Quand Martinez discute avec Roux de Bézieux

CGT-MEDEF : à propos d’un débat à la Fête de l’Huma

Paul Morao

CGT-MEDEF : à propos d’un débat à la Fête de l’Huma

Paul Morao

Le 13 septembre dernier, Philippe Martinez accueillait le patron du MEDEF à la Fête de l’Humanité pour un débat au caractère inédit. Présenté comme une discussion « projet contre projet », celle-ci n’a cependant pas manqué de révéler une logique de « dialogue » sous-jacente et une déconnexion problématique avec l’urgence de la situation. L’absence de plan de bataille reste en effet brûlante, et l’importance accordée à un débat abstrait avec le MEDEF dans ce contexte interroge sur les priorités de la direction de la centrale syndicale de Montreuil.

Un débat « projet » contre « projet »… mais loin des réalités de la crise

 « J’en rêvais » : dimanche 13 septembre, Philippe Martinez invitait Geoffroy Roux de Bézieux, le patron des patrons, à débattre avec lui dans le cadre de la Fête de l’Humanité. Une discussion présentée comme « une confrontation inédite, projet contre projet, sur la sortie de crise et le monde que l’on souhaite pour demain » au cours de laquelle le leader de la CGT et le chef du MEDEF sont revenus sur de nombreux sujets, des remises en cause du capitalisme suscitées par la pandémie de covid-19 à la réponse au chômage en passant par l’existence même de la « lutte des classes ».
 
Pendant une heure et demi, le débat a donné lieu à la mise en scène d’oppositions canoniques : « travail » contre « capital », « modèle social » contre « charges patronales », « État » contre « marché », « réglementation » contre « liberté d’entreprendre », « lutte de classe » contre « oppositions mouvantes » et réconciliables. Des oppositions bien souvent abstraites, le choix de discuter de « projet » favorisant une discussion générale, pour ne pas dire convenue, et parfois déconnectée de la réalité à laquelle font face des millions de travailleurs et de travailleuses ces derniers mois.
 
Pas de retour sur les mobilisations ouvrières qui de Renault-Trucks aux Chantiers de l’Atlantique en passant par Toyota, Bombardier ou PSA ont permis en mars d’imposer la fermeture de nombreuses entreprises non essentielles contre l’avis de leurs patrons. Pas de rappel des travailleurs et travailleuses morts du Covid après avoir travaillé pendant le début de l’épidémie chez Renault-Cléon, PSA-Poissy ou Carrefour, pendant que patrons et cadres profitaient du télétravail. Pas d’évocation du récent plan de relance du gouvernement de 100 milliards d’euros, dont 20 milliards d’euros de baisses d’impôts de production. Pas de référence aux plans de licenciements et de suppressions d’emplois déjà annoncés ou en cours chez Airbus, Air France, Renault, Boiron, Auchan, Alinéa, AAA, General Electric, Nokia. Pas de discussion sur le « il faudra travailler plus », prononcé par Roux de Bézieux à l’Université d’été du MEDEF.

Désincarnée, la discussion « projet contre projet » finit par faire du « débat d’idées » un voile qui recouvre une réalité brutale. Le Président du MEDEF peut ainsi tranquillement déclarer que la « liberté d’entreprendre permet la créativité, la création de richesses et leur partage » sans se voir rappeler la situation très concrète des dizaines de milliers de salariés sous le coup d’une menace de licenciement, ou des centaines de milliers d’intérimaires qui ont constitué la variable d’ajustement depuis le début de la crise. Il peut également affirmer qu’« en France, l’essentiel des entreprises, c’est du capital patient », deux jours avant l’annonce de la fermeture du site de Bridgestone et ses 863 licenciements.
 
Déconnecté de la réalité concrète qui en constitue l’arrière-plan, le « débat d’idées » accentue alors une de ses tendances naturelles : « mettre sur le même plan » deux discours au contenu et à la nature censés être opposés. Certes, contrairement aux débats télévisés, que leurs mécanismes cachés, disséqués par Pierre Bourdieu dans son Analyse d’un passage à l’antenne, orientent vers la diffusion de l’« idéologie dominante », la discussion organisée à la fête de l’Huma affichait sa volonté d’opposer au discours dominant une « alternative ». Mais, en reproduisant l’« équité formelle » et la « fausse symétrie » caractéristiques de l’exercice, le débat conduit malgré tout à faire oublier l’essentiel : le « discours dominant » porté par Geoffroy Roux de Bézieux a les moyens de ses ambitions, et s’impose quotidiennement dans la réalité. Le Plan de Relance du gouvernement, dont le MEDEF s’est dit très satisfait, en est un exemple récent, comme avant lui la quasi-totalité des politiques mises en œuvre par le gouvernement.
 
