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Analyse

Wuambushu : malgré les revers, le déferlement de violences continue sur fond de surenchère xénophobe

Malgré des revers diplomatiques et judiciaires importants, l’opération Wuambushu se poursuit à Mayotte notamment sur le volet ultra répressif de « lutte contre la délinquance » avec une traque sans précédent des jeunes et mineurs isolés. La surenchère xénophobe s’intensifie, elle aussi, relayée par l’extrême droite locale et nationale.

Maëva Amir

4 mai 2023

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Crédit photo : AFP

A Mayotte, l’opération de traque des sans-papiers et des pauvres baptisée « Wuambushu » entre dans sa deuxième semaine. 1800 gendarmes et policiers sont présents sur place pour mener ce qui s’apparente à une opération militaire qui vise trois objectifs principaux : détruire 10% de l’habitat informel de l’île, arrêter des jeunes dits délinquants et expulser en nombre des personnes sans-papiers essentiellement comoriennes.

Dès le 24 avril, le gouvernement avait essuyé un premier camouflet dans sa politique xénophobe. Grâce au travail des avocats sur place, le juge des référés avait interdit la mise en exécution de la destruction du bidonville Talus 2 situé à Koungou, faute de proposition de relogement, alors que cette dernière devait fournir au gouvernement une démonstration spectaculaire de l’opération répressive. Cette décision a entraîné de fait la suspension d’une partie importante de l’opération à savoir la destruction de l’habitat informel où vivaient les couches les plus paupérisées de la population mahoraise, comorienne et étrangère.

De l’autre côté, du fait de la pression importante de l’opposition, les autorités comoriennes se montrent moins coopérantes que prévu, ce qui constitue un revers diplomatique important pour le gouvernement français. La compagnie maritime de transport de passagers (SGTM) avait annoncé dès le 27 avril suspendre les liaisons entre Mayotte et Anjouan jusqu’à nouvel ordre. Depuis, seuls les passagers comoriens possédant une carte d’identité nationale sont autorisés à débarquer, compromettant temporairement la déportation massive d’environ 200 comoriens par jour qui était prévue dans le cadre de l’opération.

La traque des jeunes dits « délinquants » s’intensifie

Pourtant, malgré des revers importants l’opération est loin d’être à l’arrêt. Sur place, les renforts policiers se déchaînent et les tensions montent avec les habitants concernés par l’opération. A la veille de l’opération, la CRS 8 tirait déjà 12 balles vers le sol pour « faire fuir » des jeunes, rappelant la tournure militaire que prend la répression.

Le 27 avril dernier à Doujani, un jeune de 17 ans recevait une balle dans le mollet s’en suivait alors deux jours de garde-à-vue durant lesquels la police cherchait à l’intimider en menaçant d’expulser ses parents comoriens. Au nom de la lutte contre ladite délinquance, la police tire à balle réelle mettant en danger des dizaines de jeunes. Marc, infirmier sur l’île témoigne pour Révolution Permanente : « Je suis persuadé qu’il doit y avoir d’autres jeunes blessés par la police, surtout avec le nombre de détonations qu’on entend. Ce sont des jeunes livrés à eux-mêmes. »

C’est donc bien sur un volet ultra répressif contre les jeunes mineurs isolés de l’île que se concentre actuellement l’opération, faute de pouvoir pour le moment mener des actions plus spectaculaires - comme l’avait promis Darmanin en janvier dernier. Le ministre de l’Intérieur et des Outre-Mer se félicite d’ailleurs de l’arrestation de « bandes criminelles ». C’est le cas d’Anli Prince arrêté dans le cadre de l’opération et présenté comme le « chef de bande » et principal responsable des affrontements entre policiers et jeunes à Tsoundzou aux prémices de l’opération.

Pourtant, Mediapart révèle qu’avant le début de l’opération, des habitants de Tsoundzou ont été gazés par la police, provoquant ensuite les affrontements des jours suivants. Selon les personnes sur place, la police a cherché à attiser les violences pour justifier l’opération. Un jeune de Tsoundzou, interrogé par Mediapart explique « C’est à cause de la police que les jeunes se révoltent. La France a préparé une bombe atomique à Mayotte. »

Toutes ces révélations montrent que, si certains volets de l’opération sont en suspens, le gouvernement poursuit bel et bien son opération militaro-policière en utilisant tout un arsenal de guerre contre ces jeunes à Mayotte. L’intimidation policière est constante. Marc poursuit : « Sur les vidéos on voit des policiers suréquipés. Ils ont un peu le champ libre ici car Mayotte est considérée comme une zone de non droit. Je ne peux pas même pas imaginer ce qu’ils font quand ils chopent un jeune. »

Souvent mineurs isolés, ces jeunes sont présentés comme responsables de tous les maux de l’île, quand le gouvernement français entretient la pauvreté à Mayotte et dans la région pour préserver ses intérêts. Par ces arrestations, le gouvernement entend légitimer son opération de chasse aux pauvres et aux immigrés au nom de la « lutte contre la délinquance » et justifie ainsi la militarisation accrue de l’île.

