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L'exemple de la Deutsche Bahn

SNCF. Quelle stratégie de lutte pour arracher de réelles augmentations de salaires ?

Alors que la direction de la SNCF a proposé des augmentations de salaires ridicules, les syndicats cheminots se retrouvent aujourd'hui sans stratégie de lutte. Une impasse qui a poussé certains syndicats à se calquer sur l'exemple des cheminots allemands.

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SNCF. Quelle stratégie de lutte pour arracher de réelles augmentations de salaires ?

Crédits photo : Florian Pépellin

En 2022, la SNCF a réalisé des bénéfices record : 2,425 milliards d’euros, soit des résultats multipliés quasiment par trois. Pour l’année 2023, la tendance a de fortes chances de se poursuivre. Pourtant, malgré les bénéfices engrangés, la SNCF n’a proposé que 1,8% d’augmentation et 400€ de prime à la fin de l’année dans le cadre des NAO (négociation annuelles obligatoires) 2023. Des miettes qui font suite à une augmentation ridicule en 2022 et huit années de gel des salaires entre 2014 et 2022.

Alors que l’inflation officielle atteint 5,7% selon l’INSEE et que les prix des produits de première nécessité explosent, cette augmentation de 1,8% des salaires correspond en réalité à une baisse du salaire réel. Une offensive contre les salaires qui a nourri la crainte dans les médias quant à une potentielle mobilisation cheminote durant les fêtes. Finalement, aucune mobilisation nationale conséquente n’a été appelée et les syndicats de la SNCF semblent dans l’impasse pour obtenir des augmentations de salaires conséquentes, ne serait-ce que pour permettre de rattraper l’inflation.

Une stratégie défaillante pour arracher des augmentations de salaire

Face à la proposition méprisante de la direction de la SNCF, deux lignes ont émergé dans les syndicats cheminots. La première incarnée par l’UNSA Ferroviaire et la CFDT Cheminots a été de directement signer « l’accord de la honte », acceptant de fait des augmentations bien en dessous de l’inflation pour les cheminots. La seconde, menée par SUD-Rail et la CGT Cheminots, a été de ne pas signer l’accord proposé par la direction de la SNCF. Seulement, ces derniers n’ont jusqu’ici pas proposé de réel plan de bataille en dehors de journées de grève isolées calées sur le calendrier de négociation, ce qui laisse la possibilité à la direction d’appliquer sa politique salariale au rabais sans réelles conséquences. Pourtant, la direction de la SNCF est actuellement dans un moment de fragilité.

En effet, après avoir fait du chantage à la signature, menaçant de réduire à 1% au lieu de 1,8% l’augmentation en cas de non-validation de l’accord par la majorité des organisations syndicales, la direction a finalement annoncée qu’elle mettrait en œuvre les mesures annoncées lors de la table ronde du 8 novembre. Aussi, à l’approche des JO, la SNCF a dévoilé récemment aux syndicats ses « mesures JO » qui devraient comprendre 50€ bruts par journée de service pour une partie de cheminots. La direction prend aussi des initiatives pour que les cheminots ne posent pas leurs congés d’été (avec des mesures telles que l’extension de la période de moindre besoin), et ira probablement jusqu’à refuser les congés d’été de certains cheminots.

Ainsi, la direction de la SNCF est bien consciente du mécontentement qui monte chez les cheminots et appréhende particulièrement la période des JO. Malgré cette situation, les syndicats qui refusent la signature de NAO au rabais ne cherchent pas à construire une mobilisation en conséquence. Dans ce sens, Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, a même affirmé le lundi 11 décembre sur France Info que « la CGT ne va pas s’amuser à gâcher la fête pour des millions de Françaises et de Français » lors des JO 2024. Cette situation pose ainsi l’urgence d’un débat sur la stratégie à adopter pour arracher des augmentations de salaires conséquentes à la SNCF. Un débat dans lequel l’exemple des cheminots allemands, qui ont conclu un accord sur les salaires en août 2023, est revendiqué par différentes organisations syndicales.

