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Edito

Bataille des retraites. Du moment Berger au moment pré-révolutionnaire

L'utilisation du 49.3 par Macron a ouvert une énorme crise politique et ravivé la mobilisation, changeant son caractère. Nous entrons dans un « moment pré-révolutionnaire » qui peut changer le rapport de forces entre les classes en France.

Juan Chingo

19 mars 2023

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Une tentative bonapartiste qui ne passe pas et qui amplifie et change le caractère de la mobilisation

Malgré la profondeur de la bataille des retraites, le manque de détermination de l’intersyndicale et sa recherche d’un compromis impossible avec le gouvernement avaient conduit ce puissant mouvement social qui s’est développé depuis quelques mois dans une impasse, comme nous l’avons dénoncé à plusieurs reprises. Dans ce contexte, l’offensive bonapartiste de Macron, utilisant un des leviers les plus autoritaires de la Vème République, le 49-3, pour passer sa réforme n’a pas seulement ravivé la mobilisation. Elle l’a amplifié, et en a changé le caractère.

Loin du mouvement « pacifique » et « responsable » dont se vantaient les dirigeants syndicaux, le 49.3 a permis à la lutte des masses de déployer des potentialités jusque-là contenues par l’intersyndicale. Nous entrons dans un « moment pré-révolutionnaire » qui peut changer le rapport de forces entre les classes en France.

Un gouvernement en crise, incapable de gouverner

La potentialité de la crise politique et sociale actuelle est liée, d’une part, au saut dans la crise gouvernementale dans le cadre d’une crise profonde du régime et, d’autre part, à la radicalisation du mouvement de masse. Le premier élément déterminant est ici la faiblesse de Macron. Il est non seulement minoritaire socialement dans le pays, mais aussi minoritaire à l’Assemblée.

Charles de Courson, député centriste indépendant et artisan central de la motion de censure transpartisane qui doit être votée ce lundi, affirme que, indépendamment de l’adoption ou non de cette motion de censure : « Ce qui est certain, c’est que ce gouvernement ne pourra plus gouverner. Je ne suis pas sûr que le président de la République ait mesuré toutes les conséquences de sa décision. Le pays va devenir de plus en plus ingouvernable. Je pense que l’actuel gouvernement est à l’agonie. On parle du changement de Premier ministre : cela me paraît évident, mais cela ne résoudra pas le problème de fond. Ça va très mal se passer, à l’Assemblée nationale, au Sénat et dans la rue ».

Une situation qui se développe dans le cadre de l’approfondissement de la crise organique du capitalisme français, face à laquelle le macronisme avait tenté de donner un répit aux classes dominantes dans un contexte de crise du bipartisme qui avait assuré la stabilité politique de la France au cours des dernières décennies. Le retour sur Terre de Jupiter Macron n’affaiblit pas seulement la figure essentielle du régime présidentialiste de la Vème République, elle ouvre aussi la voie à une polarisation et une tension politique toujours plus difficile à résoudre dans le cadre institutionnel, comme la crise politique actuelle l’a mis en évidence.

Une radicalisation du prolétariat dans son ensemble, avec des revendications claires et soutenues par des manifestations et surtout des grèves

Le deuxième aspect et élément central du « moment pré-révolutionnaire » est la radicalisation de larges couches du prolétariat. Depuis trois jours, d’innombrables émeutes ont lieu dans différentes parties du pays, avec de nombreuses manifestations et actions spontanées ou appelées par les Unions locales ou départementales des syndicats, face à la radicalisation de la base.

Dans un article intitulé « Comment l’exécutif tente d’enrayer la mécanique du chaos », un journaliste du Figaro s’inquiète : « "Par contagion, du mobilier urbain et quelques véhicules ont été touchés", note un officier de terrain qui a décelé dans ces actions sporadiques "beaucoup de ressemblance avec le mode d’action des "gilets jaunes", quand le mouvement a commencé à déraper  ». Bien que dans les actions des derniers jours on puisse effectivement faire un parallèle avec la révolte des Gilets Jaunes, sans avoir atteint toutefois les mêmes niveaux de violences, la nouveauté est que la mobilisation actuelle englobe différentes couches du prolétariat.

