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Chine. Faillite d’Evergrande : vers un scénario à la Lehman-Brothers ?

Depuis le début de la semaine, les pires angoisses sont de retour sur le marché asiatique. Pour cause, Evergrande, l’un des principaux conglomérats de l’immobilier chinois a admis ce mardi ne pas pouvoir faire face à ses obligations. La faillite d’un géant « too big to fail » pourrait entraîner avec elle une nouvelle crise économique d’ampleur.

samedi 18 septembre

ISAAC LAWRENCE AFP/File

Un géant financier au bord du gouffre

L’annonce de la possible faillite du groupe Evergrande fait trembler toute la Chine depuis une semaine. Premier promoteur immobilier, le groupe devenu un conglomérat accuse une dette abyssale de près de 260 milliards de dollars. Et l’annonce de la probable faillite du groupe a de quoi faire pâlir les marchés financiers, puisque c’est bien d’un géant de l’économie chinoise dont il est question.

« C’est une entreprise qui est un acteur majeur de l’immobilier chinois. Mais c’est aussi une entreprise qui s’est diversifiée depuis une dizaine d’années dans un grand nombre de secteurs et notamment pour la rendre, pense-t-elle, moins vulnérable auprès du gouvernement en se disant que si elle a des ramifications dans les grands secteurs de l’économie et bien si elle a des difficultés, le gouvernement la soutiendra. C’est non seulement une entreprise qui a un poids très important dans le secteur immobilier mais qui a aussi un poids grandissant dans d’autres secteurs, notamment des vidéos, des mutuelles de santé, dans des coopératives d’élevage de cochon, etc. » explique Marie-Françoise Renard, professeure d’économie à l’université de Clermont-Auvergne et responsable de l’Institut de recherche sur l’économie de la Chine au CERDI, sur RFI.

Ainsi le premier promoteur immobilier de Chine s’est diversifié ces dernières années en achetant notamment un club de football le Guangzhou FC, mais aussi des parcs d’attraction, des usines, ou en se mettant à produire de l’eau minérale ou des voitures électriques, etc. De quoi « employer directement des centaines de milliers de salariés et indirectement des millions » note Marie-Françoise Renard.

Le président d’Evergrande a longtemps été la première fortune de Chine, mais ce temps semble être révolu. Laurent Grassin, directeur de la rédaction de rédaction de Boursorama évoque « une descente aux enfers ». « Le groupe se retrouve étranglé financièrement après un développement à marche forcée basé sur l’endettement. Aujourd’hui Evergrande c’est plus de 260 milliards de dettes détenues par plus de 250 banques chinoises mais pas que, et parmi les banques chinoises des banques publiques ». Jeudi, la firme enregistrait un niveau historiquement bas de ses actions en bourses, et annonçait avoir officiellement suspendu pour la journée la cotation de ses obligations domestiques suite à la dégradation de leur note.

Une crise sur fond de surendettement et de politique accommodante de la Chine

Cette probable faillite du géant de l’immobilier prend directement sa source dans la reprise post-crise économique de 2008-2009. Pour relancer la croissance et favoriser la reprise économique, le gouvernement chinois a mis en place une politique monétaire souple, permettant aux entreprises de s’endetter très largement. Cette politique économique mondiale, dans le même temps la dette des entreprises aux États-Unis est passée de 3,3 billions de dollars, avant la crise de 2008-2009, à 6,5 billions en 2019, a longtemps constitué une véritable bombe à retardement dans le contexte de la crise du Covid. La fermeture des centres commerciaux avec la pandémie a ainsi fortement fragilisé Evergrande.

Toujours sur RFI Marie-Françoise Renard raconte « la croissance de l’entreprise comme d’autres entreprises s’est faite par l’endettement. Les entreprises ont bénéficié après la crise de 2009 d’une politique monétaire assez accommodante pour relancer la demande intérieure qui devait devenir le moteur de la croissance chinoise. Pour relancer la croissance intérieure on a facilité les prêts aux entreprises. L’entreprise a emprunté puisque c’était facile jusqu’au moment où elle a été très très endettée »

Pour faire face à une situation d’endettement économique périlleuse, accentuée par la mise à l’arrêt de l’économie suite à la crise du coronavirus, le gouvernement chinois a changé de politique sans pour autant résoudre les contradictions sous-jacente à la politique d’endettement permanent et spéculative. Un tournant que Marie-France Renard caractérise ainsi : « Il ne faut pas oublier que depuis le 1er janvier de cette année, le gouvernement a imposé des limites aux emprunts des promoteurs immobiliers et leur a imposé de ne pas franchir des lignes rouges sur leur passif. Et donc Evergrande a vendu des actifs pour se désendetter. Et ces actifs ont été vendus à des prix très bas, notamment dans des maisons dans l’immobilier à prix réduit. Cela a été un cercle vicieux. L’entreprise garde un endettement très important, mais en plus de la crise du Covid, elle a été obligée de vendre avec des remises très importantes, ce qui a pénalisé des recettes. On arrive à une situation où cette dette est tellement importante qu’elle risque de faire défaut, même si l’entreprise avait annoncé fin aout qu’elle ferait son possible pour rembourser ses créanciers, mais on voit bien que compte tenu des échéances cela va être difficile. ».

