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Argentine

Crise de régime en Argentine : les tensions avec les gouverneurs fragilisent Milei

La politique d’ajustement structurel du budget de l’Etat argentin au service du capital international a amené Javier Milei à un conflit ouvert avec les gouverneurs des provinces, qui ont menacé d’aller jusqu’à couper la production de matières premières comme le gaz et le pétrole. Une grave crise, symptôme des difficultés de Milei, élu il y a 3 mois, pour appliquer son « plan tronçonneuse ».

Julien Anchaing


et Antoine Weil

28 février

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Crise de régime en Argentine : les tensions avec les gouverneurs fragilisent Milei

Crédit photo : Conférence de presse des gouverneurs Ignacio Torres (PRO), Alberto Weretilneck (Río Negro), Sergio Ziliotto (La Pampa), Rolando Figueroa (Neuquén) et Claudio Vidal (Santa Cruz).

Mis à la défensive par l’échec de la loi Omnibus, pièce centrale de son offensive autoritaire et anti-populaire, ces derniers jours ont été marqués par l’ouverture d’un nouveau conflit pour Javier Milei, l’opposant à une partie des gouverneurs des provinces.

L’Argentine étant un Etat fédéral, le pouvoir exécutif participe au budget de l’ensemble des gouvernorats de province du pays au travers du reversement des recettes d’impôts et de taxes. Or, après plusieurs rencontres internationales avec des figures politiques comme Donald Trump et Anthony Blinken, et des représentants du capital international et américain comme Gita Gopinath, la numéro 2 du FMI, Javier Milei tente de repartir à l’offensive sur son plan austéritaire pour éviter une paralysie de son mandat.

Dans ce cadre, la politique du gouvernement a déclenché un conflit entre le Président libertarien d’extrême-droite et le gouverneur du Chubut, Ignacio Torres (membre du Parti Propuesta Republicana, le parti de l’ex-président Macri), région productrice de pétrole, allant jusqu’à mettre en péril les accords de Milei avec la droite traditionnelle du pays.

Milei veut prendre 3.000 millions de pesos par jour à la Province de Chubut, le gouverneur le menace de couper la pompe de pétrole

Depuis le vendredi 23 février, Ignacio Torres, le gouverneur de Chubut et membre du parti de droite néolibérale PRO, est à la tête d’une fronde des gouverneurs contre Milei. En cause, la décision du pouvoir central de retenir 3.000 millions de pesos (environ 3,6 millions de dollars) par jour à la province, au nom d’une dette contractée envers l’Etat lors de la mandature précédente, estimée selon le gouvernement Milei à 119.000 millions de pesos.

Milei chercher par-là à discipliner brutalement la province, qui dans le régime argentin, dispose d’un gouvernement propre et de compétences importantes, notamment en matière de sécurité, d’éducation, d’économie, de subventions de transports etc. Cette décision de rétention budgétaire a notamment pour conséquence une hausse généralisée des prix des transports pour le grand public dans tout le pays, ainsi que des coupes budgétaires massives dans des domaines comme l’éducation. En réponse, le gouverneur de Chubut, principale région pétrolière d’Argentine a menacé de couper l’envoi de pétrole et de gaz à l’Etat, ouvrant un conflit de grande ampleur avec le gouvernement Milei.

Ignacio Torres a rapidement été suivi par ses homologues, notamment dans les régions productrices d’hydrocarbures avec une déclaration commune des provinces de Terre de Feu, Santa Cruz, Rio Negro, Neuquén, La Pampa. Issu du péronisme comme de la droite, ces gouverneurs du Sud du pays ont annoncé faire bloc contre le gouvernement. L’ensemble des gouverneurs des 24 provinces de l’Argentine ont fini par apporter leur soutien à Torres contre Milei.

Face à cette fronde contestant son autorité, Milei a répondu comme à son habitude par des déclarations et menaces ultra-brutales. Le président d’extrême-droite a en effet qualifié les gouverneurs de « dégénérés fiscaux », mettant en avant un article du Code pénal qui prévoit deux ans de prison pour quiconque empêche la fourniture d’énergie, dans une menace claire contre Ignacio Torres. Une offensive accompagnée de nombreuses attaques personnelles et montages dégradants relayés par Milei sur les réseaux sociaux.

Au terme de cette montée progressive en tension, la Cour Suprême a fini par donner raison à Torres ce mardi, imposant un nouveau camouflet à Milei et permettant à Torres de sortir de la crise par le haut, alors que Milei souhaite faire appel. La décision des juges met d’autant plus en difficulté le libertarien que celui-ci est également suspendu à leur verdict dans un autre litige, qui l’oppose cette fois au gouverneur kirchnériste de la Province de Buenos Aires, Axel Kicillof. Ce dernier conteste également la suppression des fonds de l’Etat alloués à sa Province.

