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Grève dans l’automobile aux Etats-Unis : « la CGT a beaucoup à apprendre de la lutte de l’UAW »

Alors que la grève pour les salaires s’est étendue à une quarantaine de sites, la force incroyable que montrent les métallurgistes américains doit faire réfléchir tous les syndicalistes de la CGT. Par Vincent Duse, de la CGT Stellantis Mulhouse.

Vincent Duse

25 septembre 2023

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Grève dans l'automobile aux Etats-Unis : « la CGT a beaucoup à apprendre de la lutte de l'UAW »

Crédit photo : Luigi Mori, @LeftVoice

« Nous sommes tous américains » : voilà ce qui disent de plus en plus de salariés du groupe Stellantis (ex-PSA Peugeot Citroën) en France. Dans ces usines, tous les syndicalistes et salariés suivent avec attention ce qui se passe outre-Atlantique. Depuis presque une semaine, un grand mouvement de grève a commencé dans le secteur automobile aux Etats Unis, pour des augmentations de salaires de 45 % sur quatre ans, pour les 32 heures et contre la division des travailleurs de statuts différents. La grève, qui s’est étendue à une quarantaine de sites des groupes Ford, General Motors et Stellantis (Fiat-Chrysler-PSA), pourrait s’élargir encore à d’autres usines du groupe. Il s’agit d’une des grèves les plus importantes de la classe ouvrière américaine depuis des années, dont la portée internationale est majeure, et, même en France, pays de la grève, les syndicats feraient bien de s’inspirer des travailleurs américains des « Big Three ». En effet, sur plusieurs aspects, les métallurgistes américains sont en train de montrer comment dépasser les problèmes auxquels se confronte le syndicalisme français. Notre CGT a beaucoup à apprendre de ce mouvement.

Il faut arrêter de lutter entreprise par entreprise

Une des premières démonstrations de force de la grève des « Big Three », c’est bien la force de l’union entre des salariés de différentes entreprises : si cela peut paraître évident, la réalité du monde syndical fait qu’aujourd’hui, sauf sur des réformes gouvernementales comme la réforme des retraites, l’unité dans l’action entre différentes entreprise est absente des habitudes syndicales françaises. Ainsi, Sophie Binet, interrogée à de nombreuses reprises sur la question des salaires, a systématiquement répondu que ce combat devait se faire « boîte par boîte ».

Pourtant, la stratégie des grèves « boîte par boîte » a, dans un sens, déjà montré ses limites : à l’automne dernier, quand de nombreux salariés se sont mis en grève, chez Total et ExxonMobil, chez Sanofi, dans l’énergie, ou encore chez Stellantis, rien n’a été fait pour tisser des liens entre ces grèves et taper au même moment. Résultat : certains n’ont rien gagné, quand d’autres secteurs ont obtenu des augmentations inférieures à l’inflation.

Les métallurgistes américains montrent l’alternative : l’unité, dans un seul et même mouvement de grève, de tous les salariés d’une branche pour les mêmes revendications. Un exemple et un rappel qu’il faut arrêter de lutter seulement dans le cadre des Négociations Annuelles Obligatoires (NAO). Imaginons, en France, une grève de l’ensemble du secteur automobile, qui intégrerait non seulement Renault et PSA-Stellantis, mais aussi toutes les usines des sous-traitants les plus importants : le rapport de force en serait démultiplié et la possibilité de gagner beaucoup plus importante, à condition de rester unis jusqu’à ce que les revendications soient acceptées dans toutes les entreprises, des donneurs d’ordre aux derniers sous-traitants. Cela nécessiterait cependant une volonté active des fédérations et confédérations syndicales, la CGT la première, pour faire ce travail de coordination des usines et des entreprises, pour préparer, en amont, un plan de bataille pour réellement arrêter l’économie.

Unir les salariés autour de revendications offensives

L’autre force du combat outre-Atlantique, c’est la question de l’unité des travailleurs autour d’un même programme, autour de revendications unificatrices. D’une part, les grévistes demandent 10% d’augmentation par an sur quatre ans (soit 46% sur quatre ans), et la fin du système des « two-tiers ». En effet, les salariés peuvent avoir des contrats de travail différents avec des rémunération différentes en fonction de leur année d’embauche.

Si, en France, le système de « two-tiers » n’existe pas, l’emploi d’intérimaires et de contrats précaires est très important, et concerne, dans certaines usines automobiles, un tiers voire la moitié des ouvriers à la chaîne. Cet outil de division des salariés mis en place par le patronat permet de maintenir une pression constante sur une grande partie de l’effectif, et d’empêcher ainsi qu’une grève paralyse toute l’usine, tout en permettant de pouvoir licencier facilement une partie des salariés. Face à cela, rares sont les grèves qui réussissent à mettre en branle les intérimaires, car les conséquences d’une défaite sont souvent synonymes de licenciement.