Le syndicalisme allemand réellement plus efficace que le syndicalisme français ?

Dans un communiqué SUD-Rail paru en novembre 2023, le syndicat revendique le modèle allemand qui « à la suite des grèves du printemps dernier (...) ont (les syndicats allemands) obtenu de « vraies » augmentations de salaires ». En effet, la Deutsche Bahn (l’entreprise ferroviaire Allemande) et EVG, le syndicat majoritaire, ont signé en août 2023 un accord prévoyant 410 euros d’augmentation par mois en deux étapes : 210 € d’augmentation de salaire dès le mois de décembre 2023, puis 210 € au mois d’août 2024. Cette augmentation de 11 % des salaires s’étale ainsi sur 25 mois et s’accompagne d’une prime défiscalisée de 2850€ versée sur le salaire d’octobre. Ces chiffres peuvent paraître conséquents, mais il est important de regarder de plus près le contenu de l’accord.

D’abord, la situation économique n’est pas la même qu’en France. L’inflation en Allemagne atteignait des pics à plus de 11,6 % au cours de l’année 2022 tandis qu’en France, le plus haut taux de l’année 2022 s’est élevé à 7,3 %. Si les revendications arrachées par les syndicats allemands apparaissent importante, elles sont en réalité plutôt « minimales » au vu du niveau d’inflation. Ensuite, l’accord doit être jugé en le comparant aux revendications initiales, et surtout à l’aune de sa capacité à compenser les pertes salariales massives de 2022 et 2023. Le syndicat EVG revendiquait 12 % d’augmentation de salaire avec 650 € minimum sur une durée 12 mois. En définitive, le résultat est décevant, car l’augmentation totale de 410 € est étalée sur une période de 17 mois et la durée de l’accord est de 25 mois au lieu de 12. Pourtant, la durée de l’accord est déterminante car, dans une période d’instabilité économique, un accord salariale qui s’étale sur une longue période ne garantit pas d’être à la hauteur d’une potentielle inflation forte. À cela s’ajoute le fait que les augmentations actuelles vont à peine couvrir l’inflation passée en 2022 et 2023.

Ainsi, l’accord constitue une compensation minimale par rapport à l’inflation et pas une réelle amélioration du niveau de vie des cheminots allemands. De plus, il opère une division entre les différents secteurs de cheminots. À la fin de la convention collective, d’autres augmentations, entre 100 € et 450 €, sont prévus pour d’autres groupes tarifaires. Concernant les apprentis, ces derniers reçoivent seulement la moitié de la prime et des augmentations forfaitaires. Il y aura aussi des augmentations à négocier au niveau local concernant les secteurs de service qui sont particulièrement mal payés.

De plus, les accords salariaux des cheminots allemands sont loin d’avoir fait consensus chez les travailleurs du rail. Pour le mesurer, on peut se fier à la consultation réalisée par le syndicat majoritaire EVG, qui a donné lieu à la signature de l’accord. Ce dernier a été validé par 52% des adhérents du syndicat. Cela signifie que près d’une moitié des adhérents d’EVG étaient opposés à une signature et favorable à la grève, ce qui est loin d’être négligeable. Plus largement, l’accord ne prend pas en compte l’avis des cheminots adhérents à l’autre syndicat GDL ou les non-syndiqués.

Ainsi, l’arbitrage qui a permis de signer l’accord est donc profondément anti-démocratique. À l’inverse, comme le défendent nos camarades de Klasse Gegen Klasse, journal de l’organisation sœur de Révolution Permanente en Allemagne, les syndicats cheminots EVG et GDL doivent s’unir pour appeler à une grève et construire des assemblées générales à la base pour que les travailleurs de la DB décident pleinement des modalités de lutte et de leurs revendications.

