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Politique

Casse des services publics

« Re-nationalisation » d’EDF : le gouvernement veut éponger les dettes pour mieux privatiser

Le gouvernement a annoncé la « re-nationalisation » d’EDF, derrière le terme (mensonger) se cache surtout un moyen d’éponger les dettes dues à la libéralisation du groupe ces vingt dernières années.

jeudi 7 juillet

Crédits photos : REUTERS

Au cours du traditionnel discours de politique générale tenu par la première ministre ce mercredi 5 juillet à l’Assemblée nationale, plusieurs annonces ont été faites dont celle de la « nationalisation » d’EDF. Elisabeth Borne s’est montrée prudente sur les termes et a évoqué « l’intention de l’État de détenir 100% du capital d’EDF », Bruno Le Maire lui a assuré le lendemain sur Europe 1 : « nationaliser EDF, c’est nous donner toutes les chances d’être indépendants ». La souveraineté énergétique, l’indépendance face à la guerre en Ukraine ont été martelées par les membres du gouvernement, tandis qu’ils cherchent à faire miroiter dans ce choix une dimension écologique.

Derrière le terme de nationalisation, il s’agirait pourtant, comme l’évoquait Borne, d’un rachat par l’Etat des parts du privé passant d’actuellement 85% des parts détenues par l’Etat à 100%. Un rachat qui ne changerait pas la nature d’EDF, qui est depuis 2004 une société anonyme et non plus un établissement public comme il l’était depuis 1946. Le gouvernement cherche par ce rachat a évacué le risque de faillite qui menace EDF, en rachetant les parts et en absorbant la dette de plusieurs milliards d’euros.

Derrière la dette d’EDF : la libéralisation du marché et l’argent versé aux actionnaires

En effet ces vingt dernières années, EDF a contracté une dette importante, qui s’élevait il y a six mois à 43 milliards d’euros, et qui pourrait atteindre 96 milliards à la fin 2022. Deux éléments pour expliquer la dette sont mis en avant dans les médias, le premier est le bouclier tarifaire mis en place par le gouvernement pour réduire l’impact sur les foyers de l’augmentation des prix et le second est celui du parc nucléaire a l’arrêt depuis plusieurs mois.

Pour Charles Carlhant, secrétaire général de la CGT de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube) ce sont des prétextes : « le gouvernement instrumentalise un problème technique qui est important et pas négligeable : ce n’est pas la cause des problèmes de fond actuellement. Les principales causes ça reste l’ARENH et la rémunération des actionnaires  ». Cédric Lietchi, secrétaire général de la CGT Energie Paris explique ainsi à Révolution Permanente le fonctionnement de l’ARENH (Accès régulé à l’énergie nucléaire historique) contenu dans la loi NOME de 2010 : « cela consiste à imposer à l’opérateur public qu’est EDF, la vente à prix coûtant, sans aucune marge, 25% de sa production nucléaire aux concurrents privés, les concurrents privés réceptionnent cette électricité qu’ils ne produisent pas, qu’on leur donne, et eux ils la revendent en faisant des marges à des usagers devenus clients. » Le mécanisme est au centre du problème actuel, notamment parce que l’Etat a récemment obligé EDF à céder 20TWh supplémentaires aux acteurs privés.

Ainsi, EDF est cette année obligée de vendre 120TWh. Pour 120TWh vendu à 42€ le MWh pour un coût de production estimé à 55€ le MWh par les syndicalistes, le manque à gagner pour EDF est de 1,6 milliards d’euros par an, évaporés, rien que sur l’énergie vendue. Le problème qui s’ajoute à ces pertes est lié au fonctionnement d’EDF : l’entreprise vend l’électricité avant de la produire, et quand il lui en manque (notamment à cause des parts vendues via l’ARENH à d’autres entreprises), elle est obligée de l’acheter sur le marché européen, où l’énergie coûte entre 200 et 300€ le MWh, pour le revendre aux tarifs régulés de l’énergie, c’est-à-dire 46€ le MWh. Avec ces deux types de pertes, le syndicaliste estime entre 2 et 8 milliards d’euros les pertes annuelles d’EDF due au mécanisme de « libéralisation » du marché de l’énergie.

