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Tensions diplomatiques

Appels au boycott de produits français suite à l’offensive islamophobe : un jeu entre puissances ?

L’offensive islamophobe du gouvernement français à la suite de l’assassinat de Samuel Paty a suscité une vague de dénonciations de la part de nombreux dirigeants du Proche et Moyen-Orient. Des appels au boycott sur les produits français ont été lancés dans certains pays musulmans. En tête de cette contestation diplomatique : la Turquie d’Erdogan, qui n’hésite pas à instrumentaliser, avec hypocrisie, l’islamophobie du gouvernement français afin de répondre à ses propres défis internes et externes.

mardi 27 octobre

Crédits photos :(YASSER AL-ZAYYAT / AFP)

Le gouvernement français n’a pas hésité à instrumentaliser la mort tragique de l’enseignant Samuel Paty à des fins islamophobes. Par cette instrumentalisation, le gouvernement tente de ressusciter une union nationale sur les bases d’une stigmatisation raciste de la communauté musulmane, dans laquelle s’est engouffrée la majeure partie de la classe politique. Une stigmatisation qui s’étend aujourd’hui à tous ceux qui osent parler d’islamophobie ou s’opposer aux positions réactionnaires du gouvernement. En outre, l’instrumentalisation islamophobe de la mort de Samuel Paty a pour objectif de légitimer une offensive réactionnaire et raciste qui se matérialise dans le projet de loi contre le « séparatisme » (rebaptisé depuis) dont Gérald Darmanin et Marlène Schiappa se font les porte-drapeaux pour le gouvernement.

Dans ce sillage, les appels à diffuser largement les caricatures du prophète Mahomet se sont multipliés sous prétexte de garantir une liberté d’expression qui prend en réalité la forme d’une stigmatisation de la communauté musulmane en France. De tristes figures comme l’ancien Premier Ministre Manuel Valls avaient exhorté « toute la presse » à « republier les caricatures de Charlie Hebdo ». Mercredi 21 octobre, Emmanuel Macron avait affirmé que la France « ne renoncerait pas aux caricatures, aux dessins », lors de l’hommage hypocrite rendu à Samuel Paty et plus largement au corps enseignant.

Une réaction à l’offensive islamophobe en France ?

Cette déclaration a ainsi déclenché des remous diplomatiques et donné un caractère international à la situation française. Une série de pays du Proche et Moyen-Orient ont ainsi désapprouvé et dénoncé les propos du chef d’État français. Des appels au boycott ont même été lancés dans certains pays de la région.

Dans le Golfe Persique, Le Conseil suprême des oulémas d’Arabie Saoudite a par exemple déclaré que « ces insultes n’ont rien à voir avec la liberté d’expression ». Au Qatar et au Koweït des chaînes de grande distribution ont retiré des produits français de leurs rayons. Des produits agro-alimentaires comme de la confiture, du fromage Kiri et Babybel ont été retirés. Au Koweït encore, certaines compagnies de voyages ont suspendu les réservations de vol vers la France.

Même si ces pays représentent un marché important pour le secteur agro-alimentaire français, ces boycotts restent pour le moment top mineurs pour réellement inquiéter le patronat de cette industrie. En ce sens, le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux a encouragé le patronat français à faire front avec le gouvernement et à ne « pas céder au boycott ». Montrant au passage que les principes républicains revendiqués à tout va sont bien ceux de la classe dominante, le patron des patrons a appelé ses homologues à « faire passer nos principes avant la possibilité de développer nos affaires ». Ce qui révèle en réalité le peu d’incidence de ces boycotts sur les intérêts économiques français.

Comme l’expose Le Monde, au Maghreb, des prises de position publiques ont visé les déclarations du président Macron. Comme au Maroc où le ministère des affaires étrangères a affirmé que l’État marocain condamnait « vigoureusement la poursuite de la publication des caricatures outrageuses à l’islam et au Prophète ». Suite à ces réactions, le gouvernement français a quant à lui tenu sa ligne en demandant à faire « cesser » les boycotts. Dans un tweet, Emmanuel Macron a affirmé que « rien ne […] fera reculer » l’État français.

La Turquie : leader de l’opposition à la France ?

Mais une des réactions les plus significatives sur le plan géopolitique a été celle de la Turquie. Dans la continuité des réactions entendues dans le monde arabe, le président Recep Tayyip Erdogan a appelé la population turque à boycotter les produits français, ce lundi à Ankara. Profitant des récentes attaques islamophobes orchestrées par l’État français sur son sol, Erdogan a cherché à se positionner comme le défenseur des communautés musulmanes et comme le chef de file du monde musulman. Le chef d’État turc a ainsi dénoncé la stigmatisation subie par la communauté musulmane en France. Il a établi un parallèle entre la condition des musulmans en Europe et celle des juifs d’Europe persécutés dans les années de montée du fascisme précédant la seconde guerre mondiale. En outre, il s’est montré particulièrement offensif vis-à-vis de Macron qu’il a accusé, non sans fondement, d’avoir un problème avec l’islam.