Ce rejet de l’accord est aujourd’hui incarné par une mobilisation qui continue à l’appel du syndicat des conducteurs GDL. Il revendique une augmentation mensuelle de 555 euros pour tous, y compris les apprentis, une prime de 3.000 euros exonérée d’impôts et de taxes ainsi qu’une part patronale de 5% pour la prévoyance vieillesse de l’entreprise et une durée maximale de 12 mois pour l’application de l’accord. À cela s’ajoute une revendication importante mais ignorée dans l’accord signé par le syndicat EVG : la réduction du temps de travail de 38 heures à 35 heures par semaine pour les travailleurs postés, soit la semaine de 4 jours avec une compensation salariale complète.

Ces revendications ne sont pas seulement portées pour les conducteurs de train, mais bien pour l’ensemble du personnel ferroviaire. C’est sur cette base qu’une « grève d’avertissement » de 24 heures avait été menée le 8 décembre sans résultat dans les négociations qui ont suivi. Dans la foulée, le syndicat a lancé une consultation qui a pris fin le 19 décembre pour laquelle 97 % des syndiqués se sont prononcés en faveur d’une grève illimitée face à une direction qui ne cédait pas. Un mouvement important menace ainsi les transports allemands pour la mi-janvier, même si le dirigeant du syndicat, Claus Weselsky, a d’ores et déjà tempéré la mobilisation en déclarant que la grève durerait entre trois à cinq jours maximum.

Voilà pourquoi l’analyse portée par les directions syndicales cheminotes en France est erronée. D’abord, car si l’accord signé constitue bien une victoire sur les salaires, celle-ci reste partielle comme nous l’avons souligné plus haut. Ensuite, car l’accord a été signé avec un arbitrage qui bafoue les logiques de démocratie ouvrière, refusant de considérer que de nombreux cheminots allemands souhaitent constituer à se mobiliser trouvant l’accord signé par le syndicat EVG insuffisant. Ainsi, plutôt que de brandir l’exemple allemand comme la voie à suivre, il est urgent d’aborder le débat de la construction d’un plan de bataille qui permette d’imposer un rapport de force à même d’arracher des revendications conséquentes.

Construire une mobilisation puissante pour les salaires

Alors que la question d’une grève à Noël avait créé une panique médiatique, les directions syndicales de la SNCF sont finalement restées l’arme au pied. Dans ce sens, Jean-Pierre Farandou (président de la SNCF), s’est vanté ce mardi sur France Info que « la direction de la SNCF a bien travaillé lors de cette négociation annuelle » allant jusqu’à affirmer que « cette négociation réussie explique que le climat social s’est détendu à l’approche des vacances ». Ainsi, la direction arrive à donner l’illusion qu’elle aurait satisfaite les attentes des cheminots, ce qui est loin d’être le cas.

À l’inverse, il faut dès à présent construire un débat à la base qui permet que l’ensemble des cheminots, syndiqués ou non, se saisissent de la question des salaires à la SNCF. Une première base qui permettrait de discuter l’enjeu de construire une mobilisation forte qui aille au-delà des journées isolées de 24 heures qui ont montré toutes leurs limites. Une mobilisation qui doit se saisir de temps fort comme les vacances de Noël ou encore les JO et toute la période de préparation qui a d’ores et déjà commencé, comme des leviers pour imposer un rapport de force important à la direction de la SNCF.

Plus largement, développer une coordination avec les autres entreprises de transports urbains et interurbains, dont une partie sont ou ont été récemment en grève, à l’image de Transdev, Kéolis ou encore la RATP, permettrait d’obtenir un rapport de force d’autant plus grand. Sur cette base, il serait possible de construire une mobilisation forte, en lien avec les usagers, pour revendiquer des augmentations de salaires de 400 euros pour tous et leur indexation automatique sur l’inflation, mais aussi la gratuité et un investissement et développement massif des transports en commun, à l’heure de l’urgence écologique.


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