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Analyse

Frappes iraniennes : le soutien des pays arabes à Israël marque un nouveau rapprochement

La contribution militaire de la Jordanie, des Emirats-Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite à la défense israélienne marque un tournant dans les relations israélo-arabes et ouvre la voie à la normalisation approfondie de leurs relations diplomatiques, dont la victime principale sera, toujours et encore, le peuple palestinien.

Enzo Tresso

17 avril

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Frappes iraniennes : le soutien des pays arabes à Israël marque un nouveau rapprochement

Lors de la riposte iranienne, Israël a pu bénéficier du soutien militaire sans précédent des puissances impérialistes mais également de certains pays arabes. Si les Etats-Unis ont mis à disposition d’Israël plusieurs destroyers et une importante escadre aérienne, ils ont également obtenu des États arabes voisins, comme la Jordanie, le Qatar ou l’Arabie Saoudite qu’ils contribuent à la défense de l’Etat colonial en apportant des renseignements stratégiques, voire qu’ils participent eux-mêmes aux opérations aériennes d’interception.

Frappes iraniennes : les États arabes se coordonnent aux côtés d’Israël et des Etats-Unis

Si la guerre coloniale d’Israël à Gaza et le supplice infligé à la population palestinienne avaient freiné le processus de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et certains pays arabes, comme l’Arabie Saoudite, la réponse coordonnée à la riposte iranienne témoigne de l’intensité des échanges militaires et diplomatiques entre les bourgeoisies conciliatrices arabes et l’Etat d’Israël. Ignorant sciemment les sentiments pro-palestiniens d’une grande partie des masses populaires arabes, l’Arabie Saoudite, la Jordanie et le Qatar craignent cependant qu’une guerre plus large avec l’Iran ne les force à prendre officiellement parti.

Aussi, tout en coopérant à l’effort de défense d’Israël, afin de s’attacher les faveurs des Etats-Unis qui conditionnent leur soutien à la normalisation diplomatique avec Israël, ils tentent de minimiser leur contribution, pour ne pas nourrir la colère populaire qui croît depuis le 7 octobre, et espèrent que les tensions israélo-iraniennes ne les obligeront pas à rompre la neutralité feinte qu’ils affectent depuis l’invasion de Gaza. Si les opérations de Tsahal au Liban et à Gaza ont suscité des déclarations hostiles de la part de différents gouvernements arabes, dont certains signataires des accords d’Abraham, les faits démentent en effet leurs déclarations.

Dans la continuité de l’intégration d’Israël dans le Commandement central des Etats-Unis, qui inclut les pays arabes, en 2022, la riposte coordonnée de ce week-end apparaît ainsi comme le baptême du feu de l’alliance stratégique anti-iranienne conçue par les Etats-Unis depuis plusieurs années. Comme le rapporte le Wall Street Journal, « en mars 2022, le Général du corps des Marines, Franck McKenzie, qui commandait alors les forces étatsuniennes dans la région, avait convié des membres importants des états-majors d’Israël et d’autres États arabes à une réunion secrète pour décider d’une réponse collective aux capacités aériennes croissantes de l’Iran ».

Toutefois, l’Iran n’avait jamais concrétisé ses menaces et les résolutions de la réunion, qui s’était tenue en Égypte, n’avaient jamais passé l’épreuve du combat. Les récentes révélations du Wall Street Journal font état de la rapidité avec laquelle cette coopération hypothétique s’est concrétisée : « La réponse initiale de plusieurs gouvernements arabes était méfiante, craignant que l’assistance à Israël ne les implique directement dans le conflit et les expose à des représailles de Téhéran. Après plusieurs discussions avec les Etats-Unis, les Émirats-Arabes Unis et l’Arabie Saoudite se sont secrètement accordés pour partager des renseignements tandis que la Jordanie acceptait que les Etats-Unis et d’autres pays utilisent son espace aérien et mettait son aviation en alerte pour assister les opérations d’interceptions des missiles et des drones iraniens, affirment certains haut-gradés américains ».

