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Guerre en Ukraine

Sommet de l’OTAN. La Turquie continue de faire monter les enchères avant l’intégration de la Suède

Les 11 et 12 juillet doit se tenir le sommet annuel de l’OTAN. À l’ordre du jour notamment, l’intégration de la Suède à laquelle la Turquie continue d’émettre des oppositions dans le but d’obtenir le plus de concessions possibles de la part du pays scandinave et du reste de l’Alliance.

Irène Karalis

8 juillet 2023

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Sommet de l'OTAN. La Turquie continue de faire monter les enchères avant l'intégration de la Suède

Crédits photo : geralt

À Vilnius, capitale de la Lituanie, près de 2000 dirigeants des 31 pays membres de l’OTAN doivent se réunir les 11 et 12 juillet pour le sommet annuel de l’alliance militaire. Depuis le début de la guerre en Ukraine, c’est la quatrième fois que cette dernière se réunit ; une preuve du renforcement de l’Alliance qui, selon les mots du président français, était en 2019 en état de « mort cérébrale ». À l’ordre du jour de ce nouveau sommet : l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN, l’autonomie de l’Union Européenne face aux États-Unis et l’intégration de la Suède, après celle de la Finlande, officialisée en avril dernier.

Jusqu’à la guerre en Ukraine, la Suède avait un partenariat avec l’OTAN qui prévoyait une relative neutralité du pays dans la concurrence entre le bloc de l’OTAN et celui des anciens pays de l’URSS. La guerre en Ukraine, en modifiant les coordonnées géopolitiques mondiales, a poussé le pays scandinave à faire sa demande d’intégration en mai 2022. À partir de juillet 2022, la Suède est officiellement devenu un pays « invité » de l’OTAN, participant aux réunions mais aussi à la planification de la défense et aux exercices militaires de l’alliance. Une demande d’adhésion pleinement soutenue par les États-Unis, comme Joe Biden a tenu à rappeler mercredi dernier lors de sa rencontre avec le Premier ministre suédois, lui affirmant : « Je tiens à réaffirmer que les États-Unis soutiennent pleinement, entièrement l’adhésion de la Suède à l’OTAN. L’essentiel est simple : la Suède va renforcer notre alliance. »

Et pour cause : l’adhésion de la Suède, quelques mois après celle de la Finlande, marquerait une nouvelle étape dans l’expansion de l’OTAN dans le Nord-Est européen, en plus d’un tournant dans l’histoire politique du pays. Une expansion qui signifierait un saut dans l’armement de l’Europe et dans l’expansion de l’OTAN aux portes de la Russie mais aussi, sur une temporalité plus longue et un plan plus stratégique, un pas en avant dans l’avancée des États-Unis contre la Chine : l’intégration des deux pays scandinaves permettrai en effet à la puissance impérialiste hégémonique de renforcer la rupture entre l’Occident et la Russie et ainsi de participer à affaiblir le partenaire le plus faible de l’axe eurasien Russie-Chine. Dans le même temps, l’intégration de la Suède et de la Finlande a également l’intérêt de contrecarrer la Chine dans son projet de nouvelle route de la soie qui comporterait notamment une « route polaire de la soie » dans le Grand Nord.

Oppositions de la Turquie : faire monter les enchères avant l’intégration de la Suède

Contrairement à la Finlande, dont l’entrée dans l’OTAN a été officialisée en avril dernier, l’intégration de la Suède fait face aux oppositions de la Turquie depuis un an, qui profite de son rôle essentiel dans l’OTAN pour obtenir le plus de concessions possibles de la part du pays scandinave et des pays de l’OTAN. En effet, depuis le début de la guerre en Ukraine, la Turquie joue un rôle de courtier et d’intermédiaire entre la Russie, l’OTAN et l’Ukraine, en plus d’avoir un rôle essentiel sur le plan militaire grâce à son contrôle de la mer Noire. Si dans le même temps, la Turquie a conservé ses relations avec la Russie et refusé d’appliquer les sanctions occidentales en raison de sa dépendance sur le plan énergétique, cette place de choix lui a permis de négocier des concessions qui lui soient utiles sur le plan national. Marc Pierini, chercheur à Carnegie Europe et ancien ambassadeur de l’Union Européenne en Turquie, affirme ainsi auprès du New York Times : « Si vous regardez la Turquie, l’objectif est bien sûr, et ce depuis plus d’un an, d’obtenir autant de concessions que possible de la part de la Suède avant d’accepter l’adhésion. »

