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Opinion

Offensive impérialiste contre le Yémen : une sanglante voie sans issue

L’Occident cherche désespérément à montrer qu’il a toujours la charge du Moyen-Orient, mais les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ne gagneront pas si facilement. Les populations locales risquent une fois de plus de payer chèrement ces jeux de dupes impérialistes.

Nathan Deas

19 janvier

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Offensive impérialiste contre le Yémen : une sanglante voie sans issue

Alerte rouge dans le Moyen-Orient. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont lancé une vague de frappes aériennes sur le Yémen dans la nuit de jeudi à vendredi, après des mois de tensions liées aux attaques des Houthis contre des navires commerciaux en mer Rouge, une route commerciale mondiale stratégique. Les frappes, qui ont ciblé les installations militaires et les entrepôts de missiles des Houthis, visaient à affaiblir la capacité des rebelles yéménites à faire peser une menace sur les voies commerciales, ont déclaré des responsables américains.

La justification de ces attaques par la Maison Blanche au nom de la « la libre circulation du commerce international » et de la « liberté de navigation » n’a pas manqué d’être l’occasion d’afficher l’arrogance habituelle des puissances impérialistes. Il n’aura échappé à personne en effet, que si Biden est prêt à bombarder et à tuer pour protéger les droits (et les profits) des propriétaires de conteneurs maritimes, il n’a pas levé ne serait-ce que le petit doigt pour mettre fin au génocide à Gaza. Il n’aura pas échappé non plus à grand monde que Washington n’est pas exactement le candidat idéal (et le plus cohérent) à même de prétendre au titre de « défenseur » de la « liberté de navigation ».

Les forces armées américaines, dans le cadre des sanctions illégales contre l’Iran, n’avaient pas hésité en tous cas à intercepter plusieurs navires iraniens et à saisir le pétrole qu’ils transportaient (avant de le revendre à profit). De même, Washington n’avait pas trouvé grand-chose à redire à l’assassinat par Tsahal de neuf personnes en 2010, dans le contexte de l’imposition d’un blocus illégal de Gaza, alors qu’elles se rendaient dans l’enclave gazaouie à bord d’une embarcation turque chargée de biens humanitaires. Les exemples sont en réalité légions. En clair, il est difficile de prendre au mot l’argumentaire de l’administration américaine, mais également de considérer qu’elle va atteindre ses objectifs.

Mais alors quelle est la stratégie états-unienne ? Il n’est pas anodin de remarquer que les Etats-Unis, en s’impliquant comment elles ne l’avaient encore jamais fait dans la guerre qu’Israël mène à Gaza rompent au moins partiellement avec la stratégie qui avait prévalu ces dernières années dans la région. Sur fond d’affaiblissement de son hégémonie à échelle internationale, les Etats-Unis avaient fait le choix d’un désengagement relatif du Moyen-Orient pour concentrer leurs efforts de contention dans l’Indopacifique. Une politique mise à mal par la guerre en cours, mais aussi par l’influence grandissante de la Chine dans la région, qui est devenue le plus grand importateur d’énergie au Moyen-Orient et a récemment négocié la reprise des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Dans ce contexte, les frappes américaines font signe vers un triple objectif. Faire la démonstration de la « puissance » maintenue des Etats-Unis dans la région et de sa capacité à assumer un rôle de gendarme régional (en assurant la « liberté » de navigation et de commerce). Réaffirmer son soutien inconditionnel à Israël, dans la droite lignée de l’aide militaire et politique apportée au génocide en cours à Gaza. Envoyer un message à l’Iran et aux différents protagonistes de « l’Axe de la Résistance » sur fond de dynamique à l’escalade régionale ces dernières semaines.

Sur ces trois points, les contradictions se font nombreuses. D’abord, parce que pour porter un coup sérieux aux Houthis, « l’offensive » devra être d’une toute autre ampleur. Avec le soutien de l’Occident, les Saoudiens s’y sont essayés pendant sept ans. Mais ni un violent blocus ni une campagne de bombardements aveugle, ni même une famine généralisée et la mort d’au moins 377 000 personnes n’ont délogé les Houthis du pouvoir. La situation actuelle n’est bien évidemment pas à négliger, mais plusieurs dizaines de frappes aériennes et cinq morts ne sont pas comparables au niveau incommensurable de souffrance qu’a eu à endurer le peuple yéménite ces dernières années. Dans les faits, les responsables houthis ont déjà donné à voir quelle serait leur réponse en ciblant un cargo américain ce lundi au large du Yémen.