À l’inverse, le « discours dominé » qu’est censé porter Philippe Martinez, et plus largement tout projet qui vise à refuser que les travailleurs ne paient la crise, ne peut s’énoncer sans poser en même temps la question de la stratégie qui permettrait de l’imposer effectivement. En clair, discuter avec le Président du MEDEF de l’importance de défendre les intérêts des travailleurs, sans parler du plan de bataille adéquat qui permettrait, à rebours de la politique actuelle, d’imposer un programme ouvrier face à la crise, c’est vider le discours de toute substance. Et comme ce plan de bataille n’existe pas, la discussion avec le Président le MEDEF finit par donner l’impression de tourner à vide, ou même de constituer une fin en soi. Au point que L’Humanité peut assume que « de manière courtoise et incisive, les deux protagonistes ont conféré une vraie signification à cette expression tarte à la crème qu’est le "dialogue social" ».
 

Une discussion imbibée de l’esprit du « dialogue social »

 
Au-delà de la question de savoir si l’on peut débattre avec Geoffroy Roux de Bézieux, ce qui même pour la CGT n’a rien d’évident comme le démontre le fait qu’un tel débat soit resté jusqu’alors inédit dans son histoire, il est clair que cette discussion de rentrée reflète les tendances conciliatrices de la direction de la confédération. Si Philippe Martinez a revendiqué ce débat en expliquant, en introduction, qu’il « il y a besoin de ce genre de débat pour que les citoyens se forgent leurs idées », ce choix est révélateur de la logique défendue par la direction de la CGT, qui fait du « dialogue » avec le patronat le moteur central de son activité. Et à l’opposé des discours médiatiques et politiciens qui parlent d’une CGT « contestataire », comme si le syndicat ne s’asseyait jamais à la table de négociations. Alors que Philippe Martinez affirme au début du débat qu’il est « sûr » de ne « pas convaincre » le patron du MEDEF, cet objectif affleure au long du débat, au détour de différentes phrases. À propos du « dumping social », le dirigeant syndical interpelle ainsi le patron du MEDEF : « Jusqu’ici les entreprises, y compris françaises, profitent de ces États peu regardants pour s’y implanter. Au MEDEF, vous pourriez taper du poing sur la table. »

Détachant l’opposition entre les projets du MEDEF et de la CGT de leur ancrage dans deux classes aux intérêts antagoniques et irréconciliables, la fameuse « lutte de classe » évoquée en conclusion, extrayant ces projets de leurs conditions concrètes de réalisation, la discussion « projet contre projet » finit en débat ouvert sur de multiples mesures déhiérarchisées. Il n’est dès lors pas anodin que, lorsque Roux de Bézieux souligne la faible probabilité que le « patronat polonais » accepte un SMIC européen, Philippe Martinez conclue : « À vous entendre, on ne pourrait rien faire. Voilà où nos visions sont opposées. »

En plaçant le fond du désaccord sur le terrain de l’opposition au conservatisme patronal, le dirigeant de la CGT s’éloigne alors du terrain de l’opposition de classe, et retrouve le champ du « dialogue social », qui consiste précisément à tenter d’arracher au patronat, par la discussion, la mise en place de mesures progressistes, voire même l’alignement des intérêts entre capital et travail. Mais une telle interpellation est illusoire, comme avant les appels de la CGT à ce que le gouvernement « dresse une liste des secteurs non-essentiels » pour en organiser la fermeture pendant le confinement, ou encore la récente demande de mettre en place des « contreparties » aux aides publiques que distribue le gouvernement au patronat, deux revendications mises en échec.

