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Algérie. Luttes sociales contre processus électoral : le hirak toujours à l’épreuve du régime

Deux ans après le départ de Bouteflika, les masses populaires continuent de descendre dans les rues malgré la répression, et face à la crise les luttes ouvrières se multiplient. Alors que le régime tente de trouver un consensus et une legitimité par en haut avec les élections législatives anticipées du 12 juin, le Hirak n'a pas dit son dernier mot.

dimanche 18 avril

« La solution véritable et complète [des] tâches démocratiques et de libération nationale ne [saurait] être que la dictature du prolétariat [à savoir la constitution du mouvement ouvrier en pouvoir alternatif à celui des libéraux, des réformistes ou mêmes des militaires qui prétendent parler au nom de la "révolution" ou de la "démocratie", elle doit] prendre la tête de la nation opprimée, avant tout de ses masses paysannes [et aujourd’hui des urbains pauvres et sans-travail...] »

Léon Trotsky, La Révolution Permanente (1929)

Plus de deux ans après la crise ouverte par le soulèvement populaire initialement dirigé contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, l’Algérie est toujours en convulsion. Vendredi 9 avril, des centaines de milliers de manifestants sont encore descendus dans les rues dans une trentaine de villes du pays, après l’émoi provoqué par l’agression sexuelle commise par les forces de police sur Saïd Chetouane, un adolescent de 15 ans arrêté lors d’une manifestation. Une contestation qui fait écho à la répression subie par des centaines de manifestants toujours détenus en prison. Par là, les masses populaires algériennes ont une nouvelle fois fait preuve d’une détermination à l’épreuve de la répression policière contre un système corrompu, inégalitaire et vendu aux puissances impérialistes.

Le régime, de son côté, tente d’achever de se recomposer autour de l’organisation d’élections législatives anticipées annoncées pour le 12 juin prochain. Précédé quelques mois avant par une rencontre entre le nouveau président de la République et les différentes formations politiques réunissant les partis pro-régime, la mouvance démocratique-libérale ainsi que des courants islamistes, ce scrutin est l’occasion pour un pouvoir qui tente de faire peau neuve, de mettre sur pied une feuille de route dans l’objectif de négocier une coalition d’« union nationale » et essayer d’en finir avec les convulsions qui l’agite depuis l’éruption du hirak le 16 février 2019.

Après avoir réussi un premier [passage en force avec les élections présidentielles du 12 décembre 2019 marquées par un taux d’abstention de près de 60 % qui ont mené à l’élection du nouvel homme fort du régime, Abdelmadjid Tebboune, ainsi que le referendum sur la réforme de la Constitution organisée en pleine crise sanitaire qui a enregistré un taux de 77% d’abstention d’après les sources officielles, le régime tente de normaliser son rapport avec les différentes formations politiques dans la perspective de gagner un semblant de légitimité. Une tentative de lissage « par en haut », puisque cette annonce intervient dans un contexte de répression et de musellement des libertés démocratiques, pour faire face à la contestation populaire qui dure, ainsi qu’à la montée des luttes ouvrières dans plusieurs secteurs sur fond de crise sociale et économique.

Cette énième manœuvre est toutefois loin d’apporter une solution à la crise multidimensionnelle que traverse le pays, aggravée par le contexte de la pandémie. Cette dernière a mis en exergue de manière encore plus frappante aux yeux des masses populaires les conséquences des politiques néo-libérales menées depuis une quarantaine d’années, tant du point de vue des attaques contre les acquis sociaux et démocratiques du peuple algérien, que de la remise en cause de l’indépendance nationale par un régime inféodé aux puissances impérialistes.

L’impérialisme tente de reprendre la main

La crise sanitaire et économique mondiale, en plein déclin de l’hégémonie nord-américaine jusque-là garante de l’ordre impérialiste autour de la planète, exacerbe la concurrence entre les grandes puissances pour s’accaparer matières premières et main d’œuvre à bas coût. Dans ce cadre, l’Algérie, par sa taille et sa localisation géographique – plus grand pays d’Afrique, qui partage ses frontières avec la Libye, le Niger, et le Mali en plus du Maroc et de la Tunisie –, mais aussi des hydrocarbures enfouis sous son sol, fait l’objet des convoitises impérialistes.

De l’autre côté, le régime algérien voit dans le renforcement de ses liens avec l’impérialisme un point d’appui pour faire face à la crise politique et sociale à laquelle il est confronté depuis plus de deux ans maintenant. Une soumission aux intérêts des grandes puissances qui se traduit sur le plan militaire via la dernière réforme constitutionnelle, ainsi que par la nouvelle loi sur les hydrocarbures qui brade une partie des richesses pétrolières et gazières aux multinationales, et le projet de réforme du secteur bancaire qui prévoit l’ouverture du secteur aux investisseurs étrangers.

De même, caractérisé comme « le pays où les salaires sont les plus bas du bassin méditerranéen » par le syndicaliste et spécialiste des questions sociales Nouredine Bouderba, le régime tente, par le musellement des libertés syndicales et la précarisation des travailleurs, d’attirer les investisseurs étrangers. L’ancien membre de l’UGTA explique en effet cette situation par « la politique d’ajustement structurel des années 1990, de privatisation des années 2000 et la politique d’austérité des années 2015-2020 », ainsi que par « par la dévaluation du dinar », avant de conclure : « aujourd’hui, le SNMG journalier qui n’a pas été revalorisé depuis 9 ans, un record mondial, ne permet pas d’acheter 500 g de viande ».

La réforme constitutionnelle : une nouvelle attaque contre l’indépendance nationale au profit des intérêts militaires de l’impérialisme

Du point de vue militaire d’abord, la nouvelle Constitution place en effet l’armée algérienne sous tutelle de l’ONU et subordonne ainsi les interventions militaires en dehors du territoire national à l’approbation des pays impérialistes. La collaboration militaire avec les grandes puissances est symptomatique d’une rupture plus ouverte avec la tradition de l’Armée Nationale Populaire Algérienne historiquement bâtie dans la lutte contre la puissance coloniale française et en soutien aux processus anti-coloniaux à l’instar de la résistance palestinienne.

