Une zone où les autorités ne veulent surtout pas voir s’installer de nouveaux camps de réfugiés.

« Si pour le gouvernement mozambicain l’objectif principal demeure de garantir la sécurité, Pouyanné lui-même a souligné : « Nous ne voulons pas redémarrer notre activité entourés de camps de réfugiés… Nous voulons que la situation soit stable »

– Webcast de diffusion des résultats du premier trimestre de TotalEnergies, mai 2022 »

Des témoignages rapportent, que les militaires mozambicains refuseraient fermement l’accès à ces secteurs géographiques aux populations chassées de leurs villages, en les repoussant toujours un peu plus vers le Sud-Ouest de la province.

En dépit de ce contexte vicié, le site de Mozambique LNG, qui s’étend sur 7 500 hectares, semble bel et bien être en activité, à défaut d’être encore complètement opérationnel, en ce début d’année 2024. En s’entourant de puissants investisseurs étrangers – ONGC Videsh Rovuma Limited (10 %) [Inde], Beas Rovuma Energy Mozambique Limited (10 %), BPRL Ventures Mozambique B.V (10 %), Mitsui E&P Mozambique Area1 Limited (20 %) [Japon], PTTEP Mozambique Area 1 Limited (8,5 %) [Thaïlande] – avec l’ambition d’extraire de l’Area 1 de quoi satisfaire, pendant 30 ans, la consommation en énergie de ses partenaires stratégiques, Total a aussi pris le risque d’être en position de devoir céder aux pressions de ses alliés, aux besoins urgents en ressources, comme le Japon ou l’Inde.

C’est justement sous la pression d’une Inde impatiente, très active au Mozambique (accord de sécurité maritime), alliée centrale de la France dans le bassin Rovuma, mais aussi dans d’autres domaines stratégiques (armement), que TotalEnergies déploie les moyens de rassurer son plus gros partenaire. De fait, c’est bien le puissant ministre du Pétrole indien, H.S. Puri, que l’on a vu piloter, en octobre 2023, les négociations sur la reprise urgente des travaux à Afunji, en lien avec le ministre des Ressources minérales & de l’Énergie du Mozambique, Carlos Zacarias, et de hauts responsables de TotalEnergies.

Vue du ciel, cette vaste zone industrielle, organisée autour d’une architecture aseptisée, prend des allures de camp retranché et militarisé. Jalonnée de nombreux bâtiments, bungalows et entrepôts parfaitement alignés, autour desquels la présence de conteneurs, de véhicules de chantiers, de grues, de tubes, de plaques, et d’amas de ciment, interpellent. Plusieurs routes se dessinent et s’entrecroisent, au cœur de cette péninsule autrefois verte, aujourd’hui devenue pâle et griffée. La piste de l’aérodrome, construite par le portugais Gabriel Couteau, est terminée.

Sur ses parkings, des aéronefs attendent leurs équipages et passagers. Plus loin, derrière un bâtiment imposant, de nombreux véhicules blancs immaculés sont garés. La batterie de logements qui doit accueillir les agriculteurs et pêcheurs des 8 villages déplacés dans la « résidence » de Quintuda, presque juxtaposée à la piste de l’aéroport, prend la forme d’une réserve. Ici, 554 familles devront se serrer, sans être totalement sûres d’avoir accès, à une zone de pêche et aux terres cultivables promises, qui empiètent sur le domaine forestier des trois villages voisins sous tension, à l’extérieur du site.

D’autres indices révèlent une forme d’effervescence dans la baie de Tungue placée sous bonne garde. En témoigne l’impressionnant patrouilleur Ocean Eagle de 43 mètres, construit par le français CMN, qui scintille au bout du jetty flambant neuf du site de Total. Ou encore les deux intercepteurs DV-15 vendus par l’émirati Abu Dhabi Mar, qui sont prêts à intervenir depuis la côte. Stationnés à des points clé des eaux translucides de la baie de Tungue, ces navires rescapés du scandale de la dette cachée mozambicaine, rarement utilisés jusqu’ici, quadrillent l’immense site de liquéfaction en cours d’achèvement. En mer, les bateaux offshore s’activent, reliés à des bouées colorées qui accompagnent de longs câbles noires.

A 400 km au Sud : Pemba, un port important et la base aéronavale de Porto Amelia, qui drainent les approvisionnements vitaux, ainsi que les navires de surveillance nécessaires au bon fonctionnement des installations gazières. Celle d’Afunji, mais aussi celle de Coral Sul, site FLNG opéré par l’italien Eni, qui exporte déjà sa production de gaz (3,4 millions de tonnes/an ; 7,8 après expansion), traitée directement dans sa gigantesque installation en pleine mer.

C’est depuis ce port d’attache, qu’un HSI 32 (High Speed Patrol), puissant intercepteur, battant pavillon français, armé et équipé d’outils d’observations et d’interventions pointus, dont un Zodiac, fourni par CMN dans le cadre de la fameuse vente de chalutiers au Mozambique, est surpris le 31 décembre. Le navire militaire hightech effectue alors, discrètement, des rotations régulières vers le Nord, jusqu’au port de Mocimboa Da Praia (stationnement de deux DV-15), où il reste souvent et longtemps amarré.

Sur ce parcours tortueux, longeant l’archipel des Quirimbas, une aire marine semi- protégée de 32 îles, souvent fréquentées par les riches nababs du Moyen-Orient : point d’accès facile à la jungle dense, du Parc des Quirimbas, terrain d’opérations des groupes armés de toutes formes, il fera deux escales importantes.

D’abord, il stationne dans la baie d’Ibo, face au canal de Quissanga, très près de l’ile de Matemo, le nouveau centre de refuge des villageois fuyant la côte assaillie au Nord en décembre 2023. Ensuite, au cours de sa progression, le HSI stoppera les moteurs dans la baie de Ngaloua, non loin des villages de Quiterajo, Natugo, MIlamba, dévastés par les insurgés en décembre 2023 et janvier 2024.

Le HSI ouvre et escorte aussi la route des approvisionnements dédiés aux chantiers de Mozambique LNG et à la base offshore FLNG d’Eni de Coral Sul. Souvent, l’intercepteur gris mate de 32 mètres les devance pour se mettre en planque, au fond d’une baie à mi -parcours ; il surveille de loin en rôdant, flairant le danger potentiel.

Cette navigation lancinante, au rythme saccadé d’opérations de sécurité opaques, à travers ces îles paradisiaques des Quirimbas, se répète régulièrement jusqu’à aujourd’hui : présage d’une surveillance maritime renforcée, doublée d’un quadrillage solide parsemé d’interventions rapides, dans les baies de Ngaloua et d’Ibo, sur la route du gaz et de l’exil.

« Ce qui se passe autour des mes îles me rappelle maintenant les événements du delta du Niger. Depuis que le pétrole y a été trouvé, la région a eu du mal à trouver la paix. L’environnement a été détruit et la loi et l’ordre se sont effondrés. Nulle part en Afrique, le pétrole et le gaz n’on été bons pour la population. J’aurai aimé que le gaz n’ait jamais été découvert

  •  Issa Tarmamad, maire du district insulaire d’Ibo à Cabo Delgado »

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