C’est ainsi que la Turquie a en premier lieu utilisé la volonté de la Suède d’intégrer l’OTAN pour poursuivre son offensive contre les militants kurdes, en particulier le PKK en lutte contre le gouvernement dans le Kurdistan depuis 1984. Erdogan a par ailleurs donné une importance centrale à l’oppression du peuple kurde dans le déploiement de la puissance de la Turquie dans la région. Depuis la demande d’adhésion de la Suède à l’OTAN, Erdogan a donc fait monter les enchères le plus possible, notamment en demandant l’extradition de dizaines de militants kurdes. La Suède, qui abriterait une communauté kurde forte de 100 000 personnes et qui a maintenu des relations avec les YPG, la branche syrienne du PKK, au moment où Erdogan a lancé son offensive au Nord de la Syrie, a accepté ces conditions, modifiant sa Constitution, adoptant une nouvelle loi antiterroriste et extradiant une partie des militants kurdes recherchés par les autorités turques. De la même manière que les gouvernements allemand et français ont consenti à la politique de nettoyage ethnique anti-kurde d’Erdogan en échange du blocage des migrants venus de Syrie, la Suède a ainsi accepté de se rendre complice de l’offensive turque contre le peuple kurde. Aujourd’hui, Erdogan continue de tenter de négocier plus de mesures répressives contre les militants kurdes, considérant celles prises par la Suède encore trop insuffisantes : « Comment un État qui ne prend pas ses distances avec les organisations terroristes peut-il contribuer à l’OTAN ? » a-t-il ainsi lancé récemment.

Sur un autre plan, Erdogan a profité de la demande d’intégration de la Suède à l’OTAN pour souligner le développement de l’islamophobie en Europe et dans les pays scandinaves. S’il n’y a aucune illusion sur le fait que le projet politique de l’AKP soit garant de la moindre émancipation ou simple défense des droits des musulmans en Europe, Erdogan cherche à présenter sa dénonciation de l’islamophobie afin d’avancer sur son propre agenda réactionnaire en Turquie. Le 29 juin dernier, un Irakien a brûlé un exemplaire du Coran devant la principale mosquée de Stockholm ; un acte qu’Erdogan s’est empressé de qualifier d’« inacceptable », affirmant : « Nous avons clairement indiqué que notre ligne rouge est de combattre avec détermination les organisations terroristes et l’islamophobie. » Ahmet Kasim Han, professeur de relations internationales à l’université Beykoz d’Istanbul, explique auprès du New York Times : « Lorsqu’il s’agit de donner l’impression au public national qu’il s’agit d’un gouvernement qui joint l’acte à la parole, c’est une attitude cohérente. » En effet, Erdogan a fait de la lutte contre l’islamophobie un de ses chevaux de bataille ; une position hypocrite quand on connaît le rôle de la Turquie dans la gestion migratoire raciste de l’Union Européenne, notamment pour empêcher les réfugiés venant de Syrie, à majorité musulmane, d’accéder à l’Union Européenne. Nathalie Tocci, directrice de l’Institut italien des affaires internationales, rappelle ainsi auprès du journal américain que l’Union Européenne « a plutôt bien réussi à négocier des accords désagréables avec [Erdogan] sur la migration », notamment en payant la Turquie pour héberger les réfugiés et les demandeurs d’asile et les empêcher d’arriver en Europe.

Cette politique qu’a adoptée la Turquie depuis la demande d’adhésion de la Suède doit se comprendre dans un contexte où même si Erdogan vient d’être réélu, son gouvernement n’en reste pas moins affaibli par la crise économique : l’inflation est toujours aussi élevée et la pression économique est sortie renforcée par l’augmentation des dépenses du gouvernement avant les élections. L’indice des prix à la consommation a augmenté de 3,9% en juin par rapport à mai, la plus forte hausse mensuelle depuis janvier selon l’Institut turc de la statistique. Les coûts des transports, qui comprennent le prix de l’essence et du diesel, a augmenté de 8%. La lire a chuté de 20% par rapport au dollar le mois dernier, ce qui a fait grimper le coût des importations. De ce point de vue, l’offensive contre la communauté kurde en Turquie et les promesses démagogiques de défense de la communauté musulmane sont deux points centraux de sa propagande nationaliste mais cette situation économique devrait aussi le pousser à la prudence, dans un contexte où Erdogan cherche à obtenir des investissements de l’étranger.