Ainsi, de multiples rencontres entre les responsables de l’armée étasunienne et leurs homologues algériens sont engagées depuis le mois d’octobre dernier, comme le relate l’ambassade américaine en Algérie :
« Le général de l’armée américaine Stephen Townsend s’est rendu à Alger le 23 septembre pour discuter de questions de sécurité régionale et des opportunités d’engagement avec le président Tebboune. Le 1er octobre, le secrétaire américain à la Défense Mark Esper a également rencontré le président Tebboune pour discuter de l’élargissement de la coopération militaire bilatérale entre les deux pays, marquant la première visite en Algérie d’un secrétaire à la défense en exercice depuis 2006. Et le 18 octobre, le missile guidé destroyer USS Roosevelt a effectué une visite au port d’Alger ».

« Nous travaillons ensemble pour faire progresser des objectifs communs tels que la stabilité et la prospérité régionales », a déclaré le chargé d’affaires américain en Algérie Gautam Rana à ce sujet. Tandis que le secrétaire d’État américain adjoint pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, David Schenker, a affirmé : « nous avons de nombreux intérêts communs, en particulier dans la promotion de la stabilité régionale », le 6 janvier lors d’une visite à Alger. Le 23 mars c’est cette fois le navire de transport de l’US Navy – USNS Yuma (T-EPF 8) qui a accosté au port d’Alger. Un événement qualifié par Gautam Rana comme « le dernier engagement de haut niveau entre les États-Unis et l’Algérie au cours des derniers mois ».

Le vocable sur « le renforcement de la coopération bilatérale en matière de sécurité régionale » laisse entendre la possibilité de faire intervenir l’armée algérienne pour défendre les intérêts de l’impérialisme dans la région, comme en Lybie ou au Mali, ou du moins fournir dans un premier temps un appui logistique aux interventions militaires en Afrique et en Méditerranée et aider à réprimer les mouvements de protestations comme au Tchad et au Sénégal. Alger qui avait été baptisée « la Mecque des révolutionnaires » dans les années 1970 en vertu du soutien apporté par le jeune État algérien aux processus d’indépendance menés dans les pays sous domination coloniale, risque de se retrouver aujourd’hui de l’autre côté de la barricade.

La loi sur les hydrocarbures : un pas de plus vers la liquidation des richesses du pays

D’autre part l’indépendance nationale est également remise en cause par la loi sur les hydrocarbures élaborée en étroite collaboration avec les cinq multinationales pétrolières présentes en Algérie, dont le français Total. Adoptée en Conseil des Ministres le 14 octobre 2019, soit plusieurs mois après le début du hirak et à la veille des élections présidentielle du 12 décembre, le texte vise à réduire de 60 à 80% la fiscalité sur les entreprises du secteur. L’objectif est d’inciter les multinationales à investir dans la prospection et le développement de gisements. Si « la règle du 49-51 » – qui prévoit que les investissements étrangers ne peuvent excéder 49% dans un projet, contre 51% pour la société nationale Sonatrach détenue par l’État – est maintenue, elle « ouvre la voie au partenariat sur tous les gisements, y compris ceux que l’on considère comme « les mamelles de l’Algérie », Hassi Messaoud et Hassi R’Mel », et « renvoie à trente-huit textes réglementaires qui sont laissés au soin de l’agence Alnaft » selon l’économiste et expert en énergie, Abdelatif Rebah.

Elle répond ainsi aux velléités prédatrices des majors pétrolières qui lorgnent sur le sous-sol algérien et réclament la libéralisation du secteur. Toujours selon Abdelatif Rebah, cette réforme « n’aura aucune retombée, ni économique ou financière (exportations et rente), ni énergétique par rapport aux exportations ou aux besoins du marché intérieur à court et même à moyen terme ». Tandis que « ses effets, en cas de succès pour accroître le partenariat et l’investissement, afin de renouveler éventuellement les réserves et la production, ne surviendront, dans le meilleur des cas, que dans un délai de trois à cinq ans ». En somme, si cette mesure a été élaborée et adoptée dans l’urgence, « c’est plutôt d’une urgence d’ordre politique, qu’il s’agit » résume-t-il avant d’expliquer : « le pouvoir tenait, en cette période de crise politique profonde et durable, où sa légitimité est fortement contestée par la rue, à envoyer, en direction de ce qu’on appelle le monde des affaires et particulièrement celui où influent chez les grands décideurs politiques de la planète, du grand business pétrolier, un signal fort quant à ses intentions en matière de partenariat international dans les hydrocarbures ».

L’ouverture du secteur bancaire : une mesure pour faciliter les investissements étrangers

Le projet de réforme du secteur bancaire prévoit de son côté la privatisation des banques publiques qui détiennent à ce jour 95% des avoirs bancaires. Cette réforme vise à permettre aux institutions financières internationales de garantir aux multinationales et aux investisseurs étrangers, mais aussi à l’oligarchie algérienne, de pouvoir profiter de nouveaux marchés. Et ce au détriment des entreprises publiques qui sont de leurs côtés destinées à être vendues et privatisées quand elles ne servent pas à amortir des investissements que la bourgeoisie nationale est incapable d’assumer à son propre compte.

Ainsi le président du Crédit Populaire d’Algérie, El-Hachemi Meghaoui, se réjouit de voir que « la Banque d’Algérie a récemment publié des textes qui garantissent les droits des investisseurs étrangers en Algérie, comme la liberté de transfert des produits en cas de désinvestissement », avant de conclure : « les banques étrangères qui souhaiteraient investir en Algérie et apporter une technologie moderne pourraient sans doute trouver des opportunités de partenariat avec les banques publiques algériennes ».

