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Analyse

Offensive terrestre à Gaza : la « deuxième phase » de la guerre et ses contradictions

Après trois semaines de carnage dans Gaza Nord, Israël et le Hamas ont signé une trêve de quatre jours. Un accord qui ne signifie nullement la fin de la guerre à Gaza, qui devrait très rapidement reprendre et se déplacer dans le sud de l’enclave.

Nathan Deas

22 novembre 2023

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Offensive terrestre à Gaza : la « deuxième phase » de la guerre et ses contradictions

Ce mercredi, un accord prévoyant la libération de 50 otages détenus par le Hamas contre une trêve de quatre jours a été approuvé par le gouvernement israélien. Cet accord ne signifie pas la fin de la guerre à Gaza. Mardi soir, le ministre israélien de la Défense Yoav Gallant, a d’ores et déjà prévenu, expliquant vouloir une reprise rapide et « à pleine force » des opérations afin de « défaire le Hamas » et de « créer les conditions nécessaires pour ramener à la maison d’autres otages ». Plus de trois semaines après le début de l’offensive terrestre à Gaza, où vont la guerre en Palestine et l’offensive terrestre de Tsahal ?

« Première phase » : une avancée terrestre indéniable mais un coût politique important

Durant la « première phase » de son opération terrestre, la stratégie de l’armée israélienne s’est essentiellement concentrée sur le fait de couper la bande de Gaza en deux et d’isoler la ville de Gaza et la région nord de la bande côtière. Loin de l’offensive éclair prônée initialement par Netanyahou, l’approche s’est avérée « méthodique » en progressant « très lentement, de quelques centaines de mètres par jour, avec le souci prioritaire de protéger ses troupes » comme le relate L’Opinion. Une stratégie, adoptée sous pression des États-Unis qui redoutait un embrasement régional, et qui a permis de minimiser les difficultés associées à une incursion terrestre à grande échelle contre une défense retranchée et en milieu urbain.

Lire aussi : Sur les difficultés de l’opération terrestre à Gaza

La première « phase » de l’offensive israélienne a ainsi priorisé l’offensive aérienne par des campagnes de bombardement systématique, davantage qu’une méthode d’assaut bloc par bloc, à contrario par exemple de la stratégie employée par les forces armées états-uniennes à l’occasion des premières et deuxièmes batailles de Falloujah durant la guerre d’Irak en 2004. Dans les faits, l’avancée des troupes israéliennes vers Gaza City a été précédée de barrages roulants de bombardements aériens à très grande intensité, suivis de l’intervention de bulldozers fortifiés qui ont défriché de larges étendues de terres pour installer des bases militaires arrières.

Cette stratégie a mis en lumière le différentiel technologique et militaire colossal entre le Hamas et Tsahal et permis à l’armée israélienne de progresser relativement rapidement en direction de son premier objectif : le centre de Gaza City et l’hôpital al-Shifa. De ce point de vue, alors que le Hamas promettait un enfer aux troupes d’occupation, communiquant sur l’armement sophistiqué dont il disposait (notamment les missiles guidés antichars modernes livrés par l’Iran) et son vaste réseau de tunnels (sur plus de 500 km selon l’un de ses chefs en 2021), la capacité de riposte du Hamas est apparue assez limitée.

On constatera à ce propos le nombre relativement restreint de combats engagés au sol (hormis aux alentours semble-t-il du camp d’al-Shati et dans le quartier de l’hôpital al-Shifa) et la disproportion des forces et moyens engagés, mais également des pertes. Au 44ème jour de la guerre, 64 militaires de Tsahal ont perdu la vie selon l’armée israélienne. Du côté du Hamas, les comptes sont impossibles à mesurer. Si l’on s’en tient cependant à la stratégie israélienne et à son refus de distinguer cibles civiles et militaires, le bilan se chiffre à plus de 13 000 morts, dont plus de 5500 enfants et 3500 femmes.

Cependant, le carnage et la démonstration de force masquent mal les difficultés de Tsahal à remplir des objectifs militaires précis. En début de semaine dernière, une source militaire affirmait à la BBC qu’environ 10% des combattants du Hamas auraient été tués (soit entre 3000 et 4000 personnes selon les différences d’estimations à propos des forces dont dispose le Hamas). Une information impossible à vérifier d’autant plus que des échos plus inquiets proviennent d’autres sources. Au début du mois, l’une d’elle insistait auprès du Monde, quelques jours après le massacre de Jabalya, sur les difficultés rencontrées par Tsahal face à un terrain militaire extrêmement complexe et l’enchevêtrement de cibles militaires et civiles, estimant le nombre de haut responsables du Hamas tués « entre douze et quinze ».

