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Analyse

« Pour préparer la rentrée sociale, tirer le bilan de la bataille des retraites » par Anasse Kazib

A quelques jours de la rentrée, le bilan de la bataille des retraites doit servir à penser les luttes à mener contre un gouvernement qui se prépare à de nouvelles attaques. L’analyse d’Anasse Kazib.

Anasse Kazib

22 août 2023

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« Pour préparer la rentrée sociale, tirer le bilan de la bataille des retraites » par Anasse Kazib

5 mois de lutte, 14 journées de grève interprofessionnelles, des manifestations records au-dessus de 1995 ou 2010, un mouvement profond par sa sociologie, combinant travailleurs du public et du privé, prolétariat des grandes agglomérations et de la ruralité. Une réforme impopulaire et un approfondissement de la crise du régime, faisant passer le mouvement d’une lutte contre l’injustice de travailler deux ans à la remise en question du régime. Bon nombre d’éléments étaient réunis pour pouvoir faire reculer le gouvernement, pourtant nous avons perdu.

Après la journée de grève du 6 juin dernier qui aura servi de baroud d’honneur, l’heure du bilan de la réforme des retraites n’aura pas duré longtemps. Les dirigeants confédéraux se sont cependant largement exprimés sur le passage de la réforme et ses raisons, et pour les principaux dirigeants de l’intersyndicale, hors de question de reconnaitre l’échec et encore moins d’en assumer la moindre responsabilité. Pour Laurent Berger, retraité du poste de secrétaire de la CFDT, c’est « une défaite productive ». Pour Sophie Binet, qui a pris le témoin de la CGT à Martinez au milieu du mouvement, ce ne serait qu’une « première mi-temps ». La nouvelle patronne de la CGT explique que dans un an « il faudra demander un référendum d’initiative partagé » ou encore compter sur une future présidence qui accepte de « défaire la réforme ».

Un bilan qui va de pair avec la célébration de l’acquis que constituerait l’intersyndicale et le constat du rejet massif de la réforme par la population, de l’isolement du gouvernement ou encore d’une hausse de syndicalisation post-mouvement. Des coordonnées dans lesquelles c’est cependant le dialogue social qui reste la perspective privilégiée pour les mois à venir. Les leaders syndicaux expliquaient ainsi dès juin qu’ils comptaient poursuivre l’unité syndicale sur l’égalité homme-femme, les salaires ou encore les futures négociations de la complémentaire retraite Agirc-Arrco. Pour Simon Duteil de l’Union Solidaires, « l’intersyndicale, c’est exceptionnel » et pour Sophie Binet, le gouvernement va devoir faire face à une intersyndicale « en position de force ».

Une manière de ne pas assumer les bilans et de tourner la page des retraites en abdiquant la construction d’un plan de bataille pour poursuivre le combat contre le gouvernement, face à laquelle il est urgent de discuter des raisons de la défaite, pour mieux penser les conditions de futures victoires. Quelques réflexions, alors que Juan Chingo consacre son dernier ouvrage, La victoire était possible, à ces questions.

La faute à Macron ?

La question n’est pas de faire une discussion uniquement par la négative, mais plutôt de dialoguer avec un discours trompeur, qui élude totalement la question de la stratégie et du rôle de l’intersyndicale dans cette déroute. Car si les dirigeants confédéraux se jettent des fleurs sur l’unité et la place retrouvée du syndicalisme, ils rejettent toute responsabilité dans cet échec. Ainsi, pour eux, le principal responsable de la défaite est « la radicalisation du pouvoir » et le « cynisme » du président Macron.

Lorsque les journalistes interrogent Simon Duteil sur les raisons de la défaite début juin le secrétaire national de Solidaire explique qu’il faut « aller chercher la réponse du côté du gouvernement d’Emmanuel Macron et de sa volonté quoi qu’il en coûte de faire passer sa réforme ». Sophie Binet est même allée jusqu’à théoriser que dans « un autre pays européen le mouvement aurait gagné ». Comprenez donc que le problème n’est pas la stratégie de l’intersyndicale, mais qu’il aurait fallu mener cette bataille en Finlande ou encore en Espagne. Simon Duteil partage aussi le même type d’avis sur la question, indiquant que « dans d’autres temps et avec d’autres pouvoir politiques la mobilisation aurait pu suffire ».

