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Analyse

Le Liban aux portes de la guerre ?

Alors que les affrontements à la frontière israélo-libanaise se multiplient et que le niveau d’intensité des engagements ne cesse de croître, le spectre d’une guerre régionale plane à nouveau dans la région.

Enzo Tresso

4 mars

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Le Liban aux portes de la guerre ?

Alors que la vaste campagne vengeresse menée par les États-Unis, au début du mois février, contre les différentes composantes de l’Axe de la résistance sous hégémonie iranienne avait contraint Téhéran à la désescalade, imposant à ses alliés syriens d’arrêter toute opération militaire et appelant le Hezbollah à limiter autant que possible les engagements à la frontière, l’extension du conflit semble à nouveau à l’ordre du jour.

Tandis que Tsahal resserre son étau sur Rafah pour contraindre le Hamas à accepter un accord tout à son avantage, les forces israéliennes stationnées à la frontière nord continuent de mener des opérations de plus en plus agressives contre le Hezbollah, comme en témoigne la double tentative d’incursion terrestre, déjouée la nuit dernière par la résistance libanaise. Alors que les bombardements israéliens sont de plus en plus profonds, la stratégie de la dissuasion qu’avait adoptée le Hezbollah ne semble plus fonctionner. Tandis que le « Parti de dieu » multipliait les attaques symboliques et utilisait de nouvelles armes pour montrer au pouvoir israélien l’étendue de son arsenal stratégique, les forces de Tsahal ont, en effet, intensifié leurs bombardements, renforcé leurs opérations d’espionnage de masse et multiplié les assassinats ciblés contre des cadres du parti. En parallèle, l’administration étasunienne s’inquiète de plus en plus des plans israéliens qui, d’après des sources proches des renseignements, font état d’une possible invasion du Liban.

À la recherche d’une nouvelle stratégie, le Hezbollah semble avoir choisi, d’une part, d’augmenter provisoirement l’intensité de ses frappes de dissuasion. D’autre part, la situation au Sud-Liban lui apparaît de plus en plus intenable. Tandis que les coûts de cette guerre larvée ne cessent d’augmenter, certains de ses dirigeants commencent à considérer l’hypothèse d’une guerre directe et courte au terme de laquelle le Hezbollah, bénéficiant de la transformation du rapport de force, pourrait obtenir une solution politique réelle.

Les limites de la dissuasion

Depuis la plus importante campagne de bombardements depuis le début de la guerre de Gaza, lundi 19 février, Israël n’a cessé d’intensifier les bombardements au Sud-Liban, jusqu’à frapper la région de Baalbeck, le 26 février. Alors que le Hezbollah venait d’abattre un drôle Hermes-450, joyau de l’industrie militaire israélienne, en utilisant un nouveau type de missile, de facture iranienne, Tsahal a immédiatement riposté, en frappant plus en profondeur le Liban qu’elle ne l’avait jamais fait depuis le 8 octobre.

L’utilisation de ce nouveau missile s’inscrit dans la continuité de la stratégie dissuasive du Hezbollah. Alors qu’Israël poursuit ses frappes provocatrices, le Hezbollah met en scène, depuis plusieurs semaines, les armements de pointe dont il dispose, comme dans la nuit du 27 janvier, où le groupe chiite a mené une vaste attaque coordonnée à l’aide d’un système de tir indirect. L’utilisation d’un nouveau missile sol-air contre un drone sophistiqué de l’armée de l’air israélienne participe ainsi d’une tentative désespérée : montrer à Israël que toute attaque contre le Liban déclencherait une guerre contre un ennemi bien plus puissant que le Hamas. Comme le notait, le 28 janvier, Riad Kahwagi, « l’escalade du Hezbollah laisse penser que le parti perçoit une véritable menace israélienne d’une campagne militaire majeure contre le Liban. Les avertissements et les signaux reçus soulignent le sérieux d’Israël concernant le lancement éventuel d’une telle opération. Le Hezbollah a donc procédé à une escalade à des fins de dissuasion, en présentant de nouvelles armes et des capacités de haute technologie pour dissuader l’État hébreux ».

