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Jeunesse réprimée

Marseille : les lycéens au coeur de la contestation malgré une violente répression

Depuis mardi 7 mars, la police se déchaîne contre les lycéens marseillais, enchaînant ainsi de multiples interpellations et mises en garde en vue. Alors que la répression s’accentue avec des centaines d’interpellations depuis l’activation du 49.3, retour sur un acharnement contre la mobilisation de la jeunesse, qui a un rôle central à jouer dans la contestation.

Arthur Coste


et Raji Samuthiram

21 mars 2023

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Entre la généralisation du service national universel et le passage en force de la réforme des retraites, la jeunesse marseillaise est en colère. Après l’activation du 49.3 par le gouvernement, ce 16 mars, les lycéens étaient au cœur du rassemblement devant la préfecture, lançant des slogans pour appeler à la grève générale et se situant à l’avant-garde de la manifestation sauvage dans les rues de Marseille.

Alors que localement des travailleurs dans la région tels que les cheminots, les AEDs du lycée Victor Hugo ou les sous-traitants de Satys posent déjà la question de la grève reconductible, les lycéens apparaissent aujourd’hui comme l’un des secteurs les plus déterminés à conduire la bataille jusqu’au bout. Mais cette ébullition des lycéens se libère après deux semaines de violences policières, d’interpellations et d’arrestations lors des blocus, avec la journée du 7 mars comme pic de violence avec au moins huit mineurs détenus ce jour-ci en garde-à-vue.

Une dizaine d’interpellations le 7 mars

Le matin du 7 mars, plusieurs lycéens tentent de bloquer leurs établissements à Marseille. C’est au lycée Thiers que commencent les interpellations, avec deux lycéens séparés du groupe pour avoir taggé un mur. D’autres mineurs sont interpellés à Montgrand, et au moins un collégien de Longchamp. Plus tard, lors de la manifestation au Vieux Port, un des organisateurs du blocage à Thiers sera interpellé, apparemment ciblé dans un cortège. Sa mère décrira un « kidnapping » motivé par sa dénonciation des violences policières sur BFM.

Après la fin du parcours, les lycéens partent en manifestation sauvage pour arriver devant le commissariat de Noailles, scandant pour la libération de leurs camarades. C’est alors que la police intervient violemment, chassant les manifestants le long de la Canebière. Les CRS chargent et repoussent la foule à coups de gazeuses et de matraque, blessent et interpellent une dizaine de manifestants. La scène est brutale : les CRS tabassent et traînent un homme pendant plusieurs mètres. Les passants qui ne participent pas à la manifestation sont pris dans les lacrymos et n’échappent pas à cette répression. La police se jette sur un mineur, noir, qui tentait de s’échapper, et l’arrête alors qu’il ne participait même pas à la manifestation. Selon des street medics sur place, la police aurait également matraqué un autre passant, lui ouvrant le crâne.

Au total, une dizaine de personnes sont arrêtées, dont au moins huit mineurs. Les deux premiers lycéens interpellés seront relâchés le soir-même, mais d’autres passeront la nuit en garde-à-vue. Au moins deux des interpellés entrent en garde-à-vue avec des blessures à la tête. Des témoins nous racontent avoir été insultés et bousculés, certains sont blessés. Des gardés-à-vue auraient été frappés dans leur cellule : l’un par un policier, l’autre par quelqu’un dans sa cellule et sans intervention des gardes.

Thae, 14 ans, en seconde au lycée Montgrand, nous raconte ses 18 heures en garde-à-vue, qu’elle a passées avec une autre personne dans une cellule pour une. « J’étais super humiliée » témoigne-t-elle. « On ne m’a pas laissé appeler mes parents. »

L’arrestation d’un mineur isolé qui ne participait pas à la manifestation et qui essayait seulement de la traverser a été particulièrement violente. Il arrive ensanglanté au commissariat selon des témoignages d’autres personnes qui l’ont vu arriver avant d’être mis en cellule. La police avait conscience qu’il ne faisait pas partie de la manifestation et se moque de lui pour avoir été au mauvais endroit au mauvais moment. Seule personne noire parmi le groupe à ce moment-là, la police ne lui retire pas les menottes alors que les autres sont démenottés. Il passera la nuit en garde-à-vue, avant d’être relâché sans poursuites.