Dans la dynamique de ces conflits, il faut bien comprendre que la majorité des gouverneurs soutiennent le projet néolibéral agressif de Milei et ont même pour certains, dont Torres, soutenu la Loi Omnibus lors de son passage au parlement, les débats avec le pouvoir portant sur des questions de degré et de nuances plutôt que sur le fond. Cependant, l’agressivité de Milei sur les budgets provinciaux, donnée essentielle de son programme, conduit à des tensions majeures avec le régime et participe à sa fragmentation.

Le conflit avec les gouverneurs témoigne de la profonde fragmentation du régime argentin

Quand on regarde le parcours d’Ignacio Torres, il est ainsi difficile de comprendre comment il en est venu à être au cœur d’un affrontement violent avec Milei. Ce dernier en effet un gouverneur conservateur et néolibéral, membre du parti Pro de Macri, qui souhaitait il y a quelques semaines fusionner avec la formation de Javier Milei. Il déclarait il y a peu avoir « 90% d’accords » avec ce dernier et revendique d’appliquer activement le « protocole de sécurité » répressif du gouvernement, en phase avec sa propre politique au sein de sa province, qui a consisté récemment à une persécution politique des dirigeants syndicaux enseignants, arguant que Milei n’a pas de leçon à lui donner en matière de politiques anti-sociales.

En traitant aussi brusquement un potentiel allié politique, Milei cherche à maintenir actif le discours « anti-caste » qui l’a porté au pouvoir et à chauffer sa base électorale à blanc, celle-ci étant encore aujourd’hui son principal élément de capital politique, alors qu’il est minoritaire au Parlement et au Sénat et qu’il ne dispose d’aucun gouvernorat dans tout le pays, élément essentiel pour la gouvernabilité en Argentine. Le président craint qu’un recul face aux gouverneurs ébranle sa base sociale, qu’il redoute de voir s’effriter à mesure que les plans austéritaires et la dégradation des conditions de vie de la population rendront de plus en plus difficile l’adhésion à son programme.

Cependant, une politique austéritaire aussi agressive, bien que menée dans l’intérêt du capital international et avec un soutien conséquent de la bourgeoisie argentine, ne peut exister sans ouvrir des brèches et des crises successives avec certains secteurs des capitalistes du pays. Le FMI lui-même soulignait récemment ce problème, appelant Milei à plus de « pragmatisme » et à rechercher des alliances avec des secteurs conséquents du régime, tout en évitant de brusquer trop rapidement des secteurs des classes dominantes, notamment des provinces. En effet, les coupes budgétaires touchant les provinces pourraient avoir pour conséquence une montée importante des tensions sociales (les gouverneurs devant couper très durement et rapidement les budgets des services publics et des transports) tout en rendant impossible les investissements productifs nécessaires, notamment dans la production de matières premières, la majorité de ces actifs allant vers le remboursement de la dette externe.

La controverse de Milei avec les gouverneurs renvoie donc à un problème de fond, déjà posé lors de la loi Omnibus, qui tient aux contradictions partielles avec les intérêts de certains secteurs de la bourgeoisie, qui tout en soutenant le projet de Milei doivent être manœuvrés avec doigté. Dans ces coordonnées, le style jusqu’au-boutiste et démagogique de Milei complique encore les possibilités d’accords avec le régime, la droite se désespérant que Milei « ne la laisse pas l’aider ». C’est en substance ce que déplore une partie de l’opposition « dialoguiste » de droite ou de certains secteurs du péronisme, à l’image du député de l’UCR (droite) De Loredo, en larmes après le retrait de la loi Omnibus et les insultes de Milei contre les secteurs disposés à négocier avec lui. De même, le leader du Pro Mauricio Macri, proche d’Ignacio Torres, a finalement annoncé en fin de semaine dernière que son parti ne fusionnerait finalement pas avec celui de Milei, jugé trop imprévisible.

Dans le même temps, cette situation ouvre des crises dans la droite traditionnelle. Patricia Bullrich, ancienne protégée de Macri et désormais ministre de la Sécurité de Milei, a ainsi tenté récemment d’ouvrir un front contre l’ancien Président, défendant un soutien plein et entier de la droite à Milei->https://www.pagina12.com.ar/715936-todo-roto-bullrich-le-apunta-a-macri-por-la-rebelion-de-chub]. Elle a ainsi déclaré que la coalition de droite Juntos por el Cambio (littéralement, « ensemble pour le changement ») réunissant Pro et UCR, dont elle était à la tête lors de la dernière élection présidentielle, serait en train de « boycotter le changement » en refusant de gouverner avec Milei.

Entre les risques de fragmentation territoriale entre Etat central et Provinces, les difficultés à trouver un accord entre extrême-droite libertarienne et droite traditionnelle et les divisions à l’intérieur de cette dernière, les premiers mois de Milei au pouvoir aiguisent ainsi les tendances à la crise organique plus qu’ils ne les résolvent.

L’absence de plan de bataille des directions syndicales laisse aux gouverneurs le rôle d’opposition à Milei

Dans ces conditions, le pouvoir de Milei apparait beaucoup plus fragile que prévu : la crise au sommet signale une opportunité pour mettre en recul ce gouvernement et son plan de guerre contre les travailleurs, la jeunesse, les secteurs paupérisés comme les classes moyennes du pays. Pourtant, les directions syndicales restent totalement passives, refusant de coordonner les différentes luttes ou de lancer un appel d’ensemble contre les mesures néolibérales du DNU, les licenciements ou les coupes budgétaires.

Depuis la journée de grève massive du 24 janvier, aucun appel national n’a été posé, et les directions syndicales laissent le champ libre à Torres (à droite), ou au gouverneur de la province de Buenos Aires Axel Kicillof, au centre-gauche, de se poser comme la principale alternative à Milei. Ce dernier se positionne en effet comme le futur candidat du péronisme pour 2027, et suit la stratégie de Cristina Kirchner fixé dans un document publié à la mi-février, après plusieurs mois de silence de l’ancienne Présidente. Pour elle l’enjeu est de s’opposer à Milei tout en restant ouverte au dialogue sur la réforme du travail que veut le gouvernement de Milei ainsi que sur son plan de réforme (austéritaire) de l’Etat, en maintenant le calme dans la rue pour éviter des explosions sociales qu’elle ne pourrait pas contrôler.

Comme le résument les dirigeants du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) Esteban Mercatante et Eduardo Castilla dans les colonnes de La Izquierda Diario : « Cristina Kirchner tente de mettre en avant le péronisme comme un outil pour recoudre les plaies d’un régime politique malmené par l’agitation sociale et la crise économique. Elle mise sur le rôle historique de contention que ce parti/mouvement a joué dans l’histoire argentine en période de crise aiguë. Cela signifie qu’il faut regarder vers [les élections de] 2025 ou 2027. Entre-temps, l’ajustement de Milei suivra son cours. Cela signifie une énorme offensive contre les conditions de vie des travailleurs. La pauvreté, qui atteint déjà des niveaux record, pourrait atteindre des sommets insupportables, supérieurs à ceux de la pire crise sociale de 2002.

La réflexion « stratégique » de CFK (…) revient à contribuer à garantir au gouvernement une relative stabilité politique, qui lui permettra de poursuivre ses attaques. Même si il en sort une version « modérée », à la suite d’une négociation, de l’actuel plan tronçonneuse, cela préservera l’agenda du grand capital concentré qui pousse les attaques contre les travailleurs et les classes moyennes ruinées. En d’autres termes, continuer sur la voie de la décadence nationale dans laquelle cette même classe dirigeante a conduit le pays. »

Dans ces conditions, l’attentisme du kirchnérisme et l’absence de plan de bataille appelé par les directions syndicales finit par laisser à l’ultra-réactionnaire pouvoir judiciaire argentin l’opportunité de se présenter comme le principal frein au pouvoir du gouvernement d’extrême-droite. La justice est pourtant, tout particulièrement en Argentine, une institution réactionnaire et bonapartiste, très largement liée aux intérêts du capitalisme international et qui se revendique comme la plus « éloignée » de la souveraineté populaire.

Signe de l’envie des travailleurs argentins de maintenir le combat contre Milei, de nombreuses luttes éclosent pourtant dans différents secteurs. Ainsi l’éducation nationale a commencé l’année par une grève largement suivie dans tout le pays, avec des cortèges massifs comme à Cordoba, alors que les vacances d’été se terminaient ce lundi. Contre la privatisation de l’aéroport Aerolineas Argentinas, l’ensemble des syndicats appellent à une grève, très suivie ce mercredi. Dans l’industrie également, des grèves ont lieu contre les licenciements, dans le secteur pneumatique comme dans la sidérurgie. Dans le même temps, les assemblées de quartier continuent de s’activer pour coordonner les luttes, et appellent notamment à une journée d’action ce vendredi 1 mars, jour de la réouverture de la session parlementaire pour lequel Javier Milei prévoit un discours au Parlement. C’est dans ces secteurs et initiatives que se trouvent les germes d’une riposte à la hauteur face aux plans du gouvernement.


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