Alors que l’État colonial mène une vaste campagne d’assassinat ciblé contre l’état-major du Hezbollah, le parti de Dieu ne cesse de faire la démonstration de la qualité de ses équipements. D’après l’Orient-le-Jour, plusieurs cadres du parti auraient ainsi échappé à des assassinats ciblés grâce à un nouveau dispositif permettant de localiser les drones israéliens, offrant une fenêtre de trente secondes aux cibles de Tsahal pour échapper à l’attaque. Ainsi, plusieurs dignitaires du Hezbollah ont pu échapper à des frappes israéliennes : à Kafra et à Nabatiyé, où le commandant Ali Debs a survécu à une première attaque début février et où Ali Karki, il y a quelques jours, a pu quitter son véhicule avant que le missile ne l’atteigne.

Les actions du Hezbollah sont surdéterminées par la crise du pouvoir iranien

Le commandant de la force Al-Qods, Esmaïl Qaani, s’est rendu au Liban le 26 février. L’émissaire de Téhéran a apporté le même message qu’aux autres composantes de l’Axe de la Résistance. Après la mort de deux soldats étasunien à la base T22 à la frontière jordano-syrienne, le 28 janvier, les États-Unis ont engagé une vaste campagne anti-iranienne, frappant de nombreux sites en Irak et en Syrie. Si l’Iran a nié toute responsabilité dans l’attaque, le groupe chiite pro-iranien qui a conduit cette opération est néanmoins sous sa sphère d’influence directe. Après que Téhéran a contraint le groupe à renoncer à toute opération militaire et montré son intention de s’engager sur la voie de la désescalade, l’Iran exige du Hezbollah qu’il limite le niveau d’intensité des engagements qui l’opposent à l’État colonial.

En plus des menaces états-uniennes, le gouvernement ultra-réactionnaire iranien fait face à une profonde crise. Après l’attentat du 2 janvier, perpétré par le groupe État Islamique, qui a fait près de 80 victimes, et les assassinats qui ont visé les dirigeants des forces d’élite du régime, comme Razi Moussavi, tué à Damas le 27 décembre, l’opinion publique iranienne ne croit plus à la rhétorique sécuritaire du régime et lui reproche de ne savoir manier les armes que pour réprimer son propre peuple. Les élections législatives qui se sont tenues vendredi dernier témoignent de la très faible légitimité du pouvoir iranien. Marquées par le taux de participation le plus faible depuis la Révolution islamique en 1979, ces élections donnent la mesure de la crise du régime qui ne s’est pas encore remis des révoltes massives qui avaient suivi la mort de Mahsa Amini en 2022. Dans ces conditions, l’apaisement, tout autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, constitue une nécessité vitale pour la survie du régime iranien.

Vers un changement de stratégie ?

Si la marge de manœuvre du Hezbollah est limitée et si ses réponses aux attaques israéliennes ne doivent pas mettre en danger les intérêts stratégiques iraniens, la situation à la frontière est cependant intenable. Alors que Netanyahou semble ne pas tenir compte des démonstrations de force successives du Hezbollah, le « Parti de dieu » fait le choix de porter la dissuasion à un nouveau niveau d’intensité, rompant pour la première fois depuis le début de la guerre avec les règles d’engagement fixées le 8 octobre. Comme le note l’Orient-le-jour, qui rend compte de la rencontre, « selon les fuites dans certains médias, Esmaïl Qaani aurait donné, lors de cette visite, le feu vert à Hassan Nasrallah pour intensifier les attaques contre Israël au cas où ce dernier une lancerait une invasion terrestre à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza ». Si le Hezbollah et l’Iran ne veulent pas élargir le conflit, les actions d’Israël à Gaza et au Sud-Liban ne doivent pas être laissées sans réponse : « Par conséquent, une série de décisions ont été prises, toujours selon une source proche de l’axe de la résistance, dont l’escalade au niveau des opérations. Ainsi, de nouvelles cibles ont été fixées, y compris dans le Golan syrien, mais toujours selon la même logique : une escalade non pour mener une guerre totale, mais pour envoyer des messages clairs aux Israéliens ».

