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Culture et Sport

Mémoire historique

Les victimes du franquisme ou les oubliés de l’histoire

Jorge Calderón Traduction : Ivan Matevan « Il n’y a plus de tombes à ouvrir ». C’est l’affirmation lapidaire par laquelle le sénateur du Parti populaire (droite) de Murcie, José Joaquín Peñarrubia, voulait, la semaine dernière, trancher le débat au sujet de l’inclusion, dans le budget général de l’Etat, d’une provision pour l’exhumation des fosses de la guerre civile et du franquisme.

mercredi 28 octobre 2015

Le rapport de l’ONU

Cette affirmation est évidemment un mensonge absolu. Il y a actuellement 2.382 fosses recensées ; parmi elles, seules 400 ont été ouvertes. En outre, l’Association pour la récupération de la mémoire historique (ARMH) a 41 fosses sur liste d’attente.

Un récent rapport de l’ONU, publié après de nombreux entretiens avec les familles des victimes et de multiples enquêtes menées pendant plusieurs semaines, a rendu les choses très claires. Ce rapport affirme que l’Etat espagnol, qui compte plus de 114.000 disparus, est « le deuxième pays du monde, après le Cambodge, avec le nombre le plus important de personnes victimes de disparitions forcées dont les restes n’ont pas été récupérés ni identifiés ».

Le rapport dresse en outre une liste de mesures que le gouvernement espagnol devrait prendre à cet effet. Il préconise ainsi le retrait du corps de Franco de la Valle de los Caídos, afin que celle-ci devienne un lieu de mémoire et de souvenir des prisonniers républicains en situation de travail forcé qui ont construit le monument, ainsi que des fusillés qui y sont enterrés - et cesse ainsi d’être un lieu d’exaltation franquiste. D’autre part, le rapport affirme que les manuels scolaires devraient expliquer les atrocités de la dictature, et arrêter de parler d’un conflit entre les « deux Espagnes », ce qui revient à assimiler les deux côtés. Le rapport évoque également l’élaboration d’un « plan national pour la recherche » des personnes enterrées dans les fosses communes et les égouts, financé par le gouvernement et rapidement mis en place ; la coopération du gouvernement sur les affaires en cours pour poursuivre les tortionnaires, comme celle du juge argentin Maria Servini ; le répertoriage de toutes les victimes ; et, enfin, une enquête « jusqu’au bout » sur les milliers de cas d’« enfants volés » sous le franquisme.

« Le pacte de silence » de la Transition

Comme on le voit, même une institution aussi réactionnaire et impérialiste que l’ONU tourne la « démocratie » espagnole en ridicule concernant cette question. On parle de toute la « démocratie » espagnole parce que cette affaire a constitué l’un des plus grands tabous et l’une des plus grandes renonciations de l’opposition anti-franquiste lors de la « transition espagnole ». Comme le rappellent les Associations des victimes, celles-ci sont sans justice depuis 39 ans, 11 mois, 11 jours et 42 minutes : c’est-à-dire depuis l’heure exacte à laquelle le sanglant dictateur Francisco Franco est mort, le 20 novembre 1975 dans son lit d’hôpital.

Pendant la dictature, les victimes devaient se taire et se voyaient même refuser le droit de pleurer leurs morts. Comme l’a récemment raconté à la télévision Hilda Farfante, professeure et fille de deux professeurs républicains fusillés, les victimes devaient « fermer la bouche pour se taire, serrer le poing et les dents pour ne pas exploser de rage et lever le bras droit pour faire le salut fasciste et chanter ’El Cara al Sol’ (hymne du fascisme espagnol), et entendre tous les jours que [leurs] parents étaient des tueurs rouges. »

Comme on le disait, lors de la transition, les victimes ont été trahies et oubliées. La loi d’amnistie de 1977, soutenue par les principales organisations de gauche (PSOE, PCE, UGT et CCOO), a laissé les tortionnaires et assassins franquistes impunis, en mettant les deux côtés, victimes et bourreaux, sur un pied d’égalité. Rien n’a été prévu pour enquêter ces crimes, déterrer les morts et répondre aux demandes des victimes. C’est seulement quelques années plus tard que certains historiens, étrangers au départ, ont commencé à étudier le sujet.

La loi « injuste » de mémoire historique de Zapatero

Le gouvernement du PSOE de Zapatero a certes un peu incorporé le discours des victimes dans la loi de mémoire historique, votée en 2007. Cette loi était cependant totalement insuffisante, inefficace et a légitimé le « pacte de silence » de la transition, comme le reconnaissent la majorité des associations de victimes.

Bien que de l’argent ait été donné pour la première fois aux associations afin de déterrer et cataloguer les républicains morts et enterrés sur tout le territoire, cela s’est avéré insuffisant dès le départ. En outre, dans le texte de loi, les deux camps de la guerre civile étaient encore assimilés. « Les deux ont tué » disait-on, et on a laissé de côté les morts advenues, pendant la transition, entre les mains de la police, de l’armée et des groupes d’extrême-droite.

Le PP : les héritiers du franquisme

Si le PSOE n’avait rien fait pour les victimes du franquisme et l’a finalement fait de la manière détaillée ci-dessus quand il était au pouvoir, que peut-on attendre de l’UCD ou du PP, héritiers directs du franquisme ? Ces deux partis, fondés par des ministres de la dictature et actuellement dirigés par leurs fils et descendants directs, ont exclu, humilié, vexé historiquement les victimes du franquisme et continuent à le faire aujourd’hui.
Au cours des quatre dernières années, la droite au gouvernement a éliminé toute subvention publique pour l’ouverture des fosses. Le Parti Populaire, localement, a arrêté les fouilles déjà en cours et a refusé, au Congrès et au Sénat, de voter toutes les motions et les textes appelant à condamner le franquisme.
Ils n’ont par ailleurs pas arrêté d’humilier publiquement les victimes avec des déclarations honteuses. On a déjà signalé la déclaration du sénateur de Murcie ; mais d’autres s’y ajoutent, comme celle de la députée Monica Lopez qui a dit qu’ « il faut laisser les morts en pais et surtout ne pas ouvrir de nouvelles plaies », ou celle du porte-parole Rafael Hernando qui a osé dire que « les familles se souvenaient de leurs victimes seulement quand il y avait de l’argent à gagner. »

« Laissez-nous enterrer nos morts »

C’est la phrase que répètent à l’envi les familles des fusillés sous la dictature. Comme on le voyvoitons, les victimes du franquisme souffrent depuis près de 80 ans de l’abandon le plus absolu. Pendant les 40 ans de dictature, elles devaient retenir leurs larmes, se taire et souffrir d’une grande humiliation ; depuis 40 ans de « démocratie », elles continuent à être trahies, abandonnées et oubliées.

L’enseignante dont nous avons parlé plus tôt l’exprime avec clarté. A 85 ans, elle raconte qu’elle était convaincue qu’« un jour elle pourrait déterrer ses parents car [elle] sai[t] précisément dans quelles fosses communes ils se trouvent, même si [elle] ne le verra pas. » Elle a affirmé par ailleurs : « ce qui me reste de la vie, je vais en profiter pour parler de mes morts même si pendant 40 ans, je ne pouvais pas le faire, et pour lutter pour leur mémoire et pour le rêve pour lequel ils sont morts. »

Vérité, Justice et Réparation

C’est le slogan que brandissent les associations de mémoire historique et de victimes du franquisme. La vérité, pour savoir tout ce qui s’est passé. La justice, pour que tous les assassins et tortionnaires du franquisme soient jugés. La réparation, à commencer par déterrer leurs morts des égouts et des fosses communes afin de les enterrer vraiment, et commencer ainsi à revendiquer leur message et leur mémoire humiliée, oubliée et bafouée tant par la dictature que par la « démocratie ».

Nous savons que tout cela est impossible sous le régime de 1978, surgi de la « transition » amiable et de la « trahison » des principaux dirigeants de l’opposition anti-franquiste de gauche. Seul un profond changement de régime, où dirige la classe ouvrière organisée en parti révolutionnaire, sera capable de satisfaire cette revendication fondamentale.