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Monde

Impérialisme sanglant

Vente de 80 Rafales aux Emirats. La France ce « grand marchand de mort »

En déplacement à Dubaï, Emmanuel Macron a signé avec le cheikh Mohammed Ben Zayed un contrat portant sur la vente de 80 Rafale aux Emirats arabes unis. Au service du plus important contrat jamais conclu par Dassault, la France confirme une nouvelle fois son statut de de marchand de mort à travers le monde et d’armurier principal des dictatures du Proche et du Moyen-Orient.

vendredi 3 décembre 2021

crédit photo : Afp

Treize ans après des négociations entamées sous le mandat de Nicolas Sarkozy, la signature ce vendredi 3 décembre d’un accord par le directeur général de Dassault Aviation, Éric Trapier, dans le cadre de la rencontre d’Emmanuel Macron et du prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammed Ben Zayed, a abouti à la vente de 80 avions de combat Rafale et de douze hélicoptères Caracal fabriqués par le groupe Airbus pour une somme qui devrait atteindre 17 milliards d’euros. Cette annonce d’une commande de 80 rafales est la plus importante jamais enregistrée par le géant français de l’industrie militaire Dassault Aviation. Ce contrat commercial vient entériner le renouveau à l’export de Dassault ces dernières années dont l’avion de combat est désormais vendu dans six pays (Egypte, Inde, Qatar, Grèce, Croatie, et donc EAU).

A l’issue de la première des trois étapes d’Emmanuel Macron dans la Péninsule arabique, les Emirats arabes unis, le Qatar et le royaume saoudien, la présidence française s’est félicitée dans un communiqué « d’un aboutissement majeur du partenariat stratégique entre les deux pays ». A sa suite, la presse française a dans sa très grande majorité applaudi « un accord historique » : pour Les Echos et Libération, une « victoire incroyable » selon La Tribune, quand l’Opinion a célébré un « Noël avant l’heure ».

Macron meilleur VRP du grand patronat dans le proche et le Moyen-Orient

Au milieu des congratulations et des cocoricos, un silence assourdissant et pas un mot invitant à la modération des politiques autoritaires menées par la pétromonarchie. Tout en se faisant discret sur le versant plus sombre de cette « brillante réussite commerciale », la macronie espère l’absolution en nous racontant que, grâce à ce coup de maître, une bouffée d’oxygène va venir ranimer les emplois de l’industrie aéronautique française. Et Les Echos d’écrire : « La commande historique de 80 Rafale par les Emirats arabes unis, livrables entre 2027 et 2031, n’est pas seulement une bonne nouvelle pour Dassault Aviation, mais aussi pour toute l’industrie aéronautique française. A l’instar de Dassault Aviation, les principales entreprises du secteur sont en effet duales, travaillant à la fois pour l’aéronautique civile et pour la défense. A l’heure où le transport aérien peine à sortir de la crise du Covid, tout ce qui peut contribuer à donner du travail et du chiffre d’affaires à la filière est donc plus que bienvenu. Et c’est bien le cas du Rafale ».

Mais à qui profite le crime ? Il y aura sûrement des retombées mais les bénéficiaires n’en seront certainement pas les travailleurs. Pas plus ceux qui vont être mobilisés sur les chaînes des usines Dassault pour sortir avec le moins d’effectif possible et dans les délais requis – la livraison devra être réalisée en 2027-, tant on sait déjà qu’ils vont être soumis à la loi des gains de productivité et à une énorme surexploitation. Ce n’est ni une hypothétique sauvegarde de l’emploi ni l’utilité qui dirigent ce genre de décisions, mais bien la continuation d’une situation internationale au service des profits patronaux et des intérêts impérialistes. Le grand gagnant, c’est d’abord Dassault et les profits qu’il va récupérer.

"Le partenariat de Macron avec “MBZ”[Mohammed Ben Zayed, cheik des EAU] est très fort et bénéficie aux entreprises françaises des secteurs de l’armement et de la surveillance", nous dit Antoine Madelin, de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). “MBZ” joue très bien la carte de la coopération avec les autorités françaises, là où “MBS”[Mohammed Ben Salmane, prince héritier d’Arabie Saoudite] est plus raide". En arrière-plan, la visite d’Emmanuel Macron dans la péninsule arabique fait office de course aux contrats. Il suffit pour s’en convaincre de s’intéresser à la délégation française qui l’accompagne et aux patrons qui la composent, de ceux de Safran et Thales, deux fleurons de l’industrie de défense tricolore, à Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation. Dans la même veine, la venue de Macron en Irak, en septembre dernier, avait permis à Total de décrocher un contrat de 27 milliards de dollars et des accords sur l’exploitation du gaz irakien.

En outre, comme le signalent les Echos : « Un certain nombre d’autres contrats et accords de coopérations ont également été passés, notamment par les grands noms de l’énergie française - Engie, TotalEnergies ou TechnipEnergies. L’accord sur le Louvre Abu Dhabi a été prolongé de dix ans. Et MBZ soigne aussi le financement de l’économie française, avec l’engagement de son fonds souverain d’Abu Dhabi, Mudabala, d’injecter 8 milliards d’investissements dans les secteurs choisis par le plan France 2030 (hydrogène, recherche, énergie, spatial). Les Emirats arabes unis misent donc clairement sur Paris avec l’annonce de quelque 25 milliards d’investissements ».