Les contradictions de l’ingérence de l’ancienne puissance coloniale française : entre crise du multilatéralisme et pression populaire contre l’impérialisme

Ces mesures qui tendent à dépouiller le peuple algérien de ses richesses nationales tiennent à la volonté du régime de trouver du soutien auprès des puissances impérialistes. En pleine crise économique mondiale, c’est un effet d’aubaine pour les chancelleries occidentales, en particulier l’État français qui espère conserver sa zone d’influence face à l’avancée des États-Unis, de la Russie – principal fournisseur d’armes et de vaccins contre la Covid-19 – et surtout de la Chine. En effet, depuis le départ de Bouteflika, le géant pétrolier Total voit son partenariat avec la Sonatrach bloqué pour la construction d’une unité de production de polypropylène près d’Oran, rapporte Mondafrique. De même, le contrat accordé à Suez pour la gestion des eaux usées n’a pas été renouvelé depuis, une perte estimée à 105 millions d’euros pour le groupe français, tandis que la RATP a perdu en 2020 la gestion du métro d’Alger qu’elle détenait pourtant depuis huit ans.

C’est pour tenter de resserrer les liens qu’un entretien téléphonique a eu lieu le 20 février dernier entre Emmanuel Macron et son homologue algérien Abdelmadjid Tebboune. Selon la présidence française, les deux parties ont décidé de « poursuivre la coordination [...] en vue de booster la coopération bilatérale dans divers domaines et rapprocher les vues sur certains dossiers ». On comprend ainsi l’objectif du rapport Stora commandé par Emmanuel Macron. Un « comité intergouvernemental de haut niveau » avec une délégation ministérielle française menée par Jean Castex était ainsi prévue ce week-end à Alger, afin de « permettre des discussions autour de la diplomatie, la sécurité, l’éducation mais aussi des contrats » selon Europe1, avant d’être annulée au dernier moment.

Si diverses sources auraient expliqué à RT France « que l’irritation de l’exécutif algérien résultait d’une délégation française réduite à quatre ministres, puis deux, contre une dizaine habituellement pour ce genre d’exercice », tandis que le quai d’Orsay explique que l’annulation est due à la situation sanitaire, la présence de nombreux slogans dirigés contre l’impérialisme français lors de la manifestation de vendredi semble également pousser le régime et l’État français à la prudence. C’est d’ailleurs ce qui pousse certains secteurs au sein du régime à feindre de prendre leurs distances vis-à-vis de l’affiliation à l’ancienne puissance coloniale, dans le sillage de la rhétorique populiste et nationaliste du FLN et des partis conservateurs. Comme c’est le cas par exemple du ministre du Travail Hachemi Djaaboub qui a qualifié le même jour la France « d’ennemi traditionnel et éternel » de l’Algérie.

Malgré tout, le général François Lecointre a été reçu à Alger par le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP) Saïd Chanegriha dans le cadre des sollicitations de l’État algérien pour la « réhabilitation » des sites des essais nucléaires français au Sahara il y a 60 ans. Une rencontre d’un genre inédit depuis 2014 entre les deux états-majors, qui semble servir de prétexte pour poser sur la table d’autres dossiers. Le Monde relate ainsi les propos d’un « proche du dossier » qui explique l’intérêt des officiers français : « l’Algérie a des potentialités réelles en matière opérationnelle et en matière d’interopérabilité, en particulier dans le domaine de la lutte contre le terrorisme et la sécurité maritime ».

Dans le cadre de la crise du multilatéralisme sur la scène internationale, exacerbée par la pandémie de Covid-19, l’orientation pro-impérialiste du régime apparaît donc comme une opportunité pour l’impérialisme français de redéployer son capital en Algérie et de bénéficier d’un point d’appui stratégique sur le continent africain. Pour le régime algérien il s’agit à la fois de bénéficier d’un soutien international, notamment de la part de l’Union Européenne, tout en essayant de se prémunir de la morosité du marché du pétrole en attirant les investissements étrangers. Or l’intégration de l’économie algérienne au capitalisme mondial ne signifie rien d’autre pour les masses populaires que la casse des acquis sociaux et démocratiques de l’indépendance nationale, ainsi que du bradage des richesses au profit d’une minorité d’oligarques et des puissances impérialistes.

C’est cette « Nouvelle Algérie » que le Président de la République promet aux millions d’Algériennes et d’Algériens, et c’est pour trouver un consensus autour de ces questions au sein du bloc dominant que la nouvelle assemblée croupion du régime aura à statuer après les élections du 12 juin prochain. Un scrutin auquel les masses populaires se préparent d’ores et déjà à tourner le dos, comme elles l’ont fait lors des deux précédentes échéances électorales, et de nombreux slogans l’ont exprimé lors des manifestations du hirak dans plusieurs villes du pays vendredi dernier.

Les élections législatives du 12 juin ou la recherche d’un nouveau consensus au sein du bloc dominant

Comme à l’accoutumée, l’ancienne coalition de l’ère Bouteflika et les partisans du régime actuel, défendent bec et ongles ces élections. Le retour sur la scène politique de ces partis honnis par les nombreux algériens et algériennes fait planer le doute sur le scrutin du 12 juin prochain. Les journaux pro-régime, à l’instar de El-Moudjahid et l’Expression, n’ont pas tardé à qualifier ces élections d’opportunité pour « Rompre avec les pratiques du passé » pour le premier, et d’un changement « du tout au tout » pour le second.

Pour le moment et pour encore longtemps cela semble un vœu pieux. Le lecteur est encore contraint d’assimiler « les codes » pour tenter de comprendre « où va et que veut le régime ». Car rien n’est clairement affirmé. Tout est suggéré. Il ne s’agit pas seulement de style. Cette manière de faire est le résultat de la situation politique. Sur le terrain, les militants constatent que « les décideurs » marchent sur des œufs. Les mauvais coups contre les travailleurs et les masses populaires sont avancés avec prudence. Certains attendront après les élections législatives du 12 juin prochain. Le temps de mesurer le rapport de force qui semble pour le moment inopportun vu la crise que traverse le régime et qui explique d’ailleurs les nombreux remaniements ministériels effectués durant les 16 mois de présidence Tebboune.

