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Coalition feux tricolores

Retraites, temps de travail, réarmement : le nouveau gouvernement allemand annonce ses futures attaques

Deux mois après les élections fédérales allemandes, le SPD, les Verts et le FDP ont trouvé un accord de gouvernement. A côté de quelques réformes, celui-ci promet surtout de nouvelles mesures néo-libérales et un développement du militarisme.

lundi 29 novembre 2021

Crédits photo : Kay Nietfield, DPA via AFP

Deux mois après les élections fédérales, l’Allemagne se dote d’un gouvernement « central » avec Olaf Scholz du SPD (Parti social-démocrate) comme chancelier, dans une coalition avec les Verts et le néolibéral FDP (Parti libéral allemand). En référence à la combinaison des couleurs des partis (rouge, jaune et vert) il a déjà été surnommé le gouvernement « feu tricolore » (Ampel en allemand). Le slogan de la nouvelle administration est « Oser plus de progrès », une tentative de se démarquer des années conservatrices de Merkel. Ce slogan s’inspire de celui de l’ancien chancelier SPD Willy Brandt, « Mehr Demokratie wagen » (« oser plus de démocratie »), qu’il avait utilisé en 1969 pour souligner sa rupture avec la politique conservatrice de l’après-guerre.

À la fin des négociations pour former cette nouvelle coalition, l’Ampel a présenté un rapport de 178 pages qui, malgré ses promesses de progrès, montre que beaucoup de choses resteront les mêmes. Rien ne changera en ce qui concerne le manque de personnel soignant, la pauvreté des personnes âgées, la précarisation, la hausse des loyers et des coûts de l’énergie, et le réarmement de la Bundeswehr. Le ministre des finances Christian Lindner, du FDP, sera le premier à prôner un cours néolibéral strict pour l’économie.

Cela ne veut pas dire que le gouvernement « feu tricolore » ne fait aucune promesse. En particulier en ce qui concerne les questions dites « sociétales » et démocratiques, il veut se présenter comme une « alliance pour la liberté, la justice et la durabilité. » Par exemple, l’abolition du l’article 219-A du code pénal, qui empêche jusqu’à présent les médecins d’informer les gens qu’ils peuvent pratiquer des interruptions de grossesse, a été salué à juste titre par beaucoup. Toutefois, l’article 218 est toujours en vigueur et prévoit que les personnes qui se font avorter ne sont exemptées de peine que si l’intervention a lieu avant la douzième semaine de grossesse ou pour des raisons médicales importantes, dans le cas contraire, elles risquent une peine de prison.

La sévère loi allemande sur les personnes transgenres, qui stigmatise les personnes transgenres qui tentent de faire modifier leurs documents juridiques pour refléter leur identité et leur nom, doit également être remplacée par une nouvelle loi levant certains des obstacles juridiques qui empêchent les personnes trans de modifier leurs documents d’identité. Le nouveau gouvernement prévoit également de lever l’interdiction du don de sang pour les personnes transgenres et les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Le gouvernement a également indiqué qu’il envisageait d’abaisser l’âge du droit de vote à 16 ans, de faciliter la naturalisation et de légaliser la citoyenneté multiple. La coalition tricolore veut également légaliser le cannabis, ce qui n’inclura pas la décriminalisation d’autres substances.

Toutes ces réformes ne sont pas seulement des concessions des partenaires de la coalition, mais le résultat attendu depuis longtemps de la mobilisation de nombreuses personnes. Beaucoup en profiteront. Mais cela montre surtout à quel point les gouvernements Merkel ont été conservateurs sur le plan sociétal jusqu’ici.

Face à ces quelques concessions, il est remarquable qu’en matière d’asile et d’immigration il ne reste pas grand-chose de la prétention « progressiste » de la coalition tricolore. Dans un langage martial, l’accord de coalition annonce une « offensive de rapatriement », car « chaque personne qui vient chez nous ne peut pas rester ». La coalition entend « réduire efficacement la migration irrégulière » et développer la force de protection des frontières de l’UE Frontex en une véritable « agence de protection des frontières de l’UE ». Les formules humanitaires de la campagne électorale sont tout simplement passées à la trappe. La coalition calcule évidemment qu’elle fera face à une forte opposition de droite avec une CDU qui va vers la droite et une AfD consolidée. Avec sa rhétorique violente sur la question de l’immigration, le futur gouvernement commence à donner des gages à ces adversaires.

Petites réformes et nouvelles attaques

Comme on pouvait s’y attendre, le ministère fédéral du Travail revient aux sociaux-démocrates. Le SPD fait figurer dans l’accord sa principale promesse de campagne, le salaire minimum de 12 euros. De nombreux travailleurs qui touchent les bas salaires que le SPD et les Verts ont eux-mêmes étendu sous Schröder en profiteront. Mais au vu de l’inflation actuelle, qui atteindra jusqu’à 6 % en novembre, cette augmentation de salaire n’offrira qu’un bref répit aux salariés les moins bien payés. Les feux de signalisation ont également annoncé qu’ils allaient remanier le programme de prestations de base pour les chômeurs ; en réalité, la situation restera largement inchangée.

Dans le même temps, le futur gouvernement annonce également de premières attaques : sur la base de conventions collectives ou d’accords d’entreprise, la durée maximale du travail quotidien pourra être allongée. Les emplois à temps partiel subventionnés par l’impôt seront également étendus, remplaçant toujours plus contrats de travail réguliers (il s’agit des fameux mini-jobs ou midi-jobs, des emplois dont la rémunération ne dépasse pas les 800€).

