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Psychiatrie

« L’hôpital est au bord de l’implosion » : entretien avec Sarah, psychologue

Alors que la psychiatrie est abordée dans de nombreux médias ces derniers jours pour servir un discours répressif et autoritaire, retour sur la réalité d'un secteur soumis à un management néolibéral et qui n'a pas les moyens de prendre en charge correctement les patients en souffrance psychique mais aussi sociale.

Christa Wolfe

13 décembre 2023

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« L'hôpital est au bord de l'implosion » : entretien avec Sarah, psychologue

Crédits photo : Mbzt / Wikimedia

Depuis l’attaque au couteau qui a fait un mort et deux blessés à la Tour Eiffel le 2 décembre, le gouvernement et les médias ont remis la psychiatrie sur le devant de la scène. Depuis Sarkozy, c’est toujours sous l’angle de la répression et pour des raisons sécuritaires que la psychiatrie émerge dans le discours médiatique. Pourtant, ces mêmes médias oublient toujours de dire que c’est justement ce gouvernement, à la suite de ceux qui se sont succédé depuis plusieurs décennies, qui a tout fait pour détruire le secteur de la santé psychique.

Mépris des difficultés, déni de la souffrance que cette société fait circuler au moyen d’injonctions à la performance et à la rentabilité, les personnels soignants de ce secteur de santé publique voient au quotidien la souffrance qu’entraîne la situation sociale et constatent leur incapacité à faire face à l’afflux des patients en souffrance. Or, cette incapacité est largement fabriquée par les conditions d’accueil et de soin, en régime d’appauvrissement renforcé et de manque de moyens matériels et humains. La destruction des services de soin psychiatrique se fait aussi au nom d’une idéologie neuroscientifique et de l’individualisme bon teint d’une classe pour qui « ceux qui ne sont rien » n’ont pas leur mot à dire. Un témoignage d’une psychologue clinicienne de psychiatrie adulte.

Révolution Permanente : Comment la souffrance sociale se reflète-t-elle dans les lieux de soin ?

Sarah* : Nous assistons à la dégradation de la qualité des soins psychiques, plus intense aujourd’hui. D’abord, par un afflux de patients avec des pathologies aggravées à la suite de la crise du Covid et par un manque croissant de personnel soignant.

Les confinements successifs mais aussi les difficultés économiques et sociales ont augmenté dans la population les symptômes dépressifs, anxieux, les addictions et les passages à l’acte suicidaire. Les plus touchés sont les jeunes et les personnes ayant une situation précaire ; ces dernières, qui mêlent souvent des problématiques médicales, psychologiques et sociales (SDF, personnes âgées, malades chroniques) ne sont plus considérées par la psychiatrie adulte.

Les structures ambulatoires ne peuvent plus combler les manques, les délais d’attente sont de plus en plus longs pour avoir une prise en charge, notamment en pédopsychiatrie. Les durées d’hospitalisation sont diminuées, il faut aller vite, très vite pour « accueillir » de nouveaux « clients ». La dimension sociale n’est plus prise en compte et les gens sont renvoyés sans tarder vers leur environnement délétère.

Révolution Permanente : Comment les personnels soignants vivent-ils et vivent-elles cette dégradation ?

Sarah* : Faute de professionnels, de nombreuses unités de soin ferment. L’engagement des personnels soignants s’appauvrit conjointement avec la perte de sens qu’ils trouvent dans leur travail. La comptabilisation des actes les place sous la pression du rendement, qui écarte l’informel : entretiens avec les patients, réunions cliniques, contacts avec les partenaires sociaux. L’espace dédié à leur parole et à celle des malades n’existe plus, avec des patients qui sont, en plus, complètement assommés par des traitements médicamenteux de plus en plus lourds.

L’hôpital psychiatrique a perdu sa mission première : soigner. Dès l’arrivée d’un nouveau « client » sous prétexte d’éviter « l’installation », il faut prévoir (et non penser) un projet de sortie. Cela se fait très vite : un interrogatoire, une évaluation à l’aide de bilans, un résultat et une orientation de la prise en charge. Ce dispositif multiplie le nombre d’intervenants et exclut toute relation thérapeutique. La psychologie clinique s’efface devant la neuropsychologie. Et la réhabilitation, source de financements et de profits conséquents, est devenue le mot d’ordre.

Les professionnels de terrain deviennent des exécutants, interchangeables d’une personne ou d’une unité à une autre. Leurs savoir-faire et leurs capacités à penser le soin ne sont plus requis. Dans tout le secteur médico-social, il y a une perte de l’identité professionnelle. Aujourd’hui, on recrute indifféremment des infirmier·es, des éducateur·rices, ou des psychologues pour une même fonction. De lieu de soin, l’hôpital est devenu un lieu de crise.

Le personnel n’est plus affecté à un service précis mais ballotté de l’un à l’autre, en fonction des besoins de l’institution, et quels que soient ses choix. Actuellement, ce sont les intérimaires qui bénéficient de stabilité, et les permanents qui se déplacent. Tout cela se fait avec une application « innovante », Permutéo, qui assure la gestion humaine dans les établissements de santé. La conséquence de ce management, c’est que de nombreux titulaires aspirent maintenant à rejoindre le statut d’intérimaire ou le secteur libéral.

L’hôpital est au bord de l’implosion. La dégradation de la qualité des prises en charge en psychiatrie publique nourrit grassement le secteur privé pour les gens qui en ont les moyens. Les professionnels sont maltraités et les cas de maltraitance envers les patients sont de plus en plus fréquents. Le manque de personnels conduit à augmenter la prise en charge médicamenteuse, qui sert de moyen de contention et anéantit l’espace psychique des patients. D’ailleurs, le recours de plus en plus fréquent à la contention est un autre marqueur de la crise que traverse le secteur, sur fond de dérive sécuritaire.

* Le prénom a été modifié.


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