Dans ce contexte, la grève de l’UAW montre une voie alternative pour unifier tous les salariés d’un secteur. En mettant dans la balance tout simplement la fin du système des two-tiers, la grève permet d’embrasser tous les travailleurs et de construire une solidarité de classe entre tous les statuts. En France, l’immense majorité des syndicats ignore les problèmes des sous-traitants et intérimaires. Dans beaucoup d’usines, des syndicats différents existent entre sous-traitants et salariés « maison ». Autant de divisions qu’il faut détruire, et que seul un programme offensif, dans la lutte, permettra d’abattre.

Arrêtons de quémander 2 ou 3% : il faut des réelles augmentations de salaire !

Alors que l’inflation alimentaire dépasse les 15% et le litre d’essence 2€, les syndicalistes français semblent souvent très parcimonieux. Les grévistes réclament généralement entre 2% et 6% d’augmentations, soit des augmentations inférieures à l’inflation. Mais avec un tel programme minimum, rares sont les grèves qui sont majoritaires et qui tiennent dans le temps. Car à quoi bon faire une grève pour 50€ d’augmentation si vous avez perdu en deux ou trois jours ce qu’une telle augmentation vous donnerait en six mois ?

En revendiquant de vraies augmentations de salaire, de l’ordre de 45% en quatre ans, l’UAW permet aux salariés de s’engager dans la lutte avec un programme qui en vaille la peine, qui vaut les sacrifices que demande une grève. Il faut en finir avec les demi-revendications, les demandes de prime ridicules : demandons 400€ ou 500€, demandons 15% ou 20% d’augmentation, c’est ce que les salariés ont perdu ces dernières années ! Un tel programme pour unifier tous les secteurs de l’usine serait la base pour mener des grèves majoritaires offensives en France.

Caisse de grève et préparation d’une bataille dure

Si, en France, la caisse de grève est devenue ces dernières années un outil utilisé par de plus en plus de grèves pour tenir dans la durée, la caisse de grève du syndicat des métallurgistes de l’automobile UAW a de quoi faire rêver : 825 millions de dollars de réserves, pour 145 000 syndiqués. En France, seule la CFDT a une caisse permanente, quand la CGT et Solidaires refusent de donner une partie des cotisations syndicales pour la préparation de caisses de grève pour les combats futurs.

Les syndicats lutte de classe en France devraient constituer, en amont des combats, des caisses de grèves, en prenant une partie des cotisations pour faire des réserves. Non seulement, cela permet de partir en grève avec des journées d’avance, mais cela permet aussi de convaincre, dès le début du mouvement, les collègues les plus précaires de rentrer dans la bataille. Historiquement, dans certaines corporations comme les cheminots, il était d’usage chez les syndiqués de tenter de conserver toujours un « mois de réserve » en cas de grève pour pouvoir tenir. Une pratique qui non seulement s’est largement perdue, et une perte qui de surcroit fait reposer sur les épaules de chaque travailleur, individuellement, le poids de sa grève. La constitution de caisses de grèves, en amont même de la lutte est une condition nécessaire pour permettre de convaincre le plus grand nombre de grévistes de rejoindre le combat.

Lire aussi : La grève des travailleurs de l’automobile inquiète Biden, et c’est une bonne nouvelle

Evidemment, la grève des salariés de l’automobile américains n’a pas encore tous les atouts dans sa main pour gagner face aux géants que sont Ford, General Motors et Stellantis. La logique de la direction du syndicat UAW et de son dirigeant Shawn Fain reste encore de « faire pression » sur les entreprises, par des ultimatums et en s’adressant à Joe Biden en échange d’un soutien pour les présidentielles. Une logique de pression qui empêche de réfléchir jusqu’au bout à comment bloquer l’économie de l’industrie automobile, qui sera la seule façon de faire plier la bourgeoisie. Aussi, la stratégie adoptée par la direction du syndicat pourrait finir par nuire à la grève.

Si celle-ci s’étend désormais à plus de 40 sites, alors que l’UAW représente 146 000 ouvriers chez les « trois géants », il y a de quoi largement augmenter le rapport de forces. Une généralisation qu’il faudra réaliser pour gagner et qui passera par l’auto-organisation. Une nécessité d’autant plus urgente que le mouvement est encore très peu démocratique, et que l’absence d’Assemblées Générales et d’une démocratie des grévistes pourrait permettre à l’UAW de négocier et signer des accords sans consulter la base, empêchant ainsi de mettre l’une des plus grandes branches de l’économie à l’arrêt.


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Vincent Duse

Ouvrier PSA-Stellantis Mulhouse, militant CGT

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