Des affirmations qui surprennent tant il était clair dès le départ que Macron ne lâcherait pas facilement, comme l’ont déjà montré les conflits qui ont eu lieu au cours des six dernières années face à son gouvernement. Sur ce plan, le refus de négocier avec la CFDT était d’ailleurs un signal clair de la dureté du pouvoir. Ce d’autant plus que, si en 1995 ou en 2006 les gouvernements de Alain Juppé ou de De Villepin en 2006 pouvaient accepter de reculer face à la rue sans provoquer de déstabilisation trop violente du régime, la situation est bien différente dans la situation de crise actuelle de la Vème République.

Or, une lutte se prépare avec la réalité objective de la situation politique du pays et la situation internationale, qui plus est dans une période de tension géopolitique et de crise économique mondiale. Justement, la massivité et la colère étaient bien au rendez-vous dans notre classe avec le rejet de la réforme par une écrasante majorité de la population, 94% des actifs se disant déjà opposé à cette réforme avant la moindre journée de grève, et 70% favorables à un départ à la retraite à 60 ans. Une ampleur qui s’est exprimée dans la rue dès le 19 janvier, avec plus de deux millions de manifestants partout dans le pays. Seulement, dès ce moment-là, il était clair que des journées isolées ne suffiraient pas, comme nous le soulignions dans une tribune impulsée dès le 26 janvier et signée par 200 syndicalistes afin d’alerter le mouvement ouvrier du problème à venir.

Finalement, la stratégie choisie de journées de pression ne sera jamais démentie tout au long du mouvement, y compris après le 49.3, malgré l’ouverture d’une séquence marquée par des tendances au débordement. S’il est indéniable que le gouvernement s’est radicalisé dans la bataille, cette radicalisation du pouvoir était prévisible, elle répond à la situation de crise profonde pour le pouvoir et à l’intensification de la lutte des classes. Seule une réponse stratégique à la hauteur aurait pu permettre de se mettre au niveau de l’offensive de Macron, plutôt que de dénoncer naïvement la dureté du pouvoir.

La faute aux travailleurs précaires ?

Si pour l’intersyndicale le pouvoir est le principal responsable, elle fait dans le même temps porter le chapeau à une partie des masses laborieuses, qui n’auraient pas répondu suffisamment aux appels de l’intersyndicale, à commencer par les secteurs les plus précaires du monde ouvrier. Pour Laurent Berger, la reconductible était ainsi impossible du fait de l’incapacité travailleurs « de faire plusieurs jours de grève consécutifs » tandis que pour Sophie Binet le nombre important « de précaires » et « d’intérimaires » qui ne peuvent pas se mobiliser ou encore le « faible taux de syndicalisation » explique l’absence de ces secteurs.

On peut partager le constat général sur la précarité dans le monde du travail et la façon dont elle affecte les luttes. Mais il est faux d’en faire une limite insurmontable pour ces millions de travailleur, qui seraient condamnés à perpétuité à rester en dehors des luttes tant qu’il ne serait pas « syndiqué ». D’abord le statut d’un salarié ou encore sa précarité n’empêche pas de lutter. Nous en avons eu de nombreux exemples ces dernières années, des travailleuses de l’hôtel Ibis Batignolles, qui ont fait plus de 22 mois de grève et ont arraché des augmentations de salaire, aux agents de nettoyage des gares parisiennes de ONET en 2017, qui ont fait 45 jours de grève à 100% de grévistes et ont arraché d’énormes acquis comme l’intégration à la branche ferroviaire, des contrats en CDI ou encore des augmentations de salaire, en passant par les manutentionnaires de Geodis à Gennevilliers, qui après 30 jours de grève en novembre ont obtenu 11% d’augmentation, ou les travailleuses précaires de Vertbaudet, qui après 80 jours de grève reconductible ont obtenu 150€ de plus par mois et des créations de postes.