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La surenchère xénophobe relayée par l’extrême droite locale et nationale s’intensifie elle aussi

Pourtant sur place malgré les tirs à balle réelle, pour certains collectifs de citoyens de l’île, largement relayés par les élus mahorais et le gouvernement français, l’opération Wuambushu ne va pas assez vite et pas assez loin. Ce mercredi à Dzaoudzi, des collectifs organisaient un rassemblement contre le départ du Maria Galanta, bateau qui devait acheminer des médicaments et des vivres vers l’île comorienne voisine d’Anjouan.

Ce jeudi, c’est le centre de santé Jacaranda de Mamoudzou qui était bloqué par des collectifs d’habitants. Ces derniers empêchaient l’accès au centre de soin à des femmes enceintes sans sécurité sociale pour protester contre le blocage des expulsions vers les Comores. Ces méthodes d’actions de la part de certains collectifs d’habitants s’assimilent à celles de l’extrême droite allant jusqu’à bloquer l’accès aux soins des populations les plus vulnérables. Ces derniers reprennent la rhétorique xénophobe et réactionnaire des élus locaux et du gouvernement accusant les immigrés comoriens d’être des délinquants et appelant à durcir l’opération en cours.

En effet, les discours de ces habitants sont dans la droite lignée des positions nauséabondes de la député Estelle Youssouffa, qui était d’ailleurs elle-même à la tête d’un collectif de ce type en 2018, le Codim. Depuis le début de l’opération, elle n’a de cesse d’attiser la haine contre les immigrés en particulier comoriens et somme le gouvernement d’être plus ferme envers Moroni, la capitale des Comores, face au « nain diplomatique comorien » qui selon elle (forte d’une rhétorique xéonophobe devenue classique chez la classe politique mahoraise) cherche à déstabiliser Mayotte par l’envoi d’immigrés. Pourtant, c’est bien la France qui est historiquement responsable de la déstabilisation des Comores et de la production d’un « flux migratoire structurel » vers Mayotte.

Aussi, comme le rappelle, à juste titre, Saïd Bouamama, dans un article pour Contretemps, « la sécession de Mayotte d’une part et la déstabilisation permanente de la République comorienne d’autre part ont un triple effet. Une première conséquence est la production d’une image des Comores comme « République bananière » dans laquelle « assassinats » et « coups d’Etats » sont présentés comme faisant quasiment partie de la culture nationale. Le second effet est un « développement impossible » de la République des Comores se traduisant par une paupérisation croissante. Le troisième résultat est la production d’un flux migratoire structurel vers l’île de Mayotte. Quelques chiffres suffisent à expliquer l’ampleur du flux migratoire vers Mayotte. Séparée par une distance d’à peine 75 kilomètre les situations se présentent comme suit : une mortalité infantile de 59 pour mille pour l’Union des Comores et de 15 pour mille à Mayotte ; une espérance de vie de 63 ans pour la première et de 75 ans pour la seconde. La différence de développement liée aux transferts de fonds français et européens rend inévitable ce flux migratoire massif. »

De son côté, le Rassemblement National tente de capitaliser sur les camouflets du gouvernement dans l’opération Wuambushu pour appeler à un durcissement de l’opération et de la politique migratoire. « Nous n’avons pas à accueillir sur notre sol les délinquants étrangers » s’exprimait Marine Le Pen dans sa rhétorique raciste et xénophobe habituelle ce mardi à l’Assemblée. Une énième preuve que par ses politiques réactionnaires, le gouvernement de Macron pave la voie à l’extrême droite et à la surenchère raciste et xénophobe.

En résumé, malgré des revers importants, l’opération Wuambushu se poursuit notamment contre les jeunes dits « délinquants » et elle révèle déjà son caractère militaire. Face aux camouflets judicaires et diplomatiques, Darmanin et le gouvernement cherchent à passer à la contre-offensive pour reprendre, en plus de la traque aux jeunes mineurs isolés, les expulsions et les décasages et ainsi remplir les objectifs annoncés au début de l’opération.

Dans ce cadre, seule une mobilisation d’ampleur pourra permettre de s’opposer efficacement à cette opération et aux idées réactionnaires et xénophobes qui sont relayées à travers elle par le gouvernement, l’extrême droite locale et nationale. Dans le contexte où cette opération servira sans doute de vitrine au gouvernement pour un durcissement de sa politique migratoire, il y a urgence à ce que les organisations du mouvement ouvrier et du mouvement social fassent front contre cette opération coloniale. Il faut dénoncer cette opération qui ne se fait ni dans l’intérêt des Mahorais ni dans celui des Comoriens et dont le gouvernement cherche à faire une vitrine de sa politique répressive.


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