En fait, pour la France, de ces ventes d’armes découlent bien souvent une relation politique qui débouche sur de nouvelles opportunités, bien souvent éloignées du secteur de la défense. La fiabilité de la France comme fournisseur d’armements ouvre souvent la voie à d’autres ventes et dans des secteurs stratégiques (énergie, nucléaire, etc). La réalité est que les politiques d’exportations d’armement en nette hausse depuis le quinquennat d’Hollande devraient continuer à s’intensifier. Elles sont d’un intérêt stratégique et économique central pour un impérialisme français en difficulté et le moyen de continuer au moins partiellement à figurer au rang des puissances de ce monde. D’autant plus dans un contexte de grave crise économique, la vieille bourgeoisie impérialiste française a rapidement pris conscience que l’industrie militaire française – troisième industrie militaire au monde derrière les USA et la Russie- serait un facteur de relance important pour les industries aéronautique et navale en grande difficulté.

Le corollaire étant que le grand patronat de l’industrie de l’armement voit son influence sur les politiques étrangères de la France se renforcer. Dans L’Express Loïc Tribot La Spière, directeur du Centre d’étude et de prospective stratégique (CEPS) notait en ce sens en 2018 :« Dassault est en étroite symbiose avec l’Etat français. Avec le temps, la société est devenue ce qu’il est convenu d’appeler un partenaire de confiance pour le ministère de la Défense ».

L’argument de la lutte antiterroriste au service des intérêts d’un impérialisme français décadent

Officiellement la tournée macronienne doit permettre à la France d’intensifier ses relations avec ses partenaires du Golfe dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et le financement des mouvements islamistes radicaux. Mais derrière l’explication politique de façade, une nouvelle fois démonstration est faite de l’imbrication économique de l’impérialisme français et qu’importe si ces pays sont des dictatures, que les homosexuels y soient persécutés, et que les opposants politiques y croupissent par dizaine de milliers en prison.

Comme le notent Benjamin Barthe et Phillipe Ricard pour Le Monde la position française dans la région est nécessairement « embarrassante » : « Clients de l’industrie d’armement hexagonale, considérés à l’Elysée comme des interlocuteurs utiles dans la lutte contre le terrorisme, les régimes visités constituent trois partenaires clés de Paris au Proche-Orient, mais ils sont aussi des alliés embarrassants du fait de leur propension à malmener les droits humains ». Samedi, le président de la République française, deviendra, et le fait n’est pas anodin, le premier dirigeant occidental à reprendre officiellement contact avec Mohammed Ben Salman depuis la mort de Jamal Kashoggi, assassiné par des hommes de main venus de Riyad.

La raison de fond qui explique la participation consciente de l’Etat français dans ces opérations violant les droits humains, c’est que la France entend conserver son partenariat stratégique avec les puissances réactionnaires de la péninsule arabique. Il s’agit de préserver des « intérêts stratégiques, du fait de la confirmation d’un effacement durable américain et des esquisses de réajustements en cours entre les principales puissances régionales, y compris la Turquie et l’Iran. Les sphères d’influence de ces dernières peuvent en effet recouper celles de la France, l’un des seuls pays à disposer d’une base militaire dans la zone critique du Golfe, à Abou Dhabi », explique Le Monde dans un édito au vitriol. Et de conclure : « Dans un monde où les régimes autoritaires ne cessent de gagner du terrain, le télescopage détestable des valeurs et des intérêts se retrouve constamment, il est vrai, au cœur de la diplomatie, surtout pour une puissance moyenne comme la France. ».

A ce titre comme le notait Philippe Alcoy dans nos colonnes c’est que sur le plan géopolitique la France, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis mais aussi l’Egypte forment un front commun. « Cette sorte d’alliance agit de concert en Afrique et au Moyen-Orient pour contrer leurs concurrents communs dans ces régions, notamment la Turquie, le Qatar mais aussi la Chine et la Russie. Ce partenariat/alliance sert en effet les intérêts de la France dans une période où l’impérialisme français est de plus en plus remis en cause non seulement par la concurrence d’autres puissances impérialistes ou régionales mais aussi par les populations locales elles-mêmes. »

Ce sont ces intérêts géostratégiques qui justifient la complicité de l’impérialisme français avec les crimes de régimes comme celui de l’Arabie Saoudite ou des EAU. Mais l’impérialisme français n’est pas seulement complice, il est aussi acteur direct dans ces crimes et un responsable direct du maintien au pouvoir et du renforcement des pires dictatures de la région. Une situation qui expose également l’hypocrisie de l’Etat français qui, au nom de la « démocratie » et de la laïcité se lance dans des aventures guerrières à l’étranger et s’adonne à des politiques réactionnaires à l’intérieur du pays.

Le 21 novembre dernier, Disclose, révélait en ce sens comment Le Caire avait détourné l’aide militaire que lui avait fournie la France dans le cadre de leur collaboration antiterroriste et montrait comment le travail de surveillance réalisé par un avion de la DRM au-dessus du désert occidental égyptien avait conduit, selon les documents, au bombardement de pick-up de contrebandiers. Autrement dit, de civils et ce avec la complicité de l’Etat Français. Plus tôt en 2019, Disclose avait révélé l’implication des armes françaises vendues aux EAU dans la guerre au Yémen.

Cette alliance stratégique réactionnaire vise avant tout pour la France à réaffirmer son rôle dans la région et à consolider un allié essentiel de son impérialisme. En accordant la vente de Rafales, la France finance et arme un régime qui met cet armement au service de ses intérêts réactionnaires. En chantre de Dassault et de l’industrie mortifère française, Macron cherche surtout à consolider ses intérêts dans la région, et ce dans le but de les confronter à ceux de la Turquie, concurrent stratégique réactionnaire dans la région Méditerranée.




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