Plusieurs interpellés ont des dates de procès, dont au moins un lycéen. Certains sont interdits de manifester ou de quitter le territoire français.

Les jeunes dans le viseur de la répression

Le lendemain du 7, les manifestants se rassemblent dès 9h devant le commissariat de Noailles pour exiger la libération des détenus. L’intersyndicale décide même de déplacer la manifestation, qui devait initialement se rassembler à la place de Gaulle, au commissariat. Dans les jours qui suivent, les tentatives de blocus s’enchaînent ainsi que les interpellations et les violences : le 10, lors d’un blocus à Saint-Exupéry, les membres de la direction et la police s’en prennent ensemble aux lycéens, ainsi qu’aux grévistes de l’éducation et de l’entreprise Satys venus les soutenir.

Selon un communiqué de Sud Éducation, un membre de la direction s’en prend physiquement à un élève en le ceinturant et le plaquant au sol. Deux plaintes sont déposées contre le député LFI Sébastien Delogu, accusé de faits de violence. Ce dernier disait s’interposer pour protéger les lycéens menacés par leur direction. Le 13, ce sont 5 jeunes aux lycées Jean-Perrin, Ampère, et Marcel Pagnol qui sont interpellés. Le 17, la police intervient violemment au blocage du lycée Saint-Charles, traînant les jeunes pour les faire descendre des poubelles.

La répression contre les lycéens précède le mouvement social actuel : lors de la réforme des lycées professionnels en octobre, des lycéens dans toute la ville tentent de bloquer leurs établissements. Axel, en première au lycée Thiers, témoigne d’une répression qui ne s’arrête pas depuis : « On s’est fait plaquer contre les murs, on s’est fait gazer et menacer par les policiers. Des fois sans même avoir tenté le blocus, juste pour avoir été là ». Au lycée Victor Hugo, c’est la direction qui mène la charge contre les lycéennes musulmanes, mobilisées déjà depuis l’année dernière contre la stigmatisation raciste et sexiste de leurs tenues. La répression locale fait écho aux politiques nationales qui cherchent à tout prix à encadrer la colère de la jeunesse, que ce soit par les circulaires sur la laïcité de Pap Ndiaye ou la plainte déposée contre Louis Boyard pour son « blocus challenge » pour « incitation au délit d’entrave et incitation à la violence. »

« La jeunesse continuera à se mobiliser »

Aujourd’hui, la mobilisation des lycéens s’inscrit dans la bataille des retraites, mais leurs revendications dépassent ce projet de loi. Ils parlent également du service national universel, du réchauffement climatique, et de la violence policière. Certains se montrent déterminés depuis le début de la bataille à faire monter la mobilisation d’un cran en dépassant le cadre de journées isolées, comme nous l’explique Zeina, élève de seconde au lycée Montgrand : « Il faut qu’on enchaîne les grèves et les blocus pour faire effet, parce que si on en fait un tous les mois, 1) ça risque de pas marcher et 2) ça risque de pas avoir d’impact. Si on enchaîne grève-blocus-manif, grève-blocus-manif, là les gens vont voir que même les jeunes sont impactés et qu’on est dans la bataille. »

Alors que plusieurs syndicats dans l’éducation nationale ont appelé à la grève lors des épreuves du baccalauréat débutant ce lundi 20 mars, les dirigeants syndicaux tentent de pacifier le mouvement. Ainsi, les élèves ambitionnent de déborder le cadre contenu de l’intersyndicale, à l’heure où Philippe Martinez et Laurent Berger appellent tous les deux à ne pas perturber le bac.

Dans ce contexte, la répression montre que le gouvernement craint une mobilisation massive des étudiants et des élèves, qui pourraient jouer un rôle décisif dans les semaines à venir suite à la crise politique déclenchée par l’utilisation du 49.3. « Ils ont peur de nous » avait ainsi déclaré Lola, lycéenne à Saint-Charles et militante à la FIDL-USL lors du rassemblement du 7 mars. « Ils ont hyper peur de ce qu’on est capables de faire. La jeunesse continuera à se mobiliser. On est là, et on est forts ! »


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