Des négociations qui rappellent l’union retrouvée mais fragile de l’OTAN

Dans ce contexte, la date d’intégration de la Suède à l’OTAN reste encore incertaine. Ce lundi, Erdogan, le Premier ministre suédois et le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg doivent se rencontrer pour débloquer l’opposition de la Turquie à l’adhésion de la Suède. Du côté de la Suède, il s’agirait du « projet politique le plus important du gouvernement », selon le journal suédois Dagens Nyheter. Pessimiste, ce dernier écrit : « Toutefois, compte tenu des récentes déclarations incendiaires du président turc, il est peu probable que le drapeau suédois soit effectivement hissé avec ceux des 31 autres pays de l’Otan » et qualifie la réunion de lundi de « dernière chance » pour le gouvernement suédois.

Pour le professeur Ahmet Kasim Han en revanche, la situation reste ouverte : la Suède pourrait faire encore davantage de concessions, ou les États-Unis et d’autres membres de l’OTAN pourraient offrir des cadeaux comme des armes. Il explique : « La Turquie veut soit avoir des sympathies et des actions fortes pour ses propres préoccupations en matière de sécurité, soit conclure un grand marché avec Berlin, Bruxelles et Washington sur des questions relatives à des agendas plus vastes en matière de politique étrangère et de sécurité. » Plus particulièrement, la Turquie souhaite acheter des avions de chasse F-16 et d’autres équipements aux États-Unis pour une valeur de 20 milliards de dollars, une transaction que Joe Biden pourrait vouloir utiliser comme monnaie d’échange contre l’intégration de la Suède. Après leur appel téléphonique pendant lequel Biden a félicité Erdogan de sa réélection, le président américain a déclaré en ce sens : « Il souhaite toujours travailler sur les F-16. Je lui ai dit que nous voulions un accord avec la Suède, alors faisons-le. »

Un plan qui ne pourrait pas être réalisé aussi facilement, dans la mesure où l’opposition républicaine au sein du Parlement américain le fustige depuis des mois. Le sénateur Mitch McConnell, chef de la minorité au Parlement, a ainsi récemment déclaré que l’envoi de F-16 en Turquie était inenvisageable « jusqu’à ce que l’admission de la Suède soit derrière nous ». Une opposition également menée par le sénateur démocrate Robert Menendez, président de la Commission des affaires étrangères, qui, selon le New York Times, « a promis à plusieurs reprises de s’opposer à la vente à moins que la Turquie ne devienne ‘moins belliqueuse” à l’égard de ses alliés de l’OTAN ». Cette vente est en effet bloquée au Congrès américain depuis des mois, les parlementaires étant mécontents des liens d’Erdogan avec la Russie et notamment de son achat du système antiaérien russe S-400.

Au-delà des hypothèses concernant l’intégration de la Suède à l’OTAN, les tractations avec la Turquie sont un signe des divisions au sein de l’Alliance. Pour le New York Times, un processus trop long d’adhésion de la Suède constituerait même une « victoire symbolique pour Poutine et une perte pour l’alliance ». Marc Pierini, l’ancien ambassadeur de l’Union Européenne en Turquie, va dans le même sens auprès du journal américain : « S’il n’y a pas d’accord à Vilnius, il y aura une crise au sein de l’OTAN, un point c‘est tout. » Même son de cloche selon le journal du côté d’Evelyn Farkas, ancienne fonctionnaire du Pentagone et directrice de l’Institut McCain : « Si la Suède n’est pas admise dès que possible, cela diluera notre réponse ferme à Vladimir Poutine, notre réponse ferme à l’agression de la Russie, et Poutine prendra cela comme une sorte de victoire. »

De manière générale, cette situation s’inscrit dans la dynamique de recomposition des blocs géopolitiques et militaires à l’échelle mondiale dans laquelle chaque pays est poussé à se positionner. Mais ces blocs ne sont pas exempts de contradictions, et l’unité retrouvée de l’Occident autour de l’OTAN montre des failles. Des failles qui pourraient s’approfondir avec la lutte des classes.


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