C’est dans cette logique que le régime promet dans sa réforme du code électoral de financer les listes indépendantes où figurent des candidats de moins de 40 ans. Une manière de coopter quelques figures « jeunes » de « la Société Civile » afin de normaliser la perspective d’un « retour à la normale ». Ainsi, Abdelmadjid Teboune a signé un décret présidentiel portant la création de l’Observatoire national de la société civile le 12 avril dernier. « Un organe consultatif placé auprès du président de la République qui permet d’émettre des avis et recommandations relatifs aux préoccupations de la société civile  » selon Algérie Presse Service. Une démarche qui illustre sur quoi et comment le régime veut se recomposer.

Les positions des forces politiques et syndicales face aux élections

Le cycle de rencontres avec les dirigeants des partis politiques orchestré par le Président de la République à la veille de l’annonce de ces élections, dans la perspective de constituer un gouvernement « d’Union Nationale » après le 12 juin, n’a pas apporté le résultat escompté. Lors de ces rencontres, le régime a tenté en priorité de s’appuyer sur deux partis charnières du paysage politique algérien : le Mouvement de la Société pour la Paix (MSP), courant de l’islam politique issu de la tradition des Frères Musulmans, et le Front des Forces Socialistes (FFS) qui constitue quant à lui le lien entre le régime et la « mouvance démocratique ».

La tentative « d’union nationale » mise à mal par la pression populaire sur les appuis traditionnels du régime

Le MSP a de son côté vite accepté de jouer le jeu en appelant ses troupes à lancer la campagne électorale. Sans surprise puisque le régime l’a toujours trouvé à ses côtés dans les périodes périlleuses, que ce soit pendant la période de « la décennie noire » dans les années 1990, ou la réaction contre le Printemps Kabyle de 2001. Sans la pression du mouvement populaire, il aurait d’ailleurs accepté de faire partie du gouvernement dès sa nomination. A la veille de la démission de Bouteflika il cherchait déjà une porte de sortie de crise pour le régime, en proposant la tenue de « la conférence du consensus ». Se réclamant d’une opposition modérée et légaliste au pouvoir, cette formation a été cooptée au fil des événements par le régime – en particulier au milieu des années 1990 en pleine guerre civile – pour en faire une des principales courroies d’échange et de transmission vis-à-vis des secteurs religieux de la société algérienne.

Rachad, une autre tendance de l’islam politique issue du Front Islamique du Salut (FIS), a de son côté pu se constituer en tant que force politique depuis le début du hirak, grâce à ses moyens notamment médiatiques comme sa chaine El-Magharibia – propriété du fils de l’ancien leader du FIS, Abassi Madani – , et les contributions sur les réseaux sociaux de ses deux principaux dirigeants en exil, Mohamed Larbi Zitout et Dhina Mourad. A l’inverse du MSP, elle rejette l’échéance électorale du 12 juin. En maniant une rhétorique contre les coups bonapartistes du régime et la bureaucratie militaire, elle réclame la mise en place d’un « État civil » qui converge avec le projet des libéraux du point de vue économique et social. En effet, Dhina Mourad construit son discours autour de la critique d’un « État militaire » ainsi que des quelques acquis sociaux que le régime n’a pas encore remis en cause, comme l’attribution des logements sociaux et les subventions des produits de première nécessité. Mohamed Larbi Zitout de son côté s’en prend aux luttes sociales en qualifiant par exemple leurs protagonistes d’« affamés » et de « tubes digestifs ». Le projet qu’ils défendent est par ailleurs celui d’un État d’avantage soumis aux puissances impérialistes à qui Rachad demande plus ou moins ouvertement d’intervenir en interpellant l’ONU.

C’est sur ces bases que cette tendance fait alliance avec un secteur représentant les intérêts de l’oligarchie ultra-libérale qui réclame à grands cris la privatisation de pans entiers de l’économie algérienne. Une alliance de circonstance pour laquelle certains libéraux sont prêts à sacrifier les revendications démocratiques vis-à-vis du statut social des femmes algériennes, que les islamistes toutes tendances confondues veulent reléguer au rang de citoyenne de seconde zone avec un Code de la Famille rétrograde. Mais si jusqu’ici la question sociale a soigneusement été évitée par Rachad qui met donc au centre de son projet l’accélération des réformes libérales, la pression populaire et le réveil des luttes sociales pousse cette formation à intégrer de plus en plus d’éléments de langage qui rappellent le discours populiste du FIS des années 1990, faisant appel à la charité et à la morale religieuse comme outil pour préserver l’ordre social tout en répondant – au moins en paroles – aux revendications minimales des masses populaires.

Pour le Front des Forces Socialistes (FFS), la rencontre entre ses dirigeants et le président de la République a suscité une contestation inédite parmi sa base militante et ses sympathisants, ce qui l’a contraint à se prononcer contre la participation au prochain scrutin des législatives – à l’instar du Parti des Travailleurs (PT) de Louisa Hanoune qu’on peut caractériser comme la gauche radicale algérienne. En effet, la veille de la tenue du Conseil National du FFS chargé de décider si le parti s’engagera dans la campagne électorale, 250 cadres et militants ont signé un communiqué interpellant les dirigeants et appelant à ne pas y participer.

Il faut également souligner que si la prise de position finale prise par cette formation historique de la social-démocratie algérienne renseigne sur la pression qu’exerce le mouvement populaire sur l’organisation et ses militants, elle tient aussi d’une tentative pour rompre avec le discrédit qui frappe le FFS depuis 2002. A l’époque la direction du parti avait joué le jeu du régime en acceptant de participer aux élections législatives au lendemain du Printemps Kabyle de 2001 et de la dure répression qui s’était abattu sur la jeunesse avec 121 tués par la police. Une position qui lui avait coûté cher puisqu’une part importante de la base militante et du capital sympathie dont jouit l’organisation est originaire de Kabylie. Elle trahissait ainsi ouvertement les aspirations populaires qui s’étaient exprimées par la décision de « la coordination des comités populaires » de la région de boycotter ce scrutin. D’autres partis de la mouvance démocratique, pourtant plus libéraux comme le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD)ou l’Union pour le Changement et le Progrès (UPC) avaient eux-mêmes dû se résoudre à refuser de mener campagne.

