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Le 1er Mai de l’extrême-gauche argentine : drapeaux rouges et solidarité avec Baltimore

Lucho Aguilar Combien de motifs y avait-il pour se mobiliser en solidarité avec les causes de la classe ouvrière et des peuples opprimés de la planète ? Beaucoup pour les milliers de travailleurs, d’étudiants et de militants d’extrême-gauche qui se sont rassemblés à la Place de Mai pour commémorer le Jour International des Travailleurs.

mardi 5 mai 2015

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Le soulèvement des jeunes afro-américains contre les violences policières et le racisme aux Etats-Unis a particulièrement ému ces jeunes et ces travailleurs. Ils ont été indignés par l’esclavagisme du XXIe siècle qui exploite jusqu’à la mort les travailleurs du textile et leurs familles, ce qui s’est traduit une nouvelle fois, la semaine dernière, par la mort de deux enfants dans des ateliers clandestins. Ils se sont aussi solidarisés avec les piquets des ouvriers graphiques de WorldColor en lutte contre les licenciements. Ils se sont mobilisés avec les ouvriers de la métallurgie qui se battent contre le chômage partiel dans les géants du secteur, ainsi qu’avec les enseignants qui bloquent les routes pour leurs salaires. Et ils se sont engagés dans la campagne du Front de (l’extrême) Gauche et des Travailleurs (FIT) contre l’appareil des partis bourgeois lors des élections à Buenos Aires comme dans d’autres provinces du pays.

Dans ce contexte, comment ne pas descendre dans la rue de 1er Mai ? Comment ne pas rendre hommage aux martyrs d’hier mais aussi évoquer les défis de l’extrême-gauche et de tous ceux et celles qui se battent aujourd’hui ?

Un meeting unitaire porté par le FIT et le syndicalisme combattif

Le syndicalisme péroniste fête depuis longtemps « le Jour du Travail » dans des résidences luxe, bien loin de ceux et celles qu’il prétend représenter. Ils peuvent éventuellement mettre à disposition leur appareil syndical pour faire de la publicité aux candidats des partis du patronat. C’est pour cela que le meeting qu’ont réalisé hier le FIT et le syndicalisme combattif prenait une importance politique : il s’est transformé en une tribune pour défendre les drapeaux de la classe ouvrière internationale et de tous les opprimés et pour renforcer une alternative politique contre les « candidats de l’austérité ».

Dès 15h la Place de Mai a commencé à se remplir. Les drapeaux des courants d’extrême-gauche se mêlaient à ceux des tendances syndicales lutte de classe de différents secteurs. Le Parti Ouvrier (PO) et le Parti des Travailleurs Socialistes (PTS) présentaient les colonnes les plus nombreuses.

Dans la colonne du PTS on pouvait distinguer les secteurs suivants : les ouvriers des grandes usines de l’alimentation de la zone Nord de Buenos Aires (Kraft, Pepsico, Mondelez), qui sont arrivés avec les travailleurs de Lear et d’autres sous-traitants du secteur automobile, de MadyGraf, de Fate, de Siderca et d’autres entreprises de la zone. Il y avait aussi des salariés du pétrole, des aéroports, des cheminots et d’importantes usines de la zone sud de Buenos Aires (Coca-Cola, Calsa, Cresta Roja). De la zone ouest de la capitale argentine on pouvait voir les ouvriers des usines de savon, de l’alimentation et de la métallurgie. De la ville de Buenos Aires elle-même il y avait des délégations de travailleurs du métro, des aéroports, des hôpitaux, des télécommunications, des employés bancaires, des fonctionnaires, du secteur graphique et de l’alimentation. On doit aussi mentionner la participation des cheminots de la ligne Sarmiento, les travailleurs de la construction du syndicat SITRAIC et ceux du secteur du pneumatique. Enfin, mention spéciale aux enseignants qui sont actuellement en lutte contre le gouvernement de la province.

La Place de Mai s’est ainsi remplie peu à peu. Lorsque les prises de parole ont débuté, elle était comble.

La parole aux dirigeants ouvriers

L’appel au meeting dénonçait le pacte en faveur de la « paix sociale » passé par les dirigeants syndicaux le 31 mars, exprimait le soutien à toutes les luttes en cours et exigeait une grève de 36 heures pour poursuivre la lutte pour toutes les revendications ouvrières.

Les chants en soutien aux candidats du FIT et des luttes ouvrières en cours ont aidé à supporter le mauvais temps.Depuis la tribune on a lu la salutation de Carlos « Perro » Santillan, qui n’a pas pu être présent à la Place de Mai mais qui depuis Jujuy dans le nord du pays a salué le meeting en disant que « la lutte est la seule voie pour vaincre ceux qui ont trahi les travailleurs et qui maintenant soutiennent les différentes variantes politiques de la bourgeoisie. Pour tout cela nous avons décidé de soutenir le FIT et renforcer la lutte de tous les travailleurs ».

Le premier discours a été celui de Raul Godoy, dirigeant du PTS et ouvrier de l’usine Zanon/FaSinPat sous gestion ouvrière. Godoy a commencé par rendre hommage aux jeunes qui luttent dans les rues de Baltimore : « depuis cette Place nous rendons hommage à nos frères afro-américains qui au cœur de l’impérialisme étatsunien font face à la police assassine et raciste. Nous saluons également les travailleurs du port d’Oakland, Etats-Unis, qui ont mené une grève en soutien aux manifestants de Baltimore ».

Godoy a évoqué aussi les principales luttes qui ont eu lieu ces dernières semaines : la grève générale ne Argentine, les mécaniciens et les enseignants au Brésil, les travailleurs agraires au Mexique. « Toutes ces luttes trouvent un grand allié dans la lutte du peuple et de la classe ouvrière aux Etats-Unis et dans la classe ouvrière en Europe. La classe ouvrière est une et elle n’a pas de frontières ».

Ces mots du député ouvrier nouvellement élu pour le FIT ont été repris par la foule dans la place. La Jeunesse du PTS a alors décidé que le moment était venu pour déployer une grande banderole avec le mot d’ordre qui est repris par beaucoup aux Etats-Unis et dans les réseaux sociaux : #BlackLivesMatter.

Raul Godoy a expliqué que le FIT avait gagné deux sièges au parlement de Neuquén lors des élections de dimanche dernier. « On a conquis d’autres sièges parce que notre mandat a été un exemple de lutte, non seulement au Parlement mais aussi dans la rue. Nous menons une importante bataille pour faire avancer la conscience politique des travailleurs et des travailleuses, une lutte pour construire une vraie alternative révolutionnaire, un parti qui donne comme objectif de prendre le pouvoir et s »en finir avec l’exploitation capitaliste dans notre pays et dans le monde ».

Ensuite, ce dut le tour de Romina del Pla, secrétaire générale de SUTEBA (enseignants) de La Matanza (zone ouest de Buenos Aires). Elle a signalé que les enseignants venaient de mener la veille « une grande journée de grève au niveau de la province de Buenos Aires (…) [qu’ils] se battent contre le gouverneur Scioli mais aussi contre Macri [maire de Buenos Aires] et Massa [maire de la ville de Tigre dans le nord de Buenos Aires et candidat à l’élection présidentielle