En résumé, si la « première phase » constitue pour Tsahal une avancée territoriale indéniable, il est pour l’heure difficile de signaler une résolution militaire décisive de l’affrontement. Non seulement, le gouvernement est loin d’avoir « éradiqué le Hamas », n’avançant que de manière limitée dans cet objectif, mais il n’a conquis aucun symbole lui permettant de revendiquer une première victoire militaire à l’issue de cette première phase de la guerre : aucun membre dirigeant important du Hamas n’a été capturé ou tué, la plupart des tunnels n’ont pas été détruits mais simplement obturés. Surtout aucune infrastructure militaire majeure n’a été dévoilée ou détruite.

Pire, alors que l’hôpital al-Shifa était présenté comme le poste de commandement stratégique du Hamas, la prise de celui-ci n’a toujours pas accouché de la moindre preuve significative quant à la présence en son sein d’un centre opérationnel du Hamas, ni même de combattants. Un échec qui pourrait signifier une nouvelle faillite des services de renseignements israéliens, mais aussi de son allié américain qui, la veille même de l’offensive, assurait que le Hamas et le Jihad islamique disposaient d’« un centre de commandement et de contrôle depuis l’hôpital Al-Chifa » à Gaza.

Une problématique qui pèse de plus en plus à l’échelle internationale. « Pour convaincre l’opinion internationale, il faudrait que nous y découvrions le repaire du méchant de James Bond... », avançait ainsi une source israélienne selon L’Opinion. Dès lors, force est de constater que les avancées militaires relatives de Tsahal n’ont été obtenues qu’au prix d’un coût politique très important et de l’érosion du crédit dont disposait Israël au lendemain de l’attaque du 7 octobre. Autrement dit, ce qu’il reste à l’issue de cette « première phase », ce n’est pas l’accord de libération des otages, mais essentiellement les images du massacre et d’une crise humanitaire majeure.

Opération dans le sud : le plus dur est à venir

La guerre de Gaza semble désormais entrer dans une nouvelle phase après que Tsahal ait largué mercredi des tracts dans le sud de l’enclave appelant les civils à évacuer et « à se diriger vers des abris connus ». Si Tsahal prépare aujourd’hui une offensive dans le Sud, c’est qu’elle y a vraisemblablement identifié des objectifs stratégiques. Mais il s’agit aussi d’une tentative de réponse au déplacement de nombreux combattants du Hamas. De ce point de vue, cette « deuxième phase » est indissociable des difficultés rencontrées dans le Nord.

Aussi, dès la fin de la trêve on pourrait assister très rapidement à une accélération de l’offensive dans le Sud, confirmant les propos du ministre de la Défense à la radio militaire mardi 14 novembre. « La manœuvre durera plusieurs mois, et elle concernera à la fois le Nord et le Sud », a déclaré Yoav Gallant sur GLZ. « Nous démantèlerons le Hamas où qu’il se trouve. ». Bien que des bombardements aient déjà eu lieu dans le sud - au début du mois la BBC annonçait enquêter sur les frappes israéliennes dans les « zones sûres », voir image 1 et image 2 - les semaines qui arrivent promettent un déchaînement de violences inédit dans cette partie de l’enclave gazaouie.

Sur cette voie, Israël pourrait rencontrer un certain nombre de difficultés nouvelles. La principale concerne les contradictions liées à un problème que Tsahal rencontrait déjà dans le nord, mais de façon moins aiguë : la densité de population. Les trois premières semaines d’offensive terrestre de l’enclave palestinienne ont accouché de la destruction de plus de 50% des infrastructures au nord de Gaza selon des calculs de Corey Schef du CUNY Graduate Center et de Jamon Van de l’Université d’Etat d’Oregon.

Pareille stratégie appliquée à Khan Younès et Rafah, des villes de taille réduite avec une superficie de moins de 45km2 et qui promettent d’être les points chauds de la « seconde phase », causerait non pas des dizaines de milliers de morts, mais probablement des centaines de milliers de victimes. Cela d’autant plus que la concentration de population, déjà considérable, avant le début de la guerre, est désormais gargantuesque avec près de 2 millions de déplacés.

En outre, le temps ne joue pas en faveur d’Israël. Comme le note Stratfor une nouvelle vague de massacres pourrait inciter « les États-Unis à accroître la pression diplomatique sur Israël pour qu’il mette fin à sa campagne et/ou modifie ces objectifs », ce qui empêcherait Israël de prendre « le contrôle de Gaza à court terme ». Un constat qu’il faut nuancer tant Israël semble entièrement assumer une offensive radicale sur Gaza, ses ministres revendiquant la semaine dernière l’idée d’une nouvelle « Nakba », mais qui reste pour autant d’actualité.

Deux évènements récents viennent d’ailleurs illustrer l’affaiblissement de la position relative d’Israël ces dernières semaines. Alors que le mouvement de solidarité à la Palestine continue de croître à l’international, la pression se fait croissante sur les principaux soutiens impérialistes d’Israël. Au Royaume-Uni, Sully Braverman, la ministre de l’Intérieur, a d’ores et déjà été forcée de démissionner sur fond de la crise politique rouverte par les mobilisations de masse en soutien à la Palestine. De l’autre côté de l’Atlantique, des sondages donnent pour la première fois Joe Biden perdant à moins d’un an des prochaines élections.