Comme l’explique Yasmine Farouk au WSJ, « les pays arabes ont offert leur aide pour bloquer la riposte iranienne parce qu’ils ont vu les bénéfices de la coopération avec Israël et les Etats-Unis, tant que celle-ci demeurait secrète. Les pays du Golfe savent qu’ils ne reçoivent pas le même soutien des Etats-Unis qu’Israël et savaient qu’en accomplissant ce qu’ils ont fait ce samedi, ils pourront l’obtenir dans le futur ». Toutefois, si les intérêts des bourgeoisies régionales leur commandent de se ranger derrière les Etats-Unis pour espérer toucher les rentes sécuritaires étatsuniennes, la pression populaire qu’exercent les masses arabes sur leurs gouvernements leur imposent de se montrer discrets et d’afficher publiquement leurs critiques à l’égard d’Israël.

Les masses arabes, un acteur essentiel face à la politique des bourgeoisies arabes

Le cas de la Jordanie est beaucoup plus complexe. Alors que la Jordanie dépend d’Israël pour son approvisionnement en eau et que le gouvernement jordanien tente de satisfaire les conditions qu’impose l’Etat colonial pour le renouvellement de l’accord, sa participation très active aux opérations de défense a permis à la monarchie de montrer sa bonne volonté. Or, tandis qu’Israël exige de la Jordanie qu’elle « rétablisse des relations diplomatiques normales » et cesse d’émettre des déclarations qu’Israël considère comme « hostiles » à son égard, le gouvernement est confronté à une vague de manifestations sans précédent depuis le 7 octobre : tous les soirs, des milliers voire des dizaines de milliers de manifestants prennent les rues d’Amman et manifestent devant l’ambassade israélienne, exigeant la suspension du traité de paix de 1994 et la rupture des liens diplomatiques.

La coopération de la Jordanie a ainsi suscité l’ire des manifestants qui estiment, comme Omar, manifestant à Amman, que « la Jordanie était censée laisser passer les missiles iraniens, parce qu’ils visent notre ennemi et l’ennemi de tous les arabes ». C’est une « honte pour nous » confie Nour à RFI. Dans un pays où près de 60% de la population est d’origine palestinienne et qui compte deux millions de réfugiés palestiniens, la décision de la monarchie menace de nourrir la colère populaire et grossira très certainement les rangs des manifestations que le gouvernement tente par tous les moyens de discréditer et qu’il réprime très violemment.

Si l’équilibre des contradictions intérieures dans les pays arabes demeure relativement stable et si les manifestations de masse en Jordanie font encore figure d’exception, laissant une certaine marge de manœuvre aux bourgeoisies conciliatrices arabes, les États qui ont activement collaboré avec Israël craignent toutefois que la riposte israélienne contre l’opération iranienne ne les force à prendre position. Si le jeu de la dissuasion entre l’Iran et Israël venait à déclencher un conflit ouvert, ils devront assumer publiquement leur position, au risque de s’aliéner le soutien de leurs populations et d’affronter directement l’Iran : « Si l’Iran choisit l’escalade et attaque des positions américaines », explique Gregory Gause, spécialiste du Moyen-Orient, « ce sera un moment décisif, parce qu’alors Washington dira "si vous voulez un partenariat, vous devez nous aider quand nous sommes la cible de la même manière que nous vous vous attendez à ce que nous vous aidions lorsque vous êtes la cible" ».

Ainsi, les Émirats-Arabes Unis et l’Arabie Saoudite sont prêts à nouer des liens très forts avec Israël et à jeter aux oubliettes la question palestinienne, ils veulent cependant que leur contribution demeure la moins visible possible, tant pour désamorcer le mécontentement populaire, à l’heure où l’industrialisation croissante de ces deux pays a fait naître une classe ouvrière très puissante, auquel son rôle dans les industries pétrolières et gazières confère une position stratégique indéniable [1], que pour éviter de subir la colère de l’Iran.