Cependant, cette tentative d’Erdogan de se positionner en défenseur des musulmans d’Europe et dans le monde relève du pur calcul politique et constitue en réalité une véritable hypocrisie. Notamment quand la Turquie est dans le même temps le gardien des frontières européennes, garant de la politique migratoire de l’Europe en maintenant des millions de réfugiés Syriens dans des camps et dont une écrasante majorité est de confession musulmane. En 2016, la Turquie et l’Union Européenne ont signé un accord visant à stopper les flux migratoires de la Turquie vers l’Europe (la Turquie étant la principale destination de transit pour de nombreux réfugiés, notamment syrien, avant l’Europe). Si l’Union Européenne utilise donc la Turquie pour assurer sa politique migratoire répressive et mortifère pour des millions de musulmans, cette dernière n’hésite pas utiliser sa position pour faire pression sur l’Europe en fonction de ses intérêts.

Des tensions entre puissances en toile de fond

En somme, c’est bien au niveau géopolitique et du jeu d’influence entre puissances qu’il faut lire cette nouvelle séquence de tensions diplomatiques dans les relations entre l’État français et la Turquie notamment. La France et la Turquie se retrouvent aujourd’hui directement ou indirectement opposées dans plusieurs conflits qui expliquent les tensions croissantes entre les deux pays.

L’arrivée au pouvoir d’Erdogan a cristallisé les volontés de puissance de la Turquie qui cherche à disputer le leadership du monde musulman sunnite aux pétromonarchies du Golfe. Ces volontés de puissance du capitalisme national turc rentre ainsi en contradiction avec les intérêts de différents États du bassin méditerranéen, comme la Grèce, le Liban, Israël ou Chypre. Des tensions avaient ainsi émergées entre la Grèce et la Turquie par rapport à la démarcation de zones économiques exclusives en Méditerranée.

Or, dans un contexte international où les puissances impérialistes cherchent à renforcer leurs positions et garantir leurs intérêts, la France tente elle aussi de se positionner comme une des principales puissances du bassin méditerranéen. En 2018, la multinationale française Totale s’est alliée au géant italien ENI pour développer les activités gazières dans les eaux méditerranéennes de Chypre. La France a ainsi largement soutenu la Grèce dans ce conflit en lui apportant un appui militaire et en soutenant un front européen anti-turc.

En outre avant la mort de Samuel Paty, la France renforçait principalement deux fronts d’intervention militaire. D’abord en Méditerranée en se positionnant comme le bras armé d’un front d’opposition aux ambitions de la Turquie dans la région. Mais aussi dans le Sahel où la France intervient, notamment au Mali récemment déstabilisé par un coup d’État. La justification de cette intervention qui prend le nom d’opération Barkhane est d’ailleurs la lutte contre le terrorisme islamiste. Mais en réalité la France cherche à protéger d’importants intérêts économiques dans la région sahélienne, notamment au niveau de l’exploitation d’uranium indispensable au secteur nucléaire français.

Un autre terrain sur lequel la France et la Turquie se trouvent aux antipodes, c’est la Libye où la France soutient le maréchal Khalifa Haftar et la Turquie le gouvernement reconnu par l’ONU. Ainsi, la Turquie est devenue l’un des obstacles les plus dérangeants pour les plans de la France dans le bassin méditerranéen.

Les crispations entre la France et le monde musulman à l’international, et particulièrement la Turquie, s’expliquent donc principalement par un contexte de renforcement des tensions internationales sur fond d’intérêts géopolitiques et économiques contradictoires. Un contexte dans lequel les puissances impérialistes comme la France cherchent à tout prix à garantir leurs positions et où des puissances régionales comme la Turquie tentent d’accroitre leur influence. D’un côté, le contexte national français d’offensive islamophobe et de stigmatisation de la communauté musulmane sert en partie de justification idéologique aux interventions impérialiste de la France. D’un autre côté, la rhétorique d’Erdogan qui cherche à se présenter faussement comme défenseur des minorités musulmanes en Europe, sert en dernière instance les intérêts du capitalisme turc.

S’il est clair que le gouvernement français est ouvertement raciste et islamophobe et qu’il opprime la communauté musulmane en France, on ne peut croire un seul instant que les pays du Golfe ou la Turquie puissent être les véritables défenseurs de communauté musulmanes aujourd’hui opprimées.




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