La coalition a maintenu que l’âge de la retraite n’augmenterait pas et que le niveau actuel des pensions serait maintenu - car de nombreux retraités vivent déjà aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Cependant, à la demande du FDP, une partie du programme de retraite sera financé par capitalisation, ce qui constitue un pas en avant vers une plus grande privatisation. Au lieu d’une assurance publique pour les retraités, c’est le marché qui régulera les pensions.

Et sur le climat…

La durabilité figure dans le sous-titre de l’accord de coalition. Le fait que les Verts, un parti qui a fait du climat un élément central de son image politique, accède au gouvernement n’est toutefois guère perceptible. Certes, la « priorité absolue » est d’atteindre les objectifs de Paris en matière de protection du climat, comme le promet le traité dans son préambule, et le terme « climat » revient à tous les coins de rue. Die Welt a même déploré qu’il y figure encore plus souvent que le mot « Allemagne ». Mais les mesures concrètes sont d’autant plus absentes.

La sortie du charbon doit être avancée de 2038 à 2030, mais seulement « idéalement » - une formulation qui pourrait être symptomatique d’un gouvernement qui n’a pas vraiment envie de mettre en œuvre les quelques objectifs « nobles » en apparence dont il s’est doté. Les Verts auront certes un « super-ministère » de l’économie et de la protection du climat. Mais le ministère des Transports, très important pour les objectifs climatiques, reviendra au FDP.

Peu après la conférence de presse d’hier, Fridays For Future a déjà fait savoir dans une déclaration qu’il ne serait pas possible d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris avec ce contrat de coalition. Même les jeunes du parti et la figure de proue des Verts dans le mouvement climatique, Luisa Neubauer, ont eu des mots critiques pour le paragraphe sur le climat.

Une position intransigeante sur la Russie et la Chine

Le portefeuille des Affaires étrangères dans le prochain cabinet reviendra à Annalena Baerbock (Verts). En dépit de son attitude de « girlboss », il ne faut pas s’attendre à une politique étrangère « féministe ». Signe le plus évident : l’Ampel se propose d’acheter des drones armés pour l’armée allemande. Cathryn Clüver Ashbrook, directrice de la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (Conseil Allemand pour les Relations Etrangères), appelle cela un « nouveau réalisme ». On peut aussi l’appeler autrement : réarmement.

Le caractère de la politique étrangère prévue peut également être mesuré à la manière dont la future opposition de droite y a réagi : le vice-président du groupe parlementaire CDU/CSU (ancienne majorité qui a porté Merkel au pouvoir), Johann Wadephul, s’est montré surpris par « l’approche réaliste des questions de politique de sécurité et de défense ». Le fait que les feux de signalisation souhaitent maintenir la participation nucléaire de l’Allemagne, après que des voix importantes se soient élevées l’année dernière, y compris au sein du SPD, pour mettre fin à la participation de l’Allemagne à la dissuasion nucléaire de l’OTAN, va également dans ce sens.

Dans l’ensemble, un rapprochement plus marqué avec les Etats-Unis se dessine, avec une position plus ferme vis-à-vis de la Russie et la désignation de la relation avec la Chine comme « rivalité systémique ». Mais l’accord de coalition ne précise pas comment le nouveau gouvernement fédéral entend aborder des sujets controversés comme l’avenir de Nord Stream 2. Baerbock est considérée comme une farouche opposante au projet de coopération germano-russe.

Pour les partis de l’Ampel, il s’agit maintenant de faire accepter les résultats des négociations à leurs membres. Alors que le SPD et le FDP prévoient d’organiser des congrès pour en décider, les Verts organisent un vote des membres en ligne et par courrier. Olaf Scholz devrait ensuite être élu chancelier au Bundestag la semaine du 6 décembre. Les trois partis ont intégré des points qu’ils peuvent présenter à leur base respective comme des succès : pour les Verts, un ministère fort pour l’économie et la protection du climat et l’examen des projets de loi quant à leur compatibilité avec les objectifs climatiques ; pour le SPD, le salaire minimum, l’encadrement des loyers et le maintien du niveau des retraites ; pour le FDP, surtout la politique financière et fiscale, mais aussi la retraite par capitalisation.

Malgré la joie compréhensible que procurent dans une partie de la population les améliorations promises par le « feu tricolore », il n’y a aucune illusion à se faire sur le prochain gouvernement. Dans une large mesure, et comme insistait Olaf Scholz dans sa campagne, il s’inscrit dans la continuité des années Merkel et prévoit des attaques concrètes contre les conditions de travail des travailleuses et des travailleurs. Ce n’est pas une raison pour se réjouir, mais pour s’organiser afin de riposter à ces attaques.

En outre, il ne faut pas l’oublier : le contrat de coalition n’est pas un contrat réel, il n’a pas de force contraignante et ne doit donc pas nécessairement dicter la politique réelle du gouvernement. Au final, le souvenir d’un autre chancelier SPD pourrait être plus approprié que Brandt : Gerhard Schröder. Sa coalition rouge-verte se qualifiait dans son contrat de coalition de gouvernement du renouveau. Elle n’avait évidemment pas annoncé à son arrivée au pouvoir qu’elle mènerait ensuite l’une des plus grandes attaques contre les conditions de travail et de vie de nombreux Allemands avec la politique de l’agenda et qu’elle enverrait l’armée fédérale à la guerre.




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