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Casse du chemin de fer

Liquidation de FRET SNCF : un désastre social et écologique organisé

FRET SNCF était dans le vert après des années de déficit. Mais sous la menace de sanctions de la commission européenne, la direction du groupe SNCF main dans la main avec le gouvernement, ont convenu d’un « accord » qui prévoit sa liquidation et la suppression de plus de 450 emplois, soit 10% de la masse salariale.

Léon Sidhoum

13 juin 2023

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Liquidation de FRET SNCF : un désastre social et écologique organisé

Crédit photo : Laurent VDBK. Le cimetière des locomitives. 8 octobre 2017

Depuis fin mai, la fin du Fret public en France n’a jamais semblé aussi proche après « le compromis » trouvé par le gouvernement et la direction de la SNCF avec la commission européenne. Celui-ci fait suite à une enquête à l’issue de laquelle la commission menace l’entreprise ferroviaire de devoir rembourser 5,3 milliards d’euros à l’État. Le compromis proposé par l’État et la SNCF prévoit de liquider SAS Fret SNCF en deux filiales, de supprimer plus de 450 postes au passage, et céder 30% des contrats actuels à la concurrence privée.

Derrière l’hypocrisie de façade, le gouvernement promoteur de la liquidation du FRET

Du côté de la commission européenne, les motivations ne sont une surprise pour personne, elle veut tuer l’opérateur historique public, FRET SNCF, pour que tout le secteur soit entièrement privatisé. Le gouvernement en revanche cherche à maquiller sa véritable volonté en se présentant comme le promoteur et le défenseur du FRET par l’intermédiaire de Clément Beaune.

Une tentative de construire une façade sociale et écologique qui ne peut tenir debout alors qu’il est lui-même l’entrepreneur principal de ce simulacre de compromis aux conséquences profondes. En réalité, la volonté de la commission européenne rejoint l’ensemble de la politique néolibérale de la macronie, qui a récemment été à la pointe des réformes anti-sociales avec sa réforme des retraites. Autrement dit, au travers de ce compromis, difficile de ne pas voir que le gouvernement apporte sur un plateau la tête du FRET SNCF à la commission européenne.

Un compromis ultra favorable à la direction de la SNCF

Le gouvernement n’est pas seul à jouer la carte de l’hypocrisie. La direction du groupe SNCF tente elle aussi de jouer les perdants de la décision de la commission européenne, qui l’aurait forcée à proposer « un plan de sauvegarde ». En réalité, le groupe SNCF se frotte les mains, y compris pour les 30% des activités que FRET SNCF devra céder à la concurrence.

En effet, rappelons d’abord que le groupe SNCF est le premier transporteur routier de France avec sa filiale Geodis qui est évidemment bien positionnée pour récupérer une part du marché de FRET SNCF. Mais, alors que le rail a le vent en poupe du fait des coûts élevés du carburant, il n’y aura pas nécessairement un grand report vers le routier. Cependant, même parmi les opérateurs ferroviaires privées « concurrents » de FRET SNCF, d’après les chiffres de 2021, le groupe SNCF contrôlait déjà 36% des activités via des filiales directes.

En premier lieu avec Captrain (ex VFLI) qui veut être un OUIGO du FRET, et est actuellement le premier opérateur FRET privé en France avec 28% des parts du marché privé en 2021. Son modèle économique est permis par des conditions de travail bien plus dégradées que chez FRET SNCF et des plages horaires complètement aléatoires qui ont un impact désastreux sur la santé des salariés. Même recette chez Navilandcargo, filiale de transport de conteneurs sur rail, qui possède 8% des parts du marché privé. Finalement, le groupe SNCF ne sera aucunement perdant de cette ouverture à la concurrence « forcée ».

D’ores et déjà, les parts de marché de ces filiales auto-concurrentes n’ont cessé d’augmenter au détriment de l’opérateur historique qui à l’inverse, n’a cessé de perdre des parts de marché… Surtout, ce transfert de charge de FRET SNCF vers le privé cache en réalité l’un des plus importants plans sociaux déguisés de ces dernières décennies : plus de 10 000 postes en moins en 10 ans.

Tout ça alors que l’activité FRET SNCF était à l’équilibre depuis 2021 et commençait même à dégager du profit après des années de déficits. Or si le problème n’est pas celui de la rentabilité, la direction de la SNCF et le gouvernement cherchent au travers de cet arrangement avec la commission européenne le moyen de poursuivre leur quête de profit.

Privatiser les profits, faire payer les cheminots

L’intention de la commission européenne, du gouvernement et de la direction de la SNCF est donc claire : liquider FRET SNCF et supprimer au passage plus de 450 postes. Pour les salariés restants, la fin du statut a également été actée par le gouvernement, au grand bonheur du groupe SNCF.