Comme le souligne Abdulkhaleq Abdulla, politiste émirati, toujours dans les colonnes du WSJ : « Les EAU maintiendront des relations avec l’Iran et avec Israël en dépit des actions qu’ils jugent déstabilisatrices des deux pays. L’attitude la plus sage, pour le moment, est de se tenir à l’écart du conflit, de se concentrer sur notre intérêt national, notre propre sécurité, et de ne pas entrer dans le conflit. Nous ne voulons nous retrouver coincés d’une manière ou d’une autre. C’est la priorité numéro 1 des Émirats et des autres pays du Golfe ». Toutefois, la retenue des pays du Golfe n’est pas difficile à lever, comme l’indique Fatiha Dazi-Héni, chercheuse-enseignante à Science Po, à l’Orient-le-Jour : « Leur position est inconfortable. Si on peut dire, que dans un sens, ils choisissent un camp contre l’autre, c’est parce qu’ils veulent à tout prix conserver le contact avec leur grand voisin géographique, mais comme la méfiance avec l’Iran persiste, le calcul sous-jacent revient à dire que la protection inconditionnelle dont bénéfice Israël avec les Etats-Unis peut aussi jouer en leur faveur, faute d’y avoir eux-mêmes accès ».

Conditionnant, par exemple, la normalisation des relations avec Israël à un pacte de défense intégrée avec les Etats-Unis, il suffirait que l’impérialisme étatsunien étende son « parapluie sécuritaire » pour attacher, durablement, les États arabes voisins au camp israélien. Les réserves des Émirats et de l’Arabie-Saoudite, qui a repris ses relations diplomatiques avec l’Iran en mars l’année dernière, jouent ainsi un rôle important dans les négociations implicites des deux pays avec les Etats-Unis. En participant aux opérations défensives contre la riposte iranienne, ces deux pays ont montré à Biden leur bonne volonté et attendent les remerciements des Etats-Unis, jouant de leur apparente réticence pour hâter la venue de la proposition étatsunienne.

Après la riposte iranienne, Israël cumule ainsi des gains tactiques considérables. Restaurant son image de « pays agressé », Israël peut à nouveau mobiliser la rhétorique selon laquelle le pays serait confronté à une « menace existentielle » en même temps qu’il est parvenu à sortir provisoirement de son isolement international. Détournant l’attention mondiale de Gaza et des massacres commis en Cisjordanie, la riposte de l’Iran a également renforcé les liens entre les pays arabes et Israël. La contribution militaire de la Jordanie, des Émirats-Arabes Unis et de l’Arabie Saoudite à la défense israélienne marque ainsi un tournant dans les relations israélo-arabes et ouvre la voie à la normalisation approfondie de leurs relations diplomatiques, dont la victime principale sera, toujours et encore, le peuple palestinien.

À l’heure où la libération de la Palestine nuit aux intérêts des bourgeoisies régionales, plutôt que du côté de l’Iran et des membres du soi-disant « Axe de la résistance » qui cherchent à défendre leurs propres intérêts sur le dos du peuple palestinien, c’est dans les mobilisations des masses populaires arabes que se trouve la clef de voute de la lutte pour l’autodétermination de la Palestine. Si les bourgeoisies conciliatrices du monde arabe parviennent pour le moment à déjouer l’opposition populaire à la collaboration avec Israël et les Etats-Unis, les manifestations du peuple jordanien témoignent de la vitalité de la résistance populaire à l’impérialisme et au colonialisme et montrent peut-être le chemin qui conduirait à un nouveau printemps.


[1Adam Hanieh, « Khaleeji-Capital : Class-Formation and Regional Integration in the Middle-East Gulf », Historical Materialism, 20 mai 2010, vol. 18, no 2, p. 35‑76.



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