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Genres et Sexualités

Témoignage

"La marche des femmes Gilets Jaunes me conforte dans cette idée : nous devons être toutes dans la rue"

A l’occasion de la venue en France d’Andrea D'Atri, membre du collectif féministe socialiste révolutionnaire Pan y Rosas, nous publions une série de témoignages de femmes travailleuses qui nous racontent leur quotidien dans une société capitaliste et patriarcale et défendent un féminisme lutte de classes.

lundi 11 février

J’ai déjà raconté ici une journée type de mon quotidien en tant qu’auxiliaire de vie, et par conséquent celui de tant d’autres travailleuses et travailleurs de mon secteur. Je ne veux pas paraître lourde, mais on est d’accord qu’il y a un problème, non ? Pourtant je ne me sens plus seule aujourd’hui !

Dernièrement, un raz de marée de Gilets Jaunes a envahi la France. Femmes, hommes, étudiant-e-s, précaires, travailleuses et travailleurs, retraité-e-s, tout un monde aux revendications multiples et pourtant d’accord sur un même point : « Macron démission ! ». Pour beaucoup ce slogan est un appel à un changement de société, pas seulement de président.

A défaut de ne pas encore avoir réussi à pousser Macron et son monde dehors, c’est moi qui ai démissionné, encore une fois... J’entends encore le bip de mon ancien téléphone de travail, ce bip qui me rappelait à chaque fois que je n’avais plus le temps et que je serai en retard pour le reste de ma journée. Le stress provoqué par ce bruit me poussait souvent à bâcler la fin de mes interventions, alors que je savais que l’angoisse des personnes âgées et/ou isolées par exemple, augmente un peu avant notre départ. Mais je n’avais pas le choix.

Car ce téléphone me servait également de badge et de traçage sous prétexte « d’abus » des employé-e-s, alors que c’était le planning qui était irréalisable. Le rythme était devenu insoutenable, j’allais de gauche à droite en cumulant la fatigue et en me battant vainement pour me faire entendre auprès de mes responsables. Mes journées étaient longues et par moment illégales, chose assez récurrente dans mon métier et dans tant d’autres. Cela s’est ressenti sur mon travail – que j’aime tant.

Le sentiment de culpabilité est dans ces cas toujours présent, ce sentiment de ne pas pouvoir aider correctement les usagères et usagers et de voir sa propre estime de soi s’écrouler. Car ce système repose sur la culpabilisation des salarié-e-s et sur leur conscience professionnelle pour faire plus avec moins. Plus de bénéfices avec moins de moyens humains, ce qui nous donne par exemple huit propriétaires d’Ehpad dans les 500 plus grandes fortunes de France. Quand on s’entend dire qu’untel y arrive bien et que l’on doit faire un effort, comment ne pas finir par culpabiliser de ne pas arriver à être plus forte, plus courageuse ? Se rajoute le sentiment de se sentir seule et démunie, pour finalement en arriver à une énième démission qui ne fait qu’en rajouter dans la balance.