Aux conséquences de la libéralisation du système, s’ajoute un autre facteur : les actionnaires. Le montant de ce qui leur a été versé ces dernières années s’élève à 66 milliards d’euros d’après Cédric. Un montant supérieur à l’actuelle estimation de la dette…

« Privatiser les profits, nationaliser les risques »

« Ce qui va changer, c’est que si l’Etat a 100% d’EDF, il aura les mains libres. Notamment pour remettre en place le projet Hercules voulu par Macron depuis qu’il était ministre de l’économie » prévient Charles Carlhant. Et en effet si le gouvernement cherche à évacuer la dette, il n’entend pas le moins du monde revenir sur son projet initial, de privatisation du service public.

Au contraire, une fois la dette renflouée, le gouvernement pourrait poursuivre ce qui n’avait pas abouti avec le projet Hercule. « Ils vont morceler et vendre l’entreprise. Ils vont garder dans le giron public ce qui coûte le plus cher, le parc nucléaire qu’il faut entretenir et notamment le réseau de transport électrique qui demande d’énormes investissements et ils vont essayer de donner au privé toute la partie rentable, c’est à dire la commercialisation de l’électricité et Enedis le réseau de transport. »

Les syndicalistes s’accordent tous les deux : « ce que fait le gouvernement c’est privatiser les profits et nationaliser les risques ». C’est en effet le chemin d’une plus grande libéralisation qui s’ouvre derrière cette soi-disant nationalisation, où le gouvernement entend ramasser les pots cassés d’une première phase de libéralisation, tout en s’apprêtant à garder les secteurs de l’énergie dont le privé ne voudra pas.

Pour une nationalisation sans rachat et un contrôle de prix de l’énergie

Entre 2004 et 2022, le prix de l’électricité a augmenté de 60 % et 13 millions de familles sont actuellement en situation de précarité énergétique. A cela s’ajoute l’actuelle inflation qui pèse sur les foyers et qui menace d’accentuer durement cette situation. Pour y faire face, la nécessité que l’énergie soit un réel service public se fait sentir. Il est nécessaire d’exiger une réelle nationalisation d’EDF qui se fasse sans rachat. Le gouvernement entend actuellement racheter EDF aux actionnaires à coups de milliards d’euros, alors même que ces actionnaires se sont engraissés ces dernières années sur notre dos, et que l’action EDF a gagné 21% depuis l’annonce du gouvernement, les actionnaires sentant bien que l’action va permettre de gagner de l’argent à court terme si l’Etat les rachète. Une telle nationalisation devrait aller de pair avec la fin du système ARENH, qui coule EDF pour permettre à TotalEnergie et consorts de s’enrichir sur le dos d’EDF, et la sortie du marché européen de l’énergie, qui fixe le prix de l’électricité sur le prix du gaz alors que seulement 20% des production européennes d’électricité sont des centrales à gaz.

Plus encore pour affronter la crise, il faut imposer un contrôle des prix de l’énergie. Cédric Lietchi développe dans ce sens : «  Nous revendiquons que le pouvoir de décision au sein de l’entreprise doit revenir aux représentants des travailleurs et des salariés démocratiquement élus et aux représentants des usagers, qui doivent décider des prix, des moyens de productions et de quelle électricité on veut. » Face à la précarité énergétique qui ne fait que progresser, pour une vie digne de tous et toutes, il est urgent que le prix de l’électricité, tout comme les prix des produits essentiels, soient décidés non pas par des actionnaires qui voient dans la crise et l’inflation des moyens de s’enrichir, mais pas des comités de contrôles des prix, élus par les travailleurs et les usagers, qui seront les mieux placés pour que l’électricité ne devienne pas une denrée de luxe.



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