Ensuite, malgré le soutien inconditionnel apporté à Israël et au génocide en cours à Gaza, ni Biden ni ses alliés régionaux n’ont intérêt à se laisser entraîner par l’extrême droite israélienne vers un embrasement régional. La partition aveugle des Etats-Unis, quelques jours seulement après que B. Netanyahu ait annoncé ses intentions d’étendre ses opérations au Liban, à la Syrie, et à l’Iran et à la Turquie « si nécessaire », et attaqué Beyrouth pour la première fois depuis 2006, actualise la possibilité d’un tel scénario, mais le Rubicond n’est pas encore franchi. Et il ne devrait pas l’être, du moins pas volontairement.

Notamment parce que Joe Biden, qui est confronté à une pression interne croissante, a besoin d’une réussite diplomatique en cette année électorale alors que la guerre s’enlise en Ukraine et en Palestine. L’une de ses premières ambitions déclarées avait été de mettre fin au conflit au Yémen. Cette possibilité s’éloigne, mais l’irruption d’une nouvelle guerre pour les Etats-Unis à quelques mois des élections serait de nature à disqualifier définitivement Biden. En outre, et c’est un fait loin d’être anodin, même les autorités saoudiennes, alliées des Etats-Unis, ont appelé à la retenue et à éviter « l’escalade » après avoir passé pourtant des années à brutaliser impitoyablement le peuple yéménite, et alors qu’elles s’efforcent de se sortir du bourbier de leur implication militaire au Yémen.

La situation n’en semble pas moins chaque jour de plus en plus éruptive au Moyen-Orient. Mardi, l’Iran a frappé des cibles en Syrie et au Kurdistan irakien en réponse à l’attentat de Kerman, le 3 janvier, et aux multiples attaques menées contre certains de ses dignitaires et des cadres de l’Axe de résistance. Une riposte, brouillonne et mineure, qui illustre les contradictions d’un pays en crise, confronté aux provocations incessantes de l’Etat Israélien, mais qui acte également un premier engagement réel iranien dans le conflit régional et est la marque de la déstabilisation en cours dans toute la région. Une situation qui fait également signe vers les dynamiques de recalibrage des rapports de force entre les différents acteurs régionaux.

Dans ce contexte, enfin, sur un temps plus long, l’impérialisme américain risque de sortir affaibli de la séquence en cours. Une fois de plus, les Etats-Unis oublient l’une des principales leçons du XXème siècle. Jamais dans l’histoire une compagne de bombardements n’a porté ses fruits. Le massacre en cours et la campagne génocidaire de Tsahal à Gaza en sont la dernière illustration en date. Comme nous le notions déjà dans un précédent article, malgré le carnage et les avancées terrestres indéniables des forces armées israéliennes, le Hamas est loin d’être vaincu. Il est même sans doute plus fort aujourd’hui qu’il ne l’a jamais été dans l’opinion palestinienne.

Au Yémen, la situation se prête à comparaison. Si les médias « main-stream » ne cessent de présenter les Houthis comme un simple « auxiliaire » de l’Iran, il est en réalité difficile de faire l’économie d’un autre constat. Indépendamment de ce que représente réellement le groupe rebelle yéménite, et notamment dans ce qu’il a de particulièrement réactionnaire, à l’intérieur du combat pour la cause palestinienne, les Houthis sortent indéniablement renforcés de la séquence en cours.

Ainsi, comme le note Helen Lackner dans les colonnes de L’Orient XXI : « Depuis 2015, Ansar Allah (nom officiel du mouvement) contrôle Sanaa ainsi que la majorité de la côte de la mer Rouge et dirige d’une main de fer les deux tiers de la population. Son programme vise à assurer la domination des Sada (descendants du Prophète, également connus sous le nom d’Achraf ou de Hachémites) sur le plan intérieur, et met l’accent sur l’hostilité aux États-Unis et à Israël en politique étrangère. La guerre à Gaza lui donne un regain de popularité nationale et internationale, à un moment où la majorité des Yéménites aspire à la paix. Comme des millions d’autres personnes, les Yéménites sont révoltés par les horribles massacres perpétrés à Gaza. Les appels des autorités houthistes à manifester pour la Palestine leur donnent une rare occasion de se mobiliser en masse, et avec ferveur. Malgré l’impopularité du régime d’Ansar Allah [nom des Houthis], la plupart des habitants approuvent vraisemblablement son chef Abdul Malik Al-Houthi quand il menace de prendre des mesures contre Israël et mène des actions en mer Rouge. ».

Une polarisation qui se renforce dans l’intégralité de la région sur fond de rééquilibrage des rapports de forces régionaux. Une fois de plus, comme dans le cas de la guerre en Irak, le Moyen-Orient confronte l’impérialisme américain aux limites de sa puissance. Une fois de plus, ce seront les populations qui en paieront le prix et des forces réactionnaire qui pour l’heure capitalisent sur les crimes de l’Occident. Au Yémen, cela fait des décennies qu’il en est ainsi.


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