Contrairement au soulèvement de 2018 qui s’était concentré dans les zones péri-urbaines et semi-rurales, ici, le mouvement s’étend à l’ensemble du territoire national et touche y compris la base des syndicats, même les plus réformistes, comme l’a montré l’action de syndicalistes de la CFDT à Dijon, brûlant des mannequins à l’effigie du gouvernement. Une action désavouée par Laurent Berger. Comme le dit encore le député de la Marne, Charles de Courson : « Aujourd’hui, les organisations syndicales nous disent qu’elles ne sont pas certaines de pouvoir tenir longtemps les troupes, comme on disait autrefois. On a commencé à voir cette nuit les premiers débordements. Le risque est que les syndicats ne soient plus capables d’encadrer les mouvements ».

Mais la principale nouveauté c’est que, contrairement au mouvement des Gilets jaunes, la contestation s’enracine sur les lieux de travail. En se déroulant essentiellement en dehors des lieux de travail, le mouvement des Gilets jaunes ne remettait pas en cause l’essentiel de la relation salariale. A l’inverse, la mobilisation actuelle voit le mouvement ouvrier intervenir directement avec ses méthodes de lutte traditionnelle, la grève et les piquets, et soulève ainsi toute une série de revendications et d’aspirations, du rejet de la réforme à la remise en cause des conditions de vie et de travail, qui vont à l’encontre de la logique profonde du capitalisme néolibéral et lui confèrent un caractère potentiellement anticapitaliste.

Alors que se poursuit toute une série de grèves dans l’énergie, la pétrochimie, les ports, dans une moindre mesure les chemins de fer, ou du côté des éboueurs, ces éléments recréent la possibilité d’une dynamique de grève générale de masse. Celle-ci avait déjà été posée après le 7 mars mais n’avait pas pu se concrétiser du fait de la politique de l’intersyndicale. D’ailleurs, on a pu observer en réaction au 49.3 une radicalisation de la grève dans la raffinerie de Normandie, la plus importante de France, qui a conduit les grévistes à décider de l’arrêt des installations. On voit également les premiers signes du surgissement de grèves sauvages, comme celle du Technicentre Chatillon à la SNCF.

Cette généralisation de la grève est encouragée par la faiblesse de l’exécutif. Vendredi, des actions de protestation ont émergé sur plusieurs sites Amazon en France pour protester contre l’évolution des négociations annuelles obligatoires en cours ainsi que contre la réforme des retraites. Dans plusieurs usines automobiles du groupe PSA, il existe une situation explosive latente due à la colère des intérimaires qui ont réalisé des débrayages sporadiques de quelques heures contre les patrons qui refusent de leur accorder la prime liée aux bénéfices du groupe qu’ils ont accordée aux salariés en CDI. Ces luttes pourraient rebondir dans les prochains jours.

D’autres fronts pourraient par ailleurs s’ouvrir. Comme le souligne Arnaud Benedetti, professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne et rédacteur en chef de la revue politique et parlementaire dans Le Figaro : « L’acceptabilité de ce 49.3 en a pris un coup ; en témoignent les manifestations qui se sont formées à Paris et dans de nombreuses villes de province dès son annonce. Il se pourrait que cette réforme des retraites soit la réforme régressive de trop comme le recours au 49.3, le 49.3 de trop... Tout l’enjeu dans la zone de turbulence traversée consistera, pour l’exécutif, à éviter que les jeunesses universitaires et lycéennes n’entrent pas massivement dans le mouvement social. Si tel était le cas, nous aborderions les rivages d’une crise majeure... ».

Le principal obstacle : la direction du mouvement ouvrier

Face à une telle crise politique et sociale, l’intersyndicale agit comme la dernière soupape de secours du régime de la Ve République en crise. Bien que la brutalité de l’exécutif et surtout la radicalisation de la base aient contraint l’ensemble de ses composantes à appeler à une nouvelle journée de manifestation le jeudi 23, celle-ci se garde comme de la peste de profiter de la crise politique pour vaincre le macronisme.