Lire aussi : Le mouvement pour la Palestine aggrave les problèmes de "Genocide Joe" avant les élections de 2024

Au-delà des enjeux politiques, la question de la durée constitue également une difficulté supplémentaire sur le terrain militaire. En début de semaine dernière, une source israélienne estimait que Tsahal identifiait plus de cent nouvelles cibles par jour. Un discours de propagande qui cache pourtant une réalité bien concrète : plus le conflit sera long, plus Tsahal devra compter sur ses troupes au sol pour identifier et éliminer des « caches du Hamas ». Une réalité susceptible de transformer la nature du conflit. Jusqu’à présent, les combats rapprochés sur le terrain semblent avoir été limités et le conflit actuel n’a pas grand-chose à voir avec la guerre entre la Russie et l’Ukraine ou les sièges de Mossoul ou de Bakhmut. Les prochaines semaines pourraient s’en rapprocher davantage.

Une victoire stratégique s’éloigne

Si le plus dur est à venir, il reste que d’un point de vue strictement militaire, et comme l’a démontré la « première phase », il apparaît hautement improbable que Tsahal soit défait, bien que les dernières déroutes de l’armée américaine au Vietnam, mais aussi l’absence de victoires claires au Liban, en Somalie, à Haïti et plus encore en Afghanistan et en Irak laissent imaginer un scénario plus nuancé. Le concept de victoire cependant avec la guerre en cours ne peut être analysé simplement dans les coordonnées d’un conflit classique.

D’abord car la victoire militaire devra être jaugée à l’aune des objectifs militaires que s’est fixée Israël au début de la guerre à savoir « l’éradication du Hamas ». Un objectif quasi-inatteignable qui impose à Netanyahou, qui joue actuellement sa survie politique, de poursuivre la guerre autant que possible, comme en témoignent ses déclarations visant à préparer à une éventuelle gestion par Israël de « la responsabilité globale de la sécurité » de la bande de Gaza par Israël. Or, une telle option ne peut qu’aiguiser les contradictions sur les plans politique et international.

Ensuite parce que, malgré la démonstration de force militaire, pour l’heure, une victoire stratégique s’éloigne. La dégradation de l’image d’Israël vis-à-vis de l’opinion publique ne sera pas sans conséquence, en premier lieu dans le monde arabe. Difficile d’imaginer de ce point de vue une résolution pérenne pour Israël sans le concours des bourgeoisies arabes. Or, si les directions arabes cherchent davantage à canaliser les masses derrière une rhétorique pro-palestinienne qu’à infléchir véritablement les relations avec Israël, sur le long terme, la guerre en cours devrait porter un coup important au processus de normalisation acté par les accords d’Abraham.

En outre, le coût économique de la guerre commence à peser fortement sur les finances israéliennes. Selon les premières estimations du ministère israélien des Finances, le coût de la guerre contre le Hamas atteindra au minimum 50 milliards de dollars. Un coût économique qui pourrait avoir un impact à échelle internationale. Fin octobre, la Banque mondiale alertait sur un possible choc comparable à l’embargo pétrolier arabe de 1973 en cas d’embrasement du conflit aux frontières d’Israël. Une situation qui amplifierait les effets de la politique restrictive de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) soutenue par la Russie et ceux de la guerre en Ukraine, qui a entraîné le choc le plus violent de ces cinquante dernières années sur les marchés des matières premières.

Pour l’instant, Israël, les États-Unis, le Hezbollah et l’Iran semblent vouloir éviter une régionalisation du conflit, mais cette possibilité n’est pas à négliger comme en témoigne l’intensification des frappes à la frontière libanaise la semaine dernière. A mesure que les contradictions s’approfondissent pour le Hezbollah, qui craint en cas de défaite trop importante du Hamas de devenir l’ennemi numéro un d’Israël mais aussi sur fond de difficultés croissantes avec sa base, les conditions d’une escalade involontaire se précisent. C’est notamment ce qu’a démontré la prise d’otage par les Houthis d’un navire en mer Rouge ce dimanche 19 novembre.

Une situation qui pourrait participer enfin à affaiblir le soutien des pays impérialistes à Israël dans le conflit en cours, et en premier lieu des États-Unis. Confronté à une pression croissante sur le sol national, Joe Biden est forcé d’arpenter une voie d’autant plus sans issue que, sur fond d’affaiblissement de son hégémonie à l’échelle internationale, les Etats-Unis souhaitent concentrer leurs efforts de contention dans l’Indo-Pacifique contre la Chine. Ces dernières années avaient accouché d’un désengagement relatif des Etats-Unis dans la région : une politique mise à mal par la guerre en cours, mais qui participe à l’approfondissement des contradictions d’Israël. En résumé, l’étau se resserre.


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