La crise de l’extrême-gauche : entre absence de boussole stratégique et scepticisme groupusculaire

En ce qui concerne les formations d’extrême gauche, le Parti Socialiste des Travailleurs (PST) rejette les élections législatives du 12 juin, malgré sa compromission avec la mouvance libérale-démocratique depuis le début du hirak dans le cadre du Pacte de l’Alternative Démocratique (PAD). Mais bien que ses dernières prises de position – en faveur du retour des luttes sociales aux côtés des revendications démocratiques du mouvement, contre la répression et les atteintes aux droits démocratiques et syndicaux, la corruption, les inégalités sociales, et la dénonciation d’un jeu démocratique faussé, ou encore la revendication d’un processus constituant – le démarque du régime et de ses institutions, l’absence d’une stratégie clairement révolutionnaire et socialiste ne lui permettent pas de faire de démonstrations en mesure d’impacter la subjectivité des masses populaires et de changer le cours des événements. Sur le boycott des élections, le PST s’en tient ainsi à une critique formelle du régime, invoquant les principes de la démocratie bourgeoise tels que « la transparence des élections » ou « la séparation des pouvoirs ». De plus, sans plan de bataille à la hauteur et sans interpellation des directions syndicales – en particulier de l’Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA) et de la Confédération des Syndicats Autonomes (CSA) qui s’apprêtent à jouer le jeu du régime alors que leur base est très majoritairement hostile aux élections du 12 juin – il ne se donne pas les moyens politiques d’un boycott actif du scrutin électoral par les méthodes de la lutte de classe, c’est-à-dire par la grève générale et l’auto-organisation.

D’autre part, le Front Ouvrier et Populaire, constitué principalement par la Voie Ouvrière vers le Socialisme (Edit : depuis la publication de cet article la VOS a publié un droit de réponse consultable ici) et quelques militants dissidents des organisations d’extrême-gauche, appellent à participer au scrutin du 12 juin « sans illusion », dans l’objectif de profiter de ces élections comme d’une tribune pour faire connaître leur programme. Jugeant que le hirak est en recul et ne permet pas de mettre en lumière les revendications sociales des travailleurs en raison de la présence des tendances petites-bourgeoises démocrate-libérales ou islamistes, ce groupuscule estime que l’heure est carrément à abandonner le mouvement. Or la diversité et l’hétérogénéité sont les marques de toutes les révoltes populaires qui mettent en mouvement des millions de femmes et d’hommes. Aussi, le hirak ne se limite pas seulement aux manifestations des vendredis et des mardis, mais aussi à l’horizon du possible qui permet aux autres secteurs de se mobiliser et de revendiquer leurs droits tout au long des autres journées de la semaine.

En fin de compte aucune de ces deux organisations ne joue de rôle pour briser la chape de plomb que le régime fait peser sur la classe ouvrière algérienne grâce aux bureaucraties syndicales, et ainsi permettre au camp des travailleurs de peser de tout son poids avec sa propre expression politique dans le hirak. En effet, dans un contexte de crise profonde, la direction de l’UGTA qui joue le rôle de direction officialiste du mouvement ouvrier algérien pour le caporaliser au régime, s’assimile à une véritable béquille du régime. De même que la direction de la CSA, elle appelle les militants à participer à ces élections. Ainsi, le secrétaire de l’UGTA, Samir Labatcha, a déclaré : « la centrale syndicale ne soutiendra aucun candidat mais nous laissons nos militants libres de se présenter dans n’importe quelle liste ». A priori cette déclaration peut sembler être un signe d’ouverture, différente de la politique traditionnelle de la centrale syndicale de soutien sans complexe au régime représenté par la coalition FLN-RND. Mais ce changement de façade correspond en réalité au fait que les bureaucraties syndicales sont obligés de tenir compte du rejet massif de ces partis par les travailleurs.

Et pour cause, la direction de l’UGTA joue un rôle central au sein du régime algérien, pour étouffer toute combativité chez les travailleurs du pays. Lors de la rencontre avec le chef de l’État en août 2020, le secrétaire général de la centrale syndicale déclarait : « nous avons mis l’accent sur la nécessité de créer un environnement adéquat pour la libération des compétences et des initiatives permettant aux opérateurs économiques d’insuffler un nouveau rythme au développement économique national ». Le principal dirigeant du syndicat se faisait ainsi le porte-parole du patronat car « c’est ainsi que l’on défend l’emploi » (sic) !

La « Nouvelle Algérie » à l’épreuve de la crise : l’émergence des luttes sociales et l’opposition ouvrière en première ligne face au régime

Face à la tentative du régime d’utiliser la voie électorale pour retrouver un consensus, la colère ouvrière et populaire gronde. Certes, le mouvement populaire engagé depuis le 22 février 2019 ne mobilise plus des millions de personnes les mardis et les vendredis comme c’était le cas à ses débuts. Mais il perdure encore et il a permis de libérer la parole et d’étendre la protestation au niveau de tous les secteurs de la société même pendant la crise sanitaire. En effet, la reprise nette du hirak après son deuxième anniversaire, le 22 févier 2021, s’explique non seulement par cette date mémorielle, mais principalement par le maintien de la contestation et des grèves entre septembre 2020 et février 2021, notamment dans les foyers ouvriers pour dénoncer les répercussions sociales de la pandémie et de la crise économique mondiale.