En effet, « l’accord » avec la commission européenne prévoit la liquidation de FRET SNCF et son remplacement par deux filiales distinctes, une en charge de la maintenance (Technifret) et une filiale d’exploitation. Une séparation qui ne répond à aucune logique sur le train. Ce même « accord » interdit à la nouvelle filiale d’exploitation de prospecter pendant 10 ans. Aucune chance donc que l’activité ne redémarre même dans les conditions les plus favorables. Le temps sera compté pour les salariés restants qui subiront des transferts forcés, vers les entreprises ferroviaires (EF) privées citées précédemment. Alors que les conséquences sociales de ce plan sont désastreuses, dans le même temps le groupe SNCF a réalisé en 2022 2,2 milliards d’euros de bénéfice.

Des lignes TER directement menacées par la liquidation de FRET SNCF

A tout cela, il faut ajouter la mise en vente au travers de cet arrangement de 40% du parc immobilier de FRET SNCF, qui comporte à la fois des bureaux, mais aussi et surtout des voies de services, triages et embranchements. Ce sont bien évidemment les emprises ferroviaires FRET en bout de ligne qui seront vendues en premier. Ceci entraînera des conséquences y compris pour le transport de passagers !

Non seulement la vente de ces voies va se répercuter sur les effectifs chargés de la maintenance et des aiguillages, mais elle menace de fermer plusieurs petites lignes qui sont maintenues en service seulement parce que l’activité FRET permet de maintenir un débit de circulation qui justifie leur maintien. Si demain l’activité FRET est fortement réduite, voire presque liquidée, ce sont donc aussi ces petites lignes rurales, dites filaires, qui sont menacées de disparaître, avec l’impact que cela aura sur tous ces usagers qui se retrouvent forcés d’utiliser leurs voitures.

Pour l’honneur des cheminots et un monde meilleur

Face à cette attaque sans précédent, les cheminots se sont mobilisés mardi 23 mai où ils étaient plus de 400 à l’appel de Sud Rail pour envahir les locaux de la Commission européenne à Paris et interpeller le ministre des Transports Clément Beaune pour revendiquer un service public du fret ferroviaire de qualité et en préservant les conditions de travail des salariés. Ils étaient à nouveau plusieurs centaines à l’appel de SUD-Rail, la CGT, la CFDT et l’UNSA, devant le siège de la direction FRET SNCF à Saint-Ouen vendredi 2 juin.

Anasse Kazib, militant SUD Rail et cheminot au Bourget, a bien résumé la situation face au directeur général du fret : « votre emploi il n’est pas menacé, pire : votre avenir dépend de votre capacité à liquider le FRET. Le dos des agents vous sert de tremplin. On va organiser la bataille pour vous faire reculer ! »

D’autant plus, chaque famille ouvrière, au-delà des seuls cheminots, est concernée par l’impact écologique de cette attaque. Détruire le Fret public ferroviaire aujourd’hui est synonyme de détruire l’avenir des générations futures. Le sabordage du fret ferroviaire en faveur routier entrainerait une augmentation de 45% des émissions de gaz à effet de serre. De même, l’autorisation des 44 tonnes sur la route génère une augmentation de plusieurs milliards d’euros par an d’entretien des routes et des ouvrages d’art qui ne sont pas conçus pour de telles charges.

À l’instar du service voyageur de la SNCF qui devrait être géré par les cheminots et les usagers, le fret ferroviaire est un enjeu de société qui concerne toute la population. A l’heure de la crise climatique, il faudra donc aussi revendiquer dans ce combat, non seulement de l’argent pour FRET SNCF, mais un véritable service public nationalisé du transport de marchandises sur rail, sous contrôle des cheminots, qui ont les compétences pour assurer un service de qualité, mais aussi des usagers, car nous avons toutes et tous intérêts à développer le fret public ferroviaire, pour la planète et les générations futures.

Une revendication qui va à l’encontre du monde dans lequel le patronat, sa commission européenne, son gouvernement et sa direction SNCF, veulent nous amener. Le combat qui s’annonce pour l’ensemble des cheminots s’annonce difficile, c’est un fait. Mais face à l’ampleur de l’attaque, il est nécessaire d’imposer un plan de bataille à la hauteur qui aille plus loin que des journées des grèves isolées qui ont prouvé leur incapacité à construire le rapport de forces nécessaire pour gagner.

Au contraire, nous devons revendiquer la grève reconductible comme méthode d’action avec les assemblées générales ouvertes à tous les cheminots grévistes pour décider des actions, du plan de bataille et des revendications qui, à l’heure de l’inflation et de la crise climatique, ne doivent pas se limiter aux revendications sectorielles.

Pour faire entendre cette voix, les cheminots du triage fret du Bourget, qui seront massivement en grève à l’appel de SUD Rail ce jeudi 15 juin, appellent à un rassemblement commun avec des militants écologistes de Greenpeace, les Amis de la terre, Alternatiba Paris, XR, Youth for Climate, et Dernière Rénovation ce jeudi 15 juin à 11h, au triage au 104 avenue Marceau, à Drancy.

Une alliance d’une ampleur inédite, à la hauteur de l’enjeu que constitue la bataille ouverte !


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