Lire aussi : La guerre sans fin : Israël resserre son étau sur Rafah

Toutefois, aussitôt adoptée, cette nouvelle stratégie ne suscite aucun changement dans l’agenda tactique israélien. D’après des sources proches du Hezbollah, il semble que l’armée israélienne ait effectué deux incursions terrestres dans la nuit de dimanche à lundi. En réponse, le Hezbollah a frappé, ce lundi 4 mars, une plantation au nord d’Israël, tuant un travailleur et faisant 7 blessés. Au début de l’après-midi, Israël a effectué des frappes visant le village de Chihine, site probable du lancement du tir. Le mouvement Amal, proche du Hezbollah, a dénoncé, une heure plus tard, les tentatives d’infiltration israélienne du territoire : « Les gangs au pouvoir dans l’entité sioniste poussent les choses vers une nouvelle escalade en tentant de pénétrer les frontières et d’imposer des pressions, avant la visite de l’envoyé américain à Beyrouth ». En outre, Israël multiplie, au moment où ces lignes sont écrites, les bombardements au Sud-Liban : l’artillerie israélienne a ainsi visé à Adaïssé un centre de l’Association de santé islamique, faisant trois morts et un blessé. Quelques minutes plus tard, les abords de Kfarchouba et Markaba ont été frappés. Le village de Houla et la périphérie de Naqoura ont également subi des bombardements. Entre 16 h 10 et 16 h 15, le Hezbollah a conduit deux attaques en représailles, visant Samaka et Ramtha, près de la frontière.

Israël et la tentation d’une nouvelle guerre contre le Liban

Alors que le gouvernement étasunien a, pour la première fois depuis le début de la guerre à Gaza, exprimé les craintes qu’il nourrissait au sujet d’une possible invasion israélienne, il est manifeste que les frappes dissuasives du Hezbollah ne découragent en aucun cas les frappes israéliennes. D’après CNN, Washington craint que l’État colonial ne conduise « une incursion terrestre au Liban qui pourrait être lancée à la fin du printemps ou au début de l’été si les efforts diplomatiques ne parviennent pas à repousser le Hezbollah au-delà de la frontière nord avec Israël ». D’après un haut fonctionnaire du gouvernement Biden, « il y a un groupe de plus en plus nombreux au sein du gouvernement israélien qui se dit : “Tiens, saisissons cette opportunité. Allons-y”. Mais cela entraînerait une escalade dont nous ne pouvons connaître la magnitude ». Une source proche des renseignements fait état d’un plan de bombardement massif du nord du Liban : « Il y a des craintes que cela ne dégénère dans une campagne de bombardements massifs frappant bien plus profondément au nord dans des zones peuplées, qui pourrait être accompagnée d’une dimension terrestre ».

Il semble toutefois qu’une partie de l’état-major israélien ait connaissance des conséquences éventuelles d’une guerre ouverte entre Israël et le Hezbollah. D’après un rapport de l’Institut international pour le contre-terrorisme de l’Université Reichman à Herzliya, auquel ont contribué une centaine de responsables militaires et gouvernementaux israéliens, qu’a pu consulter le média israélien Calcalist, « la guerre contre le Hezbollah sera plus destructrice et sanglante que nous l’imaginons ». D’après cette simulation de guerre entre le Hezbollah et Israël, « presque partout dans le pays, les tirs seront massifs, avec entre 2 500 et 3 000 tirs par jour ». Toujours selon le rapport, le Dôme de fer, système de protection anti-missile israélien, pourrait être saturé et rendu inopérant.

Haaretz, qui a également pris connaissance du rapport, cite un analyste libanais pour justifier cette hypothèse : « Le Hezbollah a envoyé des signaux en utilisant des missiles de précision dans l’espoir de faire comprendre qu’il peut submerger le système de défense Dôme de fer ». Les infrastructures énergétiques et les centrales de traitement de l’eau risqueraient d’être coupées tandis que les grands ports d’Haïfa et d’Ashdod seraient très probablement bloqués. Les pertes seraient massives des deux côtés : le rapport parle à cet égard de « dégâts massifs, avec des milliers de pertes à l’avant et à l’arrière qui causeront une panique publique ». Alors que les forces du Hezbollah comptent entre 190 000 et 200 000 soldats, d’après les informations qu’il a rendues publiques, sans compter les potentiels renforts issus de l’Axe de la résistance, une guerre ouverte aurait, pour Israël, des « conséquences des dizaines de fois plus grave que le 7 octobre ». En outre, une telle attaque suscitera très probablement des insurrections et des révoltes en Cisjordanie occupée en même temps qu’elle pourrait stimuler la détermination des forces de la résistance palestinienne à Gaza.