En Algérie, cette dernière a causé une récession de près de 6% et la faillite de nombreuses entreprises, dont 60 % rien que dans le secteur du bâtiment. Depuis le mois de mars 2020, 500.000 suppressions d’emplois ont amplifié le taux de chômage alors le nombre de chômeurs s’élevait déjà à 3,5 millions de chômeurs avant la crise. On comprend aisément pourquoi le nombre de jeunes qui quittent le pays et traversent la Méditerranée augmente, alors que 45% des actifs ne bénéficient pas de couverture sociale, que la monnaie connaît une dévaluation de 25%, et que l’inflation tourne autour de 4,5%. Ces indicateurs nous renseignent, entre autres, sur la crise profonde du projet libéral en Algérie. C’est parce que le régime peine à rassembler autour de ce projet ses appuis partisans traditionnels aussi bien chez les démocrates que chez les conservateurs, qu’il a autant de difficulté à aller vers un gouvernement « d’union nationale ».

Ce sont ces conditions objectives et subjectives qui constituent le socle du renouveau des luttes sociales. En effet, plusieurs mouvements de grèves et de protestations se sont déclenchés ces derniers mois pour se greffer aux manifestations « démocratiques » du hirak les vendredis et les mardis. A l’instar des 4.000 grèves ouvrières menées en 2019 et 5.000 en 2020, celles-ci portent comme revendications principales les augmentations et le versement des arriérés de salaires, la suppression de l’Impôt sur le Revenu Global (IRG) profondément inégalitaire, la sauvegarde des emplois, le respect des droits syndicaux, la retraite après 32 ans de service, la destitution des responsables des entreprises corrompus, ou encore la nationalisation des entreprises des anciens patrons emprisonnés pendant le hirak.

Emblématique du renouveau des luttes sociales, la grève des travailleurs de Numilog qui dure depuis 10 mois à Bejaïa incarne l’opposition ouvrière contre le grand patronat algérien qui prétendait hier défendre la démocratie pour une « Algérie nouvelle » et qui se retrouve en fin de compte aux côtés du régime et de sa police. Alors que leur patron et oligarque Issad Rebrab a décidé de licencier 196 travailleurs malgré les 13 décisions de justice en faveur de leur réintégration et du respect du droit syndical pourtant garanti par l’article 56 de la Constitution, les grévistes font face à la répression policière et au silence complice des directions syndicales qui n’apportent ni aide financière ni soutien politique. Des dizaines de familles sont ainsi sans salaire depuis plusieurs mois en pleine crise économique. Un cas d’école qui témoigne somme toute du caractère tyrannique de l’oligarchie et des tenants de l’opposition libérale en Algérie. Dans un article titré « Le patronat algérien est-il pour la démocratie ? La réponse est non », Yassine Temlali synthétisait ainsi à ce sujet : « certes, il existe des patrons qui se rêvent en dragons sud-coréens libres et puissants, s’abattant avec fracas sur la planète capitaliste dominée par le G7. Mais, propagande mise à part, ils savent ce de quoi le miracle sud-coréen est le nom, qu’il n’a été possible que sous une dictature féroce, qui, justement, a bâillonné les patrons pour paver leurs success stories des souffrances d’un prolétariat tyrannisé, travaillant 12 heures par jour, sept jours sur sept ».

Mais pour illustrer l’irruption des luttes sociales dans le sillage du hirak en Algérie, on pourrait également parler de la grève des enseignants du primaire et des enseignants contractuels, celle du personnel des Centres Hospitaliers, de celle des postiers au niveau national, ou encore des travailleuses d’ALCOST (secteur du textile) à Bejaïa, des travailleurs du port sec à Alger, celle des travailleurs de l’ETRHB (secteur du BTP) de Ali Haddad l’ancien président du FCE (Forum des Chefs d’Entreprises, le « MEDEF algérien »), des travailleurs de la SNVI (Société Nationale des Véhicules Industriels), des travailleurs de SONATIBA (Secteur du bâtiment) à Constantine, des travailleurs de COSIDER ( Secteur du Bâtiment et des Travaux Publics) à Djelfa, des travailleurs de la SONATRACH (Secteur Pétrolier) à Illizi, des travailleurs de BASP (Secteur pétrolier), des travailleurs de l’université de Bouzareah à Alger, des chercheurs de l’Institut National des Archives…

A cette cascade de grèves ouvrières s’ajoutent aussi les mouvements de protestation du mouvement social, dont les chômeurs notamment dans le sud du pays, les quartiers populaires sur des questions du logement, notamment les sinistrés de la ville de Bejaïa suite au tremblement de terre qui a secoué la ville récemment et qui demandent la réquisition des logements vides, ainsi que des infrastructures publiques à la hauteur de leurs besoins vitaux. Le mouvement féministe, quant à lui, se structure de plus en plus sur les questions de l’égalité des droits et l’abrogation du code de la famille, comme l’ont scandé les milliers de femmes lors du 8 mars dernier dans plusieurs départements du pays. Cette combinaison « ininterrompue » et « permanente » des luttes nous renseigne sur la combativité de la classe ouvrière et des masses populaires pour un projet de société de justice sociale et démocratique.

La remise en cause de la direction bureaucratique de l’UGTA et l’impact du hirak sur le mouvement ouvrier traditionnel

Le message adressé par le président de la république à la direction de l’UGTA en février dernier, nous renseigne sur la crainte du pouvoir face à la montée des luttes sociales et des potentialités qu’elle ouvre pour radicaliser la colère populaire. Le chef de l’État demandait en effet à la centrale syndicale d’« immuniser le front social des tentatives d’exploitation insidieuse de la situation sociale causée par la pandémie ». S’il est à noter que sur ce point précis les forces de la mouvance démocrate autant que celles qui relèvent de l’islam politique sont d’accord avec le régime, le rôle de contention des directions syndicales vis-à-vis du mouvement ouvrier et des classes populaires apparaît clairement comme un instrument du maintien d’un ordre au service d’un régime vendu à l’oligarchie et à l’impérialisme.