Dialogue social ou plan de bataille face à la crise ? Il faudra choisir

 
Le problème de ce choix du « dialogue » qui semble prévaloir du côté de la CGT, comme des autres syndicats, depuis le début de l’épidémie, et qui s’exprime dans le débat avec le MEDEF, n’est pas seulement une question de principe. Il va de pair avec le refus de construire un véritable plan de bataille à la hauteur pour tenter d’imposer, autrement que par le dialogue, des mesures permettant d’empêcher que le monde du travail ne paie la crise, économique comme sanitaire. La date du 17 septembre, journée sans lendemain et autres initiatives que les directions syndicales n’ont pas cherché à construire, sont exemplaires du « minimum syndical » mené pour s’opposer aux attaques du gouvernement et du patronat. De même, l’absence d’initiative pour rompre l’isolement des nombreuses entreprises qui font face à des plans de licenciements ou à des attaques contre leurs conditions de travail dans le cadre d’accords de performance collective (APC) est patente.
 
Cet ancrage dans le dialogue social s’inscrit par ailleurs dans une stratégie consciente du gouvernement, celle de tendre la main aux syndicats en les embarquant dans de stériles négociations sur les réponses à la crise pour mieux les encadrer et, surtout, recadrer le monde du travail et faire taire ceux qui pourraient contester les choix dominants. Tout au long du confinement cette stratégie a conduit les directions syndicales à accepter le dialogue et à laisser le gouvernement dicter son calendrier. Dès le 19 mars, et alors que les luttes pour imposer l’arrêt de la production s’étendaient dans le pays, l’ensemble des confédérations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC) affichaient ainsi leur adhésion à l’unité nationale en acceptant de signer un texte commun avec les organisations patronales (MEDEF, CPME, U2P), affirmant « le rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective pour apporter des réponses à la crise sanitaire actuelle ». Quel est le résultat de cette politique ? Une gestion sanitaire catastrophique dont les impacts sur les travailleurs et travailleuses n’ont pu être atténués que par l’activisme et la capacité d’initiative des salariés et des syndicalistes de terrain, qui se sont mobilisés malgré l’absence de plan du côté de leurs directions.

Avec la nomination de Jean Castex, le gouvernement a choisi d’approfondir la logique de « dialogue social » en mettant en avant une figure politique plus « ronde » que Edouard Philippe. « Le dialogue, l’écoute, la recherche du compromis : voilà les leviers d’une démocratie apaisée » a ainsi pu expliquer en juillet le nouveau Premier Ministre qui s’est empressé d’organiser une Conférence du dialogue social à laquelle se sont rendus Philippe Martinez (CGT), Yves Veyrier (FO) et Laurent Berger (CFDT). À l’échelle des entreprises, les APC ou les accords d’activité partielle de longue durée (APLD) constituent le pendant de cette orientation vers le « dialogue » qui entend coopter les syndicats dans l’organisation de la reprise économique sous couvert de travailler au « maintien de l’emploi. »

Pourtant, le tournant du macronisme en faveur du dialogue social cache mal une réalité plus prosaïque : son extrême faiblesse dans une période potentiellement explosive. Après la grève historique contre la réforme des retraites, les multiples conflits qui ont agité de nombreuses entreprises privées pendant le confinement et à l’heure de la reprise économique, mais aussi la colère latente dans la santé ou dans l’éducation nationale, le gouvernement marche sur des œufs. Un million d’emplois détruits d’ici la fin de l’année, 345 plans de suppressions d’emplois : face au risque de l’explosion social Macron fait de nécessité vertu. Mais en accueillant positivement ce choix contraint du gouvernement, la direction de la CGT entre dans son jeu et désarme les travailleurs et les travailleuses.

À l’heure où les licenciements s’abattent sur notre classe, tandis que les précaires subissent déjà les affres d’une crise dont ils sont la première variable d’ajustement, le débat entre la direction de la CGT et le MEDEF apparaît finalement comme le symbole malheureux du choix du « dialogue social » et de sa déconnexion avec les nécessités qu’impose la crise économique. Les travailleurs et travailleuses qui font face à l’urgence vont donc devoir se battre pour imposer un plan de bataille à la hauteur et contraindre la direction de la CGT à abandonner le terrain du dialogue social. D’ores et déjà, dans un secteur particulièrement frappé par la crise, les travailleurs de l’aéronautique ont impulsé cette semaine une rencontre visant à poser les fondements d’une plan de bataille commun. Les initiatives en ce sens vont devoir se multiplier, et faire émerger un programme d’action permettant de refuser que les travailleurs ne paient la crise, étroitement articulé à un plan de bataille pour l’imposer dans la réalité.

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