La question n’est donc pas celle du statut, mais celle de la conviction qu’un combat peut permettre d’arracher des améliorations. Or, pour un salarié précaire, faire grève dans des journées isolées qui ne donnent pas de possibilité de gagner réellement est effectivement une impasse. C’est pour cette raison que la volonté, dictée notamment par la CFDT, de se limiter à un mot d’ordre est défensif, à savoir le retrait simple de la réforme à 64 ans et rien de plus, était un obstacle immense à l’élargissement de la grève. Comment un travailleur précaire dans le bâtiment, venu du Sénégal à l’âge de 30 ans, aurait eu envie de faire des sacrifices sur son petit salaire, en faisant 14 journées de grève isolée, alors que, sans cette réforme, il devra déjà cotiser 43 annuités, repoussant hypothétiquement son âge de départ au-delà même des 64 ans ? Comment un travailleur sans papier pourrait avoir envie de se mobiliser, alors qu’il risque à tout moment de finir dans un centre de rétention alors qu’il aura cotisé 5 ou 10 ans pour une retraite dont il ne verra jamais la couleur ? De la même manière comment motiver un jeune étudiant qui lorsqu’il finira ses études entrera dans le monde du travail à 25 ans et devra lui aussi cotiser 43 années ?

Pour les dirigeants de l’intersyndicale, il est plus facile de faire porter la responsabilité aux travailleurs plutôt que de trouver des solutions et de reconnaitre que les mots d’ordre n’ont pas permis d’élargir à tous ces secteurs. Il aurait fallu par exemple exiger non pas un simple retrait, mais une réforme des retraites par la positive, avec un départ à 60 ans pour tous et 55 ans pour les métiers pénibles et cela sans durée de cotisation. Cette grève s’est également déroulée dans une période inflationniste où la précarité a été redoublée par une pression économique forte. Pourtant à aucun moment l’intersyndicale n’a cherché à élargir la lutte à l’augmentation générale des salaires ou encore de l’indexation des salaires sur l’inflation. Par l’absence de revendication claire sur ce terrain, de nombreux secteurs sont restés loin de la bataille des retraites, avec la logique de se préserver pour des grèves sur les négociations annuelles en entreprise, et ce alors que l’ensemble des luttes victorieuses dans la période portaient sur les salaires.

Même dans le cadre de son plan, l’intersyndicale n’a par ailleurs pris aucune initiative dans le sens d’envoyer un signal clair à ces secteurs. Pourquoi nous n’avons vu les dirigeants syndicaux à aucun moment donner l’exemple en se rendant collectivement dans une usine, comme ils ont pu le faire pour se rendre chez Borne ou pour faire un discours devant le Parlement ? Pourquoi à a aucun moment n’a été posée la question de mettre a minima une partie de la caisse de grève de la CFDT pour les travailleurs précaires qui se mobiliseraient, ou encore de mutualiser les caisses de grève des différents syndicats pour aider les plus fragiles ? Enfin, comment entrer en lutte quand il apparaît clairement que la stratégie de l’intersyndicale mène à la défaite, comme le sentaient un grand nombre de travailleurs au vu de la radicalité du pouvoir ?

Tous ces éléments témoignent non pas de l’incapacité des précaires à lutter, mais à un refus des directions syndicales de chercher à élargir la lutte, liée au refus de la transformer en une « grève politique ».

L’unité syndicale n’est pas une fin en soi

Tout au long du mouvement, de nombreux dirigeants du mouvement ouvrier se sont réjouis de l’unité intersyndicale. Pour Fabien Villedieu, une des figures médiatiques de la mobilisation, militant chez SUD-Rail, « l’unité syndicale a été plutôt positive », ajoutant « qu’il est plus facile d’avoir un Laurent Berger dans le combat qu’en dehors ». Il est clair que le temps où Laurent Berger pouvait assumer pleinement dans les médias que la CFDT soutienne la réforme par point Delevoye en 2019 ou encore d’avoir « rédigé une grande partie de la loi El Khomri » du gouvernement Hollande en 2016 est révolu. La pression de la base et l’inflexibilité de Macron, refusant le dialogue avec son partenaire historique, ont permis une unité syndicale inédite depuis 2010, qui s’est maintenue jusqu’à la fin du mouvement [1].