Afin d’illustrer l’accointance indéfectible entre l’État bourgeois et les bureaucraties syndicales, Léon Trotsky s’est appuyé sur l’expérience du mouvement ouvrier anglais dans les années 1920. Dans un de ses écrits intitulé « Les fautes fondamentales du syndicalisme en 1929 », le révolutionnaire bolchévique déclarait :
« Avec l’exemple de l’Angleterre, on voit très clairement combien il est absurde d’opposer comme s’il s’agissait de deux principes différents l’organisation syndicale et l’organisation étatique. » « La bureaucratie trade-unioniste [syndicale] est l’instrument le plus formidable de votre oppression par l’État bourgeois », avant d’ajouter que « s’il n’y avait pas la bureaucratie des trade-unions [les syndicats, ndlr], la police, l’armée, les tribunaux, les lords, la monarchie n’apparaîtraient que comme des jouets pitoyables et ridicules devant les masses prolétariennes. C’est par elle que la bourgeoisie existe, non seulement dans la métropole, mais aux Indes, en Égypte et dans les autres colonies… »

Et pour cause, l’intensification de la contestation sociale et démocratique se heurte au caractère corporatiste et régionaliste des luttes et empêche le rapport de force d’évoluer en faveur des aspirations des millions d’opprimés que compte l’Algérie. Dans ce cadre, les bureaucraties syndicales jouent un rôle actif pour freiner des quatre fers face à la possibilité que la classe ouvrière entre en scène et joue le rôle de locomotive du mouvement. A ce titre la trahison des directions syndicales s’est par exemple exprimée par le refus de la principale centrale syndicale du pays, l’UGTA, d’appeler à la grève générale du 10 mars 2019. Après l’irruption massive des masses populaires lors des premières manifestations du hirak, cette grève spontanée organisée sur tout le territoire avait pourtant permis d’obtenir la première victoire du mouvement, à savoir le retrait de la candidature Bouteflika annoncé dès le lendemain, le 11 mars 2019.

Confronté en avril 2019 à une tendance pour la réappropriation de l’UGTA au service des travailleurs, la réaction de la direction de la centrale syndicale témoigne du caractère autoritaire et anti ouvrier de cet appareil bureaucratique. En effet, l’échec de cette dynamique a abouti sur le renouvellement antidémocratique de la direction de l’UGTA en juin 2019. Réputé pour sa proximité assumée avec Abdelaziz Bouteflika, le secrétaire général de la centrale syndicale, Sidi Saïd, n’a eu d’autre choix que de faire place neuve au profit de Samir Labatcha, au cours d’un processus qui a tout fait pour exclure la base des cadres de décisions en organisant un « congrès préfabriqué ». Il s’agit là de la première défaite de la classe ouvrière durant le hirak, la victoire de la bureaucratie syndicale empêchant les travailleurs de se doter de leur propre organisation afin de pouvoir peser sur le cours des événements.

Malgré tout la brèche ouverte par le soulèvement populaire continue d’impacter le mouvement ouvrier. La remise en cause du régime et de ses institutions demeure, tout comme la défiance vis-à-vis des bureaucraties syndicales. Le 15 avril, ce sont les travailleurs de l’entreprise pétrolière Naftal qui se sont rassemblés au siège de l’UGTA à Alger pour protester contre l’organisation du congrès de leur syndicat par une commission non-élue et mise en place par les sbires de Samir Labatcha, et exiger « non une commission de la 3issaba [« la mafia », terme qui renvoie au régime et à ses alliés, ndlr] mais une commission élue par les travailleurs ». Pour arracher les organisations du mouvement ouvrier des mains du régime, il s’agit de s’appuyer sur l’émergence à la base d’une tendance anti-bureaucratique au sein des syndicats qui remette en cause non seulement le fonctionnement anti-démocratique imposé « par en haut », mais aussi qui exige de rompre la collaboration avec le pouvoir et le patronat. Un objectif auquel il ne sera possible de parvenir qu’en élargissant ce processus pour la réappropriation de l’UGTA aux secteurs les plus précaires de la classe, à l’instar des femmes travailleuses et de la jeunesse, en somme d’une nouvelle génération forgée à la chaleur du hirak.

La fragilité du mouvement ouvrier sur plan politique qui s’explique par la caporalisation de ses outils de lutte, le manque de l’auto-organisation et l’absence des pans de solidarité entre les différents secteurs en lutte a facilité la répression des différents acteurs et activistes de ces luttes démocratiques et sociales, ainsi que des journalistes et des animateurs des réseaux sociaux. En effet, depuis l’irruption des masses populaires sur le devant de la scène, le régime a montré ses crocs en réprimant et emprisonnant toute voix discordante, souvent sous prétexte d’atteinte à la « l’unité Nationale » et à « la sécurité de l’État ». Afin de calmer les esprits et satisfaire l’une des revendications phare du mouvement populaire, le régime a relâché une bonne partie des détenus d’opinion lors du deuxième anniversaire du soulèvement, le 22 février dernier, dans la perspective aussi de préparer le terrain au bon déroulement de sa feuille de route. Mais la reprise des manifestations sur d’autres questions l’a poussé à reprendre ses pratiques en emprisonnant à nouveau les manifestants. À l’heure actuelle, les prisons regorgent de dizaines de détenus politiques et une partie d’entre eux entament une grève de la faim. Le régime ne semble pas s’arrêter là. En organisant le 6 avril dernier une réunion de « Haut Conseil de Sécurité », qui explique en partie le durcissement de la répression face à la révolte populaire, le régime veut tailler le chemin vers sa recomposition à tout prix et par n’importe quel moyen !

Que faire !

Participer ou non à une élection ne relève pas d’une question de principe, mais plutôt de l’opportunité qu’elle offre pour avancer les revendications des travailleurs et des masses populaires. A l’heure actuelle, le camp des opprimés tente de se frayer un chemin pour faire aboutir les aspirations populaires qui tiennent en trois formules : libérer l’Algérie en dégageant les élites corrompus à la solde de l’impérialisme, imposer la démocratie jusqu’au bout pour que les travailleurs et les masses populaires puissent décider elles-mêmes de l’avenir du pays, et satisfaire les aspirations sociales et démocratiques de l’ensemble des opprimés.