Alors que Benjamin Netanyahou doit faire face à une opinion publique qui lui est toujours plus hostile, il ne peut échapper aux procédures judiciaires qui le visent qu’en s’alignant avec l’aile la plus extrême de la coalition gouvernementale qu’il dirige. Contraint, pour conserver son soutien, d’adopter l’agenda colonialiste de ces fractions maximalistes, héritières du sionisme révisionniste le plus débridé, Netanyahou ne peut tolérer l’arrêt des hostilités. Faisant le choix de la guerre, le premier ministre tente d’essouffler la société civile en maintenant le pays dans une crise permanente pour conserver le pouvoir.

Les contradictions du Hezbollah se dénouent

Toutefois, le rapport conclut qu’Israël ne risque en aucun cas l’anéantissement : « Ce n’est absolument pas une guerre qui représente une menace existentielle pour Israël. La guerre nous causera des dommages stratégiques, mais Israël ne sera pas effacé et saura faire face ». Du côté du Hezbollah, les avantages de la modération apparaissent de moins en moins importants au regard des conséquences économiques des attaques israéliennes. D’après l’Orient-le-Jour, « selon des sources proches du Hezbollah, les cadres du parti préfèrent désormais l’éclatement d’une grande guerre décisive qui ouvrirait la voie à une solution durable à cette hémorragie qui peut traîner en longueur, pour aboutir à un compromis qui provoquera à un certain moment un nouveau conflit, lorsque les Israéliens se sentiront de nouveau en mesure de le faire ».

Alors que les bombardements israéliens au phosphore blanc ont brulé, en octobre, près de 500 hectares de terre pour instaurer une zone tampon chimique, que le nombre de libanais déplacés vers le nord ne cesse d’augmenter et que la crise économique qui affecte le pays depuis de nombreuses années atteint des proportions sans précédent, le Hezbollah semble considérer qu’une guerre directe et courte avec Israël pourrait permettre au parti de reprendre l’avantage et d’imposer une solution politique durable. Comme le rapporte également l’Orient-le-Jour, « les mêmes sources précisent que de plus en plus de voix s’élèvent au sein du Hezbollah pour constater que la guerre commencée le 8 octobre sur le front du Sud est extrêmement coûteuse pour le parti. Même si, pour diverses raisons, il ne veut pas être celui qui l’élargit, il s’est vu contraint à accepter le grand nombre de “martyrs” ainsi que les destructions et l’exode de nombreux habitants des localités du Sud ». Alors que ses réserves militaires n’ont jamais été aussi importantes, la stratégie de la désescalade lui paraît de plus en plus inopportune et désajustée à la conjoncture présente.

Lire aussi : Le Liban : l’autre victime de la guerre coloniale israélienne

En outre, le mécontentement croissant d’une partie de la bourgeoisie libanaise chiite à l’égard des provocations israéliennes dénouerait la contradiction principale qui affectait jusqu’à présent le Hezbollah. Alors que son aile bourgeoise exigeait de lui qu’il retienne les coups et ne cède pas aux sentiments pro-palestiniens de sa base populaire, les coûts de plus en plus importants du conflit pourraient encourager une partie des élites proches du Hezbollah à faire le choix de soutenir une solution militaire. Alors que le parti s’est embourgeoisé au début des années 2000 en soutenant une variante légèrement gauchie du projet néolibéral de Rafik Hariri [1], entrant en contradiction avec les franges les plus pauvres de sa base populaire, la présente conjoncture lui offre des moyens significatifs pour renforcer sa cohésion interne et imposer durablement un compromis de classe.

Si un cessez-le-feu à Gaza pourrait également favoriser un accord de trêve entre Israël et le Liban, certains diplomates libanais craignent toutefois que les forces libérées par la suspension provisoire de l’offensive à Gaza ne soient aussitôt mobilisées à la frontière israélo-libanaise : « Une autre source diplomatique occidentale indique pour sa part que Benjamin Netanyahou ne tolérera pas un cessez-le-feu sur les deux fronts, car il a besoin de maintenir Israël et son gouvernement en état de guerre. Par conséquent, avec une trêve à Gaza, les Israéliens pourraient mener des opérations contre des sites et des cibles du Hezbollah au Liban, ce qui signifie que les escarmouches pourraient se poursuivre et même s’intensifier ».


[1Joseph Daher, Le Hezbollah  : un fondamentalisme religieux à l’épreuve du néolibéralisme, Paris, 2019, p. 49-77.



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