Pourtant est-ce que la seule présence de tous les syndicats dans une bataille peut suffire ? C’est ce que semble croire Fabien Villedieu pour qui le vrai problème a été le fait qu’il y ait « 70% de résignés » à qui il faudrait « redonner la niaque » pour gagner. Si il y a bien eu dès le départ un fatalisme de la défaite, notamment à cause du poids des défaites passées, il n’est pas possible de déconnecter celui-ci, et sa cristallisation, de la stratégie de la direction du mouvement. Il ne serait pas bien sérieux de discuter d’une bataille perdue en évoquant uniquement l’ennemi ou l’attitude des soldats, sans évoquer la stratégie de l’état-major au préalable.

Certes, l’unité syndicale a permis au départ d’amener la base syndicale de l’ensemble des organisations, et notamment des cortèges importants de la CFDT, dans la bataille contre la réforme. Elle a joué un rôle dans le caractère massif du mouvement. Mais elle a en même temps servi de frein à toute possibilité d’auto-organisation et de radicalisation de la lutte, notamment après le passage de la réforme au 49.3, moment où la situation a commencé à s’accélérer dans le pays. La volonté de maintenir la CFDT dans l’intersyndicale a alors servi de prétexte à un refus de tout durcissement. Même si Solidaire et la CGT ont maintenu des discours en propre par moment vis-à-vis de leurs adhérents pour appeler à durcir le mouvement ou construire la grève reconductible, ces discours sont restés artificiels car marginaux et ne cherchant pas à changer l’orientation de l’intersyndicale.

Lorsque sur BFM Politique, les journalistes ont interrogé Laurent Berger, sur le fait que, dans certains secteurs, la CGT appelait à la reconductible, il a ainsi pu s’appuyer sur l’autorité de l’intersyndicale en indiquant que « l’intersyndicale n’appelait pas à cela », permettant ainsi de mettre en minorité les secteurs plus combatifs et de refuser de construire la reconductible au niveau interprofessionnel. Aussi, les deux directions les plus à gauche de l’intersyndicale auront finalement servi de caution de gauche à la stratégie imposé par le leader de la CFDT, limitant la possibilité pour les secteurs stratégiques du mouvement ouvrier laissés seul dans la reconductible après le 7 mars de se poser en alternative. Difficile de critiquer publiquement la stratégie de l’intersyndicale ou encore la mollesse de Laurent Berger, quand votre propre syndicat est lui aussi suiviste de cette stratégie. Malgré un congrès de la CGT tendu et l’élection de Sophie Binet, qui aura corrigé certaines défaillances de Martinez, avec la présence sur certains piquets, jamais la stratégie de l’intersyndicale n’a été réellement sujet de débat public entre les dirigeants. Même une figure syndicale comme Olivier Mateu des Bouches-du-Rhône, qui a émergé médiatiquement comme opposant à Martinez, radicalisant son discours dans les médias avant le congrès, n’a jamais cherché à dénoncer clairement la stratégie de l’intersyndicale et à proposer une alternative.

L’intersyndicale, constituée sur une stratégie du plus petit dénominateur commun, à savoir le retrait de la réforme et rien de plus, avec pour seul objectif des dates de mobilisations comme pression sur le parlement et non pour faire reculer le gouvernement sur le terrain de la lutte de classe, a donc joué un rôle de frein, particulièrement clair au moment du 49.3. Face à la radicalisation de la mobilisation, avec des manifestations sauvages le soir, un sursaut de la jeunesse dans les mobilisations, des actions symboliques comme l’incendie de mannequins à l’effigie du gouvernement par des militants CFDT, ou encore des débordements des parcours officiels dans les cortèges syndicaux, l’intersyndicale a ignoré la volonté de durcissement du mouvement quand elle n’a pas carrément condamné certaines actions. Alors qu’il aurait fallu appeler à la généralisation de la grève à ce moment, l’intersyndicale s’y est refusée, se contentant d’une énième journée isolée, le 23 mars, soit une semaine plus tard.

Alors qu’on assistait au retour du « Macron démission » dans les cortèges, on peut ainsi considérer que si l’intersyndicale s’est maintenue après le 49.3 d’abord pour éviter tout débordement de la base. La stratégie de pression parlementaire du départ s’est alors transformée en stratégie pour essouffler le mouvement. Des journées de plus en plus espacées, à l’image de la grève du 6 juin, séparé de 35 jours avec le 1er mai. Comment y voir autre chose qu’une volonté de casser la dynamique après un 1er mai historique depuis 50 ans ? Le fétichisme de l’unité syndicale, faisant de celle-ci un objectif en soi, déconnecté de la discussion de la stratégie qui l’accompagnait, a permis d’aveugler de nombreux syndicalistes honnêtes. Elle ne doit pas empêcher de tirer de réels bilans du mouvement.