Mon salaire a aussi joué un rôle dans ce choix. Qui peut vivre avec 850 euros par mois ? Qui peut économiser ? Qui peut manger ? Qui peut bien travailler dans ces conditions ? On peut juste survivre et se dire que, demain, ça ira mieux. Mais voilà, tous les jours finissent par se ressembler et on ne vit toujours pas. C’est à peine si on arrive à respirer. Je vois un peu partout et depuis trop longtemps l’ensemble du corps social et soignant s’effondrer et se battre pour de meilleures conditions. Et en réponse, toujours ce même silence de l’État. Celui qui fait semblant de ne pas entendre les revendications portées par les exploité-e-s. Cet Etat premier coupable de cette maltraitance, qui a les yeux ouverts mais répond par la répression au lieu de mettre à disposition pour toutes et tous (soignant-e-s comme soigné-e-s, et soigné-e on l’a tous été) en structure publique ou privée, ou encore à domicile, que ce soit en structure associative ou en entreprise, les moyens humains et financiers pour la dignité nécessaire à chacun-e, pour un service réel et pas minimum. L’État ose pourtant me dire qu’il n’a pas les moyens, qu’il faut faire des économies, et me demande de cumuler des emplois ou des heures supplémentaires alors que c’est humainement impossible. Déjà, avec un seul emploi et dans les conditions énoncées ci-dessus, c’est une mise à mort lente et douloureuse, alors deux, je vous laisse le soin d’imaginer. A les écouter ça nous permettrait de gagner plus. Mais je n’y vois rien d’autre que des miettes et encore plus de misère et de précarité. Car dans le secteur de la santé et du social, je ne compte plus les cas de dépressions, burn-out, suicides – des cas où on en finit par devenir maltraitant-e. Je dis « en finir » parce que on ne naît pas maltraitant-e, on le devient ; et, en l’occurrence, c’est la société actuelle et l’Etat qui nous y poussent.

Je suis comme beaucoup. J’ai des projets, notamment celui de passer mon permis, mais avec les petites aides et/ou les petits salaires que l’on me donne, c’est impossible. Et quand bien même j’y arriverais, comment je me payerais la voiture et tout ce qui va avec (assurance, essence, réparation). Un prêt à la banque ? Quelle banque me l’accepterait ? Je n’ai pas de garant et pas de SMIC même en CDI. Et puis, j’aimerais bien passer mon concours d’aide soignante (qui a un coût) même en sachant d’ores et déjà que ni mes prochain-e-s usagères et usagers, ni moi-même ne seront bien traité-e-s. Le serpent se mord la queue...

La précarité dans mon travail se répercute sur ma vie privée. Le poids de la société sur les questions touchant les femmes, que se soit dans leur travail ou dans leur vie sentimentale, pèse quotidiennement. Avoir des enfants ou pas, avoir une vie de couple ou pas, pression familiale et sociétale, pression au travail... Comment se construire avec toutes ces pressions, comment choisir réellement sa vie et non pas la subir ? Pour ma part, aujourd’hui je n’ai pas les moyens de me poser ces questions. J’en suis venue à la conclusion que je ne suis pas libre et je me demande quelle femme l’est vraiment. Aujourd’hui c’est dans la peur que j’avance et cela suffit !

La marche des femmes Gilets Jaunes me conforte dans cette idée : celle que nous devons être toutes dans la rue car nous subissons le plus la précarité et les autres formes d’oppression. Car nous aussi, nous avons un projet ! Celui de vivre et de travailler dignement, de nous épanouir, de nous cultiver et surtout d’avoir réellement le choix d’être celle que nous voulons être. Alors si l’une des revendications du mouvement des Gilets Jaunes est l’appel à la grève générale, je vote oui. Par conviction, mais aussi et surtout parce que, pour moi, elle est vitale et le seul moyen pour faire plier le gouvernement et enfin commencer à changer les choses.

Révolution Permanente sera à l’initiative de plusieurs événements publics avec Andrea D’Atri :

- A Bordeaux, le 14 février : Le retour de la lutte des femmes en France ?

- A Toulouse, le 15 février : De l’Argentine à la France : les femmes en première ligne ?

- A Paris, le 22 février : Des foulards verts en Argentine aux Gilets Jaunes en France : les femmes en première ligne ?, en présence également de plusieurs femmes protagonistes de différentes luttes ces dernières années, dans la santé, le nettoyage, la SNCF, et aussi des Femmes Gilets Jaunes qui viendront partager leurs expériences et débattre avec le public.

Une section spéciale dédiée à la diffusion des écrits et articles d’Andrea, ainsi qu’aux différents débats au sein du mouvement féministe, a été créée à cette occasion. N’hésitez pas à visiter, lire, commenter et partager les articles !

Crédit photo : FTV.