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Élections en Turquie : Erdogan en position de force, mais pas de stabilité en vue pour le pays

A l’issue du premier tour des élections, Erdogan (49,5 %) sort avec une avance mais est obligé pour la première fois depuis son premier mandat présidentiel de 2014 d’aller vers un second tour face à Kemal Kılıçdaroğlu (45,89 %). Une situation qui exprime politiquement la crise économique dans laquelle reste plongé le pays

Julien Anchaing

15 mai 2023

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Élections en Turquie : Erdogan en position de force, mais pas de stabilité en vue pour le pays

Ce dimanche, les Turcs étaient appelés à voter pour les élections présidentielles et législatives dans un contexte de crise économique et d’inflation massive. Les résultats officiels donnent Erdogan (49,5 %) en tête avec près de 5 points de plus que le candidat kémaliste du CHP Kemal Kılıçdaroğlu (45,89 %), suivis du candidat d’ultra-droite Sinan Oğan. Des résultats qui démentent les pronostics de nombreux instituts de sondages (parfois plus proches du CHP) qui annonçaient une victoire possible dès le premier tour pour Kılıçdaroğlu, mais qui signifient malgré tout un effritement pour Erdoğan, forcé pour la première fois d’aller vers un second tour aux élections présidentielles, malgré l’importante avance qu’il a sur son adversaire de l’Alliance de la Nation.

Malgré son effritement suite à la crise économique, Erdogan se maintient

Les premiers résultats tombés hier soir faisaient déjà l’objet de tensions entre les deux candidats. Alors que seulement 40% des bulletins de vote avaient été dépouillés, Kılıçdaroğlu se déclarait en tête et dénonçait de potentiels mécanismes de fraude. Au même moment, l’AKP remettait en cause les résultats revendiqués dans la plupart des bureaux de vote où Kılıçdaroğlu était ressorti vainqueur. Finalement, aucun scandale de grande ampleur n’a été déclaré et les deux candidats ont annoncé accepter le passage par un second tour le 28 mai prochain.

Pour ce qui est des élections législatives, le parlement devrait rester dominé par l’AKP, le parti du président au pouvoir. L’Alliance Populaire coalition dirigée par l’AKP, reste très consolidée avec 49.46% des voix, contre seulement 35,02% des voix pour l’Alliance de la Nation portée par le CHP de Kılıçdaroğlu et 10,54% de l’Alliance du Travail et de la Liberté, coalition d’organisations à gauche. Un résultat favorable pour Erdoğan, mais qui marque cependant un délitement relatif de ce dernier.

Si sa base sociale est plus solide que ce que pointaient de nombreuses analyses, la crise économique, principal sujet de préoccupation actuel des débats dans les élections, a plutôt joué en sa défaveur et a fragilisé celui qui règne sur la Turquie depuis bientôt 10 ans. En effet, la Turquie connaît une inflation qui avait atteint les 85 % en 2022, récemment résorbée autour de 45%. Des chiffres faramineux qui impliquent une baisse quotidienne des salaires et revenus de la population. Pour y faire face, la tentative d’Erdogan de continuer à baisser les taux d’intérêts de la banque centrale, au même moment où l’on observe la tendance inverse à échelle internationale, a été lourdement sanctionné de la part des marchés financiers, censés être attirés par cette politique monétaire hétérodoxe mais qui craignent une potentielle déstabilisation économique du pays.

Une polarisation politique et sociale croissante d’ici au second tour

La campagne menée par les deux candidats a exprimé une profonde polarisation du pays. Si Erdoğan et Kılıçdaroğlu ont tous les deux annoncé accepter de passer par un second tour, la bataille des chiffres à laquelle on a assisté hier n’est autre que l’expression de tensions très fortes au sein du pays. L’affrontement électoral par biais de meetings interposés et la radicalisation de la campagne profondément réactionnaire de Erdoğan en sont l’expression. Le fait que Erdogan ait mené une campagne profondément centrée sur l’Islam, tournée contre les personnes LGBT, les alévis et les Kurdes, tout en insistant sur le prétendu lien entre son adversaire et le PKK exprime la radicalisation du pouvoir Turc ces dernières années.

Erdoğan a en effet multiplié les coups de force qui montrent que la tendance à la bonapartisation du régime ne fait que se renforcer. En presque vingt ans au pouvoir en Turquie, celui-ci a concentré les pouvoirs, persécuté l’opposition (notamment avec l’arrestation, après la tentative de coup d’Etat ratée de 2016 de près de 6.000 personnes, ou l’enfermement d’opposant pendant plusieurs années de prison sous prétexte « d’insulte au président ») et fait arrêter de nombreux journalistes, avocats et juges, criminalisant tout type de mobilisation contre le pouvoir. A cela s’ajoute la meurtrière persécution du peuple kurde et les multiples interventions militaires dans le Kurdistan.

Dans ce cadre, et en dépit de la crise économique dont les conséquences touchent durement une grande partie de la population, l’un des principaux facteurs qui explique le maintien au pouvoir du Président reste sa capacité à porter les intérêts de la bourgeoisie turque sur la scène internationale et à proposer la Turquie comme une puissance régionale en expansion, malgré la crise interne. Le recul de la France et des États-Unis de sa zone d’influence, et plus récemment la guerre en Ukraine, ont en effet donné un rôle privilégié à la Turquie sur le terrain international.

Les tendances bonapartistes du régime pourraient s’approfondir pour tenter de contrecarrer tout effritement du régime. En ce sens, on peut s’attendre à une campagne de second tour profondément polarisée et à une radicalisation du discours d’Erdoğan. Déjà en 2019, l’AKP et Erdoğan avaient mené une offensive dure contre l’arrivée au pouvoir du CHP au sein de la mairie d’Istanbul, l’un des principaux centres du pouvoir Turc. Dans le même temps, face à Erdoğan, Kılıçdaroğlu est loin d’incarner une perspective progressiste pour les travailleurs et les classes populaires. En effet, l’actuel principal opposant à Erdogan, qui n’a pas hésité tout au long de sa campagne à agiter le renvoi des 3,6 millions de réfugiés Syriens vers le pays toujours gouverné par Bachar Al-Assad, incarne avant tout un autre projet néolibéral pour la Turquie.

Ce n’est pas dans les coalitions prétendument démocratiques qu’il faut chercher une alternative à Erdogan. Seule une alternative construite par en bas, de la classe ouvrière, en alliance avec les classes populaires turques et l’ensemble des minorités opprimées tels que la population kurde et les personnes LGBT, pourrait permettre la construction d’un véritable mouvement contre la métamorphose tous les jours plus claire du régime turc en État autoritaire, qui défend avant tout les intérêts de la grande bourgeoisie turque.


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