A ce titre, l’abstention enregistrée lors des deux dernières échéances électorales d’un côté, et l’intensification des luttes démocratiques et sociales depuis le 22 février 2021 de l’autre, sont le parfait baromètre pour trancher sur la question de la participation aux élections législatives du 12 juin. Or, dans ce cadre, la séquence de la lutte des classes constitue déjà à elle seule une « tribune » pour permettre au camp des travailleurs d’avancer ses idées et son programme. D’autre part, le scrutin du 12 juin n’est pas une élection « comme une autre ». Il s’agit d’un aspect majeur de « la feuille de route » initiée par le régime et ses agents pour reconstruire un consensus au sein du bloc dominant, et ainsi empêcher un éventuel mouvement subversif qui ébranlerait davantage ses institutions anti-populaires et antidémocratiques, à l’image du nouveau parlement que le pouvoir souhaite mettre en place.

Certes, les courants politiques démocrates et conservateurs présents au sein du hirak sont les adversaires d’une perspective indépendante des travailleurs et des masses populaires. Leur présence et leurs activités sont importantes, et est à l’opposé de la constitution d’un pôle lutte de classes dans le mouvement, conscient de ses intérêts historiques. Mais afin de pouvoir l’orienter vers une alternative de classe, faut-il pour autant se détourner du mouvement populaire tel qu’il est ? « Quiconque attend une révolution sociale "pure" ne vivra jamais assez longtemps pour la voir », disait Lénine. Par ailleurs, contrairement au FIS des années 1990 qui a pu se construire grâce à une rhétorique populiste teintée d’un discours pseudo-égalitaire, l’opposition libérale aujourd’hui – aussi bien les démocrates que les islamistes – est loin de s’adresser aux préoccupations sociales des classes populaires et qui laisse d’autant plus de place à occuper aux révolutionnaires socialistes.

Participer aux élections du 12 juin dans un tel contexte d’effervescence des luttes, revient à être un pas en arrière des masses populaires qui rejettent déjà cette « tribune électorale » offerte par un régime contre qui elles sont justement en mouvement. Canaliser la dynamique sur le terrain de la lutte des classes vers une voie institutionnelle pour faire enfler le taux de participation aux élections ne servira qu’à légitimer un régime en crise, en posant les bases d’une nouvelle coalition qui rassemble les partis de l’ère Bouteflika (FLN et RND), les partis courants islamistes institutionnalisés, ainsi que des figures de « la société civile » majoritairement pro-impérialistes, libéraux et conservateurs.

Aujourd’hui, comme depuis le 22 février 2019, deux forces se font face : le mouvement populaire qui veut tout changer et le régime et ses agents qui veulent perdurer. Le dénouement dépendra de la capacité du mouvement ouvrier à s’émanciper de ses directions « officielles ». Pour l’UGTA mais aussi la CSA, toute deux traversées par les contradictions entre les aspirations de la base et les velléités des direction, l’alternative est simple : ou ces organisations finissent par répondre aux aspirations des travailleurs et des couches populaires en servant à organiser la lutte, ou bien elles termineront par arrimer leur avenir à celui du pouvoir. L’issue dépendra notamment de la capacité des militants d’avant-garde, des cadres organisateurs de la classe ouvrière, des sections de bases combatives et des militants des organisations ouvrières dans la lutte à s’organiser politiquement pour forcer les directions du mouvement ouvrier à rompre avec le régime, ses agents, son agenda, et en cas de refus les démasquer pour imposer un fonctionnement démocratique et combatif des syndicats, et s’engager sans attendre la lutte pour la satisfaction de toutes les revendications sociales et démocratiques des travailleurs et des masses populaires.

Pour citer Léon Trotsky encore une fois à ce sujet, dans son texte « Où va l’Angleterre ? » publié en 1926, le révolutionnaire expliquait : « le Parti communiste, au contraire, ne pourra se mettre à la tête de la classe ouvrière que dans la mesure où celle-ci se trouvera irréductiblement en contradiction avec la bureaucratie conservatrice, dans les trade-unions et dans le Labour Party. Le Parti communiste ne peut se préparer à son rôle dirigeant que par la critique impitoyable du personnel dirigeant du mouvement ouvrier anglais, en démasquant chaque jour son rôle conservateur, anti-prolétarien, impérialiste, monarchiste, ancillaire, dans tous les domaines de la vie sociale et du mouvement de classe… »

Aussi, c’est par la constitution d’un pôle ouvrier dans le hirak pour la généralisation et la convergence des grèves, l’auto-organisation à la base dans les lieux de travail, d’études, et dans les quartiers populaires, que les masses populaires auront la possibilité d’empêcher ces élections et de faire entendre leurs aspirations. Une perspective qui ne peut passer que par la construction d’un parti révolutionnaire des travailleurs qui regroupe l’avant-garde du mouvement ouvrier, de la jeunesse et des femmes, à même de porter la voix des opprimés et des exploités au sein d’une assemblée constituante souveraine et révolutionnaire imposée par les méthodes de la lutte de classes et qui se donne pour tâche :

De rompre avec l’impérialisme, le régime, ses institutions pourrissantes, ses politiques antisociales et autoritaires, et toutes ses tentatives d’étouffer l’élan des luttes démocratiques et sociales ;

  • D’accomplir les tâches de l’indépendance nationale en se réappropriant les richesses du pays ;
  • De bâtir une politique de développement national à la hauteur des besoins de la majorité des masses populaires ;
  • De garantir les libertés démocratiques, de conscience, d’organisation et de grève ;
  • D’établir la révocabilité des élus et leur rémunération au salaire médian ;
  • L’égalité des droits entre hommes et femmes ;
  • L’échelle mobile des salaires pour remédier à l’érosion du pouvoir d’achat ;
  • La levée du secret bancaire et des affaires pour démasquer toute la 3issaba (l’oligarchie) ;
  • De mettre les entreprises sous contrôle des ouvriers et des masses populaires ;

Vive le socialisme.
Pour la lutte, car seule la lutte paye !
A la mémoire du feu, l’Infatigable Achour Idir, décédé le 04/04/2019.




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