Une autre stratégie était possible

Face au gouvernement radicalisé, c’est une lutte de « vie ou de mort » qu’aurait dû organiser l’intersyndicale, plutôt qu’une stratégie de journées isolées. Cette stratégie de l’intersyndicale a été assumée pleinement, par sa volonté de ne pas déstabiliser le pouvoir, préférant agir en « responsabilité ». Pour rester dans le champ des comparaisons militaires, c’est un peu comme se rendre sur le champ de bataille en ne voulant pas blesser l’ennemi, alors qu’il vous tire déjà dessus.

Oui, le gouvernement passe en force, se fiche des questions démocratiques, éborgne, mutile, réprime, emprisonne, réquisitionne et perquisitionne ceux qui luttent contre lui. Mais malgré tout cela, l’intersyndicale n’a jamais cherché à changer de méthode, Martinez comme Berger n’ont quasiment jamais mis un pied sur un piquet de grève et n’ont rien fait lors des réquisitions des éboueurs et raffineurs, préférant multiplier les appels au gouvernement à faire attention à « l’explosion de la colère », c’est-à-dire à la radicalisation du mouvement plutôt que de chercher à construire cette radicalisation pour gagner. Laurent Berger lorsqu’il n’était pas sur un plateau pour dénoncer les coupures de courant ou encore la grève des éboueurs, félicitait « le calme et la responsabilité dont font preuve la majorité des manifestants depuis le début du mouvement ». Le syndicat Solidaire pourtant reconnus comme plus radicale dans son expression s’est lui aussi adapté à ses appels au calme et à prévenir le gouvernement des risques « d’explosions de la colère ».

Pendant des mois, la direction du mouvement se sera toujours refusée à appeler à la grève reconductible ou à accoler ne serait-ce que 3 ou 4 journées d’affilée, par exemple au mois en mars, où 4 journées de grève isolée ont eu lieu. Laurent Berger a déclaré dans Mediapart que les travailleurs ne le pouvaient pas, pourtant ces derniers ont été capable de se mobiliser par millions sur 14 journées de grève perlée ! En réalité, dès le départ le discours de Laurent Berger, qui aura dirigé l’intersyndicale du premier au dernier jour, était clair : « le durcissement à tout crin, c’est perdre une partie de l’opinion. La CFDT, elle n’est pas pour appeler à la grève reconductible ». Ce n’était donc pas pour des raisons financières, comme voudrait nous le faire croire 5 mois plus tard le secrétaire de la CFDT, mais bien une stratégie assumée.

Pourtant, une autre voie était possible. De Paris à Marseille, en passant par des villes comme Châteauroux ou Tulles, la ville de Chirac et Hollande, jamais nous n’avions vu ces niveaux de mobilisations ces dernières décennies. À l’inverse des mouvements précédents qui se sont cantonnés à des secteurs de la fonction publique, de l’énergie ou encore des transports à l’image de la grève de 2019-2020 dirigée principalement par la RATP et la SNCF. De nombreuses villes ouvrières ont connu des records de manifestants durant la mobilisation témoignant de la massivité et de la profondeur du conflit. Nous avons vu dans les cortèges des salariés du privé, de l’agro-alimentaire, de l’aéronautique, ou encore de l’industrie, des profils ouvriers et jusqu’à des cadres supérieurs au début de la mobilisation.

Certains secteurs ont même joué un rôle plus important que dans les précédentes mobilisations à l’image des « Robins des bois » de l’énergie qui ont multiplié les actions coup de poing ou encore les éboueurs, devenus la fierté de la mobilisation, rassemblant chaque jour des centaines de militants pour participer au blocage des camions et des incinérateurs. Les secteurs plus traditionnels ont fait également leur part dans la mobilisation à l’image de la SNCF ou encore des raffineurs, qui ont participé au durcissement du mouvement en mars. Le bilan que tire l’intersyndicale laisse entendre que les jusqu’à 3 millions de manifestant n’étaient pas suffisants. Que peut-on tirer d’une telle idée, à part qu’il faudrait 7, 8 ou 10 millions de grévistes comme en 1968 pour gagner contre une réforme du gouvernement Macron ? Affirmer cela, c’est condamner le mouvement ouvrier à vivre pour au moins les 4 prochaines années des régressions sociales à la chaine, en attendant sur un hypothétique changement de présidence plus conciliante avec le mouvement ouvrier ou un très hypothétique retour au mouvement ouvrier d’avant.