Alors que la rue ne dénonce pas seulement le gouvernement mais commence à poser la question de la démission de Macron, l’intersyndicale continue d’enfermer le mouvement en cours sur le seul terrain du retrait de la réforme. C’est en ce sens qu’intervenait ces derniers jours Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT : « Nous n’avons pas voulu nous mobiliser en début de semaine, car nous aurions marché sur le calendrier politique ». Interrogée sur la motion de censure transpartisane qui sera discuté et voté ce lundi dans l’hémicycle, elle a répondu : « Nous, on ne se positionne pas là-dessus. Notre mot d’ordre n’est pas de faire tomber le gouvernement. Notre mot d’ordre, c’est le retrait de la réforme ». Sur les plateaux télés ces derniers jours, les dirigeants de la CGT ont exprimé une position similaire.

Ce refus de politiser la lutte est un obstacle au développement du mouvement, dans un moment où il est possible de passer à l’offensive contre le gouvernement de Borne mais également contre Macron et toutes ces contres réformes. Plus que jamais, le mot d’ordre de « Macron démission » et « d’abrogation de la Constitution de la Vème République », sont à l’ordre du jour, en même temps que la défense d’un programme démocratique radical face au pourrissement des institutions autoritaires de la République bourgeoise, qui facilite la lutte pour un gouvernement des travailleurs et des classes populaires.

On peut ainsi affirmer sans risque de se tromper que le principal obstacle pour que le « moment » pré-révolutionnaire se transforme en situation ouvertement pré-révolutionnaire, voire même révolutionnaire, réside dans la direction conservatrice et institutionnelle du mouvement ouvrier.

Pour la coordination des secteurs en grève et en lutte : construisons des comités d’action pour la grève générale !

Afin de surmonter cette contradiction, il est nécessaire de construire un pôle alternatif de direction du mouvement ouvrier qui renforce les grèves et les coordonne, leur donne des perspectives et la détermination pour arracher une victoire. C’est un élément déterminant pour que la situation puisse connaître un saut révolutionnaire en généralisant la grève pour construire la grève générale.

Malgré le saut dans la radicalisation du mouvement, celui-ci se trouve toujours dépourvu d’organismes d’auto-organisation. Cette absence s’explique en grande partie du fait que, jusqu’ici, ce sont le calendrier et les décisions de l’intersyndicale qui ont façonné le mouvement. Si le mouvement acquiert une dynamique autonome et indépendante, le poids de l’intersyndicale par en haut va jouer un rôle de moins en moins prépondérant, comme l’ont démontré les actions spontanées de la base à partir de jeudi.

Si cette situation continue de s’intensifier, les grèves, les manifestations, les affrontements de rue, les émeutes deviendront de plus en plus inévitables. Depuis Révolution Permanente, nous soutenons toutes ces dynamiques, tout en luttant pour les unifier afin de les renforcer. C’est le sens de la formation du Réseau pour la grève générale qui commence à avoir un certain écho dans l’avant-garde, comme l’a montré le meeting réussi à la Bourse du travail à Paris le lundi 13 mars, avant que la situation ne s’emballe.

A la prochaine réunion du réseau, le 21 mars, nous défendrons le fait que ses militants, pour partie des grévistes issus de différents points chauds de la lutte actuelle, travaillent à généraliser la création de comités d’action pour la grève générale, ouverts à tous les militants et courants du mouvement ouvrier qui souhaitent défendre et construire une telle perspective. Avec Révolution Permanente, nous affirmons qu’avancer dans la construction d’une représentation démocratique des secteurs en lutte, coordonnés à la base pour se doter d’une politique commune, est la seule manière d’aller vers une véritable grève générale, et d’offrir une alternative révolutionnaire à la politique timide et de conciliation de classe de l’intersyndicale. Tel est le défi central des prochains jours.


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Juan Chingo

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