Une probable faillite aux conséquences encore inconnues

La réaction des marchés asiatiques démontre qu’une telle faillite pourrait avoir des conséquences structurelles très importantes. Déjà on a pu observer de premières répercussions, notamment dans le secteur de l’immobilier chinois qui a vu ses indices en bourse chuter de 5% cette semaine à Hong Kong. Autre secteur concerné : le secteur bancaire a lui connu une troisième séance de baisse consécutive. Dans la nuit de jeudi à vendredi enfin, c’est l’ensemble du marché asiatiques qui a reculé en Bourse. Un recul qui est d’ores et déjà est la traduction de la perte de confiance d’une partie des investisseurs internationaux.

Pour cause, une faillite aurait des conséquences pour les investisseurs qui, dans le monde entier, ont acheté des obligations de cette entreprise. Pour l’heure la menace semble peser plus concrètement sur le marché chinois, où l’Etat a déjà annoncé que les banques ne devaient pas s’attendre à des remboursements d’intérêts au cours de la semaine.

Pour autant, dans un contexte de très forte incertitude économique sur les résultats du quoiqu’il en coûte et de la hausse vertigineuse de la dette des pays dans le monde, une étincelle, dans l’un des pays censé être l’un des moteurs de la reprise pourrait ouvrir une énorme crise mondiale. Dans un édito publié ce matin dans les Echos, Dominique Seux écrit : « Je suis sorti inquiet, il y a quelques jours, d’un déjeuner avec un des banquiers d’affaires les plus connus de Paris. […] Si une nouvelle crise quelconque arrive, et il y en a toujours, les Etats, qui sont déjà surendettés, ne pourront réassurer l’économie, et le système n’y survivra pas », estime notre homme. Qui détaille : une crise financière est quasi certaine parce que la loi de l’offre et la demande va refaire surface sur les marchés obligataires et que les banques centrales ne pourront pas acheter éternellement autant de dettes publiques. Alors que l’optimisme est de rigueur sur la reprise cet été , cela fait froid dans le dos. ».

Même son de cloche chez le rédacteur en chef de Boursorama, Laurent Grassin, qui dans un interview vidéo s’étonne que « de voir qu’on évacue un peu cette hypothèse [ d’une faillite qui soit structurante pour le marché mondial] d’un revers de manche sans prendre le temps de la considérer, si on en revient à Lehman Brothers il s’agit de circonstances qui sont extrêmement similaires. Finalement une politique monétaire accommodante qui encourage certains acteurs privés à s’endetter au-delà du raisonnable, de la dette disséminée un peu partout. On ne va pas sombrer dans le sensationnalisme, mais en même temps il va falloir continuer à suivre ce feuilleton, voir comment le gouvernement chinois réagit et réussit à piloter ça pour ménager la chèvre et le choux dans les semaines à venir ».

De quels leviers dispose le gouvernement chinois ?

Si jeudi, Hu Xijin, le rédacteur en chef du Global Times, l’organe officiel du parti communiste chinois, déclarait sur le réseau social We Chat qu’ Evergrande devrait se tourner vers le marché pour trouver son salut il est fort probable que l’Etat chinois décide de restructurer la dette pour éviter de pénaliser l’économie chinoise.

« Ce que le consensus privilégie. C’est qu’on s’orienterait vers une restructuration pilotée par le gouvernement qui permettrait d’éponger les dettes du groupe tout en maintenant certaines activités du groupe pour limiter les pertes, de prioriser la livraison des logements, de prioriser bien sûr la livraison des logements et de limiter l’impact social sur les dits-clients et les sous-traitants. […] Le gouvernement chinois sait bien qu’il a maille à partir avec quelque d’assez structurant et d’assez fondamental » avance ainsi Laurent Grassin.

Pour autant compte tenu du scénario, la faillite de Evergrande pourrait entraîner une série de banqueroutes en chaînes qui finisse par avoir des conséquences sur les banques. En arrière-plan, la dynamique de la Chine et de son économie apparaît toujours comme une grande inconnue et conditionne les scénarios futurs de la reprise économique mondiale alors que le niveau de dépendance des économies mondiales relatif à l’internationalisation du capital et aux dites chaînes de valeurs est très élevé. Si le scénario d’une crise économique d’ampleur en Chine et dans le monde est pour l’instant loin d’être réalisé, la situation mérite d’être suivie avec la plus grande attention, dès lors que de nouvelles difficultés entraînent de nouveaux approfondissements de la flexibilisation du travail et de nouvelles attaques contre la classe ouvrière chinoise et potentiellement internationale.




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