L’expérience du Réseau pour la grève générale et l’enjeu de préparer la rentrée

Face à cette impasse évidente, nous avons cherché tout au long du mouvement à dessiner un autre chemin. Tous les constats que je rappelle ici ont été fait tout au long du mouvement et ont figuré au cœur de la tribune et de la stratégie du Réseau pour la grève générale, qui s’est constitué en opposition à la stratégie de la défaite que proposait l’intersyndicale. Modestement, celui-ci a joué un rôle embryonnaire pour discuter l’élargissement des mots d’ordre, construire des « grèves marchantes », à savoir par exemple la mobilisation de membre du RGG pour aller à la rencontre des éboueurs du SIVOM ou encore de Safran, pour ne citer que quelques exemples. Le RGG aura également intégré dans ses rangs les travailleurs sans-papiers du CSP 75, précaires parmi les précaires, mais convaincu par la stratégie défendue par le réseau de prendre en compte les revendications de tous les exploités et opprimés pour élargir la bataille.

De même, comment ne pas parler de l’appel à défendre la raffinerie Total Normandie face aux réquisitions, avec l’organisation d’une large délégation venue de région parisienne, ou encore du soutien apporté à la grève sauvage au technicentre de Chatillon ou encore à celle des aiguilleurs de la CCR de Paris Nord et du Bourget, qui ont démontré qu’il était possible de se battre durement contre la réforme avec des taux importants sur 30 jours, tout en arrachant également des avancées salariales localement et en mettant en place des caisses de grève qui ont pu couvrir une grande partie des pertes des salariés.

Macron ressort certes affaibli politiquement par cette lutte contre la réforme des retraites mais il est entrain de repasser à l’offensive, comme le montre la dissolution des Soulèvements de la Terre, les perquisitions chez de nombreux militants écologistes, les procédures disciplinaires de syndicalistes de la CGT pour des faits de grève mais aussi la violente répression du soulèvement des quartiers populaires fin juin. De plus le gouvernement continue son calendrier réactionnaire, en maintenant le projet de loi immigration. Dans ce contexte, c’est uniquement par des méthodes de lutte offensive qu’il nous sera possible de gagner.

A quelques jours de la rentrée, il faut tirer un bilan sérieux de la stratégie de l’intersyndicale pour ne pas reproduire ces erreurs et mettre notre expérience acquise au service des prochaines luttes, pour élargir, aider à l’auto-organisation ou encore appuyer les secteurs plus en difficultés. Des discussions que nous mènerons à l’occasion de la parution de l’ouvrage de Juan Chingo La victoire était possible, mais qui devront également être au cœur de la mobilisation du 23 septembre contre l’impunité policière, qui sera un moment important pour préparer une réponse d’ampleur au durcissement du régime.

Notes :

[1] L’ensemble des dirigeants de l’intersyndicale considèrent que c’est le produit de l’unité syndicale qui aura permis un rejet massif de la réforme. Je conteste cela. C’est parce qu’il y’avait déjà plus de 94% d’actifs qui rejetaient la réforme avant la moindre grève que les directions syndicales ont dû composer ensemble et non l’inverse. L’unité syndicale que nous n’avions pas connu depuis 2010 contre un projet de loi est une donnée importante à analyser, mais elle est le résultat non pas d’une entente entre dirigeant des confédérations, comme veut nous le faire croire l’intersyndicale, mais bien d’une pression par en bas qui a contraint l’ensemble des directions syndicales à mener la lutte ensemble. Cela jusque dans les rangs de la CFDT ou encore de la CFE-CGC pourtant connu par leur attitude d’accompagnement des contre-réforme néolibérale. Si Laurent Berger s’est résigné à appeler à lutter uniquement contre le « non à 64 ans », c’est parce qu’il a été mis quelques mois avant la mobilisation en minorité dans ses propres rangs.


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