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Marchand de morts

Industrie militaire : l’impérialisme français en déclin sur le marché des armes

Après deux années records, les exportations militaires françaises doivent affronter la concurrence nouvelle des puissances montantes de l’industrie de l’armement et la crise de l’impérialisme français après ses déboires en Afrique. La France reste cependant tout en haut des classements de marchands de mort.

Enzo Tresso

8 janvier

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Industrie militaire : l'impérialisme français en déclin sur le marché des armes

Crédit photo : Licence Wikimedia Commons

Après la vente de quatre-vingts avions Rafale aux Émirats arabes unis en 2022, la France s’était hissée au troisième rang du commerce mondiale de l’armement. Toutefois, si les carnets de commande de la firme Dassault ne désemplissent pas, avec la commande préalable de 54 appareils émise par l’Arabie Saoudite, les 42 chasseurs commandés par l’Indonésie et l’accord de principe indien pour l’acquisition de 26 Rafales, le 13 juillet dernier, la centralité de l’avion de combat dans les exportations du matériel de mort français fait courir aux industries militaires le risque d’un déclassement en raison de la fragilité des commandes dans un contexte international tendu et d’une diversification large de la production des nouveaux concurrents français. Dans le contexte d’un réarmement mondial, les stratégies compensatoires de la France demeurent limitées, alors que les derniers bastions de la Françafrique tombent les uns après les autres, privant l’Etat impérialiste des conflits-vitrines et des guerres publicitaires nécessaires à l’exportation des instruments de mort made in France.

Aux origines du programme militaire français : autonomie stratégique et déficit du commerce extérieur

Le programme militaire français, dont les grandes lignes ont été esquissées sous la présidence gaulliste, se fonde sur un objectif d’indépendance des forces armées françaises. Ambitionnant de rendre pleinement auto-suffisante l’armée française, De Gaulle avait favorisé le développement d’une industrie militaire capable de pourvoir à la majeure partie de ses besoins. Comme le note Jean-Michel Bezat dans les colonnes du Monde, « cette ambition a une faiblesse, inhérente au statut de puissance moyenne de la France : ses armées offrant un débouché limité, la BITD [Base industrielle et technologique de défense] doit exporter pour survivre ».

Minée par cette contradiction fondamentale, l’autonomie technologique de l’armée n’est possible qu’assortie de l’exportation d’une grande partie de sa production, condition nécessaire du financement de la recherche militaire et du développement de ses moyens technologiques. Comme le résume le Rapport au Parlement, transmis fin 2023 par le ministre de La Défense, « s’agissant de la modernisation de notre outil de défense, l’enjeu des exportations est resté similaire : pour disposer dans la durée d’un outil de défense performant, qui puisse nous permettre de faire face à l’éventualité du retour d’un conflit de haute intensité auquel nous serions partie prenante, nous avons besoin d’une Base industrielle et technologique de défense (BITD) résiliente, compétitive et innovante, et qui a besoin des marchés à l’exportation pour asseoir son modèle économique » (p. 10) ».

Dans cette perspective, en dépit d’une production diversifiée, le Rafale demeure le produit phare de l’industrie française : s’il est l’avion de chasse générique de la force aérienne nationale, les commandes étrangères dépassent les commandes internes. Jusqu’en 2023, Sur 453 commandes, 261 furent destinées à des gouvernements étrangers. Une centralité stratégique d’autant plus cruciale que l’importance du complexe militaro-industriel français s’est accrue dans le contexte d’une aggravation du déséquilibre de la balance du commerce extérieure. Tandis que le déficit est passé de 40 milliards en 2007 à 107 milliards en 2020, jusqu’à atteindre le record de 163,7 milliards en 2022 soit 7% du PIB, la France a fait le choix de compenser ce déficit abyssal, notamment par une stratégie d’écoulement agressive de sa production militaire.

Le marché de la mort en plein « boom »

Le président d’extrême-droite Narendra Modi a initié la procédure d’achat de 26 Rafale, le 2 Novembre 2023, pour un bénéfice estimé, par les médias indiens, de 5 à 6 milliards d’Euros. Si une partie de la commande de l’Indonésie avait été honoré en 2022, la deuxième tranche de 18 Rafale est entrée en août dans le carnet de commande de Dassault.

En outre, parce que l’Allemagne bloquait sa commande de 48 Eurofighter Typhoon, en raison de l’assassinat en 2018 du journaliste Jamal Khashoggi, l’Arabie Saoudite s’est tournée vers la France et vers Dassault pour l’acquisition de 54 appareils Rafale. Toutefois, avec la normalisation des relations entre Israël et l’Arabie Saoudite, qui intercepte en mer rouge une partie des missiles houthis, l’Allemagne considère la possibilité de lever le véto et de remettre en marche la commande initiale, comme l’a déclaré Annalena Baerbock, ministre des Affaires étrangères, dimanche. La commande à Dassault pourrait ainsi n’avoir été qu’un moyen de faire pression sur Berlin. Si, toutefois la commande soudanienne devait être maintenue, elle devrait approcher la dizaine de milliards d’euros. Au total, Dassault pourrait atteindre les 98 commandes, si l’Arabie Saoudite ne se détournait pas du constructeur français et sans compter les commandes émises par l’armée française elle-même, assurant son activité jusqu’en 2033.

Ces commandes spectaculaires ne doivent cependant pas masquer les difficultés réelles que connaissent les exportations militaires françaises et les conséquences à moyen terme de la crise de l’impérialisme français en Afrique et dans d’autres parties du monde.

La France en retard sur le marché de la mort

Tout d’abord, une partie de la production française a du mal à se vendre. Les exportations françaises sont en effet quasiment exclusivement centrées sur le Rafale dont la production permet aux 400 filiales engagées dans le processus de rentabiliser leurs investissements. Du côté des véhicules terrestres, les industries françaises ne produisent plus de char Leclerc et ses véhicules de pointe (comme le Jaguar, le Griffon ou le Centaure) sont davantage taillés pour des conflits asymétriques ou le « maintien de l’ordre » violent, que pour des engagements conventionnels entres armées régulières. Seule la Belgique a fait acquisition de quelques blindés légers, dans le cadre d’un accord de coopération plus large.

Sur ce marché, la France doit faire face à la concurrence de nouvelles puissances industrielles dont la remilitarisation croissante a favorisé l’essor du secteur de l’armement, comme la Corée du Sud, la Turquie et Israël. Si le gouvernement espérait que les sanctions économiques qui pèsent sur l’industrie russe dérouterait une partie de la clientèle du Kremlin vers les armateurs français, il est également obligé de constater que « l’environnement concurrentiel a profondément évolué au cours de ces dernières années. Aux côtés des exportateurs historiques comme les Etats-Unis, la Russie ou l’Allemagne, des acteurs plus récents s’affirment chaque jour d’avantage [sic] sur le marché de l’armement, à l’instar de la Chine, de la Corée du Sud ou de la Turquie, lesquels bénéficient d’une montée en gamme de leurs produits et d’un contrôle export désinhibé » (p. 44 du rapport) ».

La Corée du Sud, dont le secteur industriel tire profit de la menace persistante du Nord, est ainsi passé de la 31e place des exportateurs en 2000 à la 9e en 2022. La Turquie, 12e exportateur en 2022, a mis en place une puissante armée et se trouve à la pointe de l’industrie des drones qui propose une gamme complète alors que la France a longtemps ignoré ce secteur de l’armement. Pour contrebalancer cette situation, la Loi de Programmation militaire inclut une enveloppe pour le développement des drones tandis que Dassault a annoncé travaillé sur un prototype destiné aux forces françaises.

En outre, le camouflet de l’impérialisme français en Afrique prive l’Etat d’un de ses terrains de démonstration favoris, menaçant de fissurer l’écran publicitaire à propos duquel Jean-Yves le Drian, ministre socialiste de la défense, fanfaronnait en 2014, devant le Sénat : « Les opérations nombreuses et difficiles dans lesquelles sont engagées nos armées font pleinement partie de cette dynamique. Je pense en effet que la démonstration de notre force, c’est-à-dire la puissance et l’efficacité de notre matériel, partout dans le monde, contribue d’une manière décisive à la crédibilité de nos équipements et, par-là, à la réussite de nos exportations ».

Parce que l’Etat a le monopole de la vente des équipements militaires produits sur son sol, il en est également, pour une part, le marché d’écoulement [1] et, d’autre part, le promoteur international : dans ces conditions, et sur fond d’un contexte international particulièrement instable et belliciste la tentation sera donc grande de trouver ou de créer des conflits-vitrines pour mettre en valeur une production qui, à l’exception du Rafale, se heurte à une grande concurrence internationale. L’urgence militante est donc, pour l’heure, de dénoncer les derniers bastions de la Françafrique et de surveiller de près les plans de projection de la bourgeoisie militaro-industrielle française. A commencer par les conflits en cours, où l’Etat Français continue d’exporter son savoir-faire sanglant. On retiendra à ce propos du rapport annuel sur les exportations d’armes de la France, présenté par le ministère des Armées en juillet 2023, les 208 millions d’euros de matériel militaire vendus par la France à Israël depuis 10 ans.


[1Claude Serfati, L’État radicalisé  : la France à l’ère de la mondialisation armée, Paris, La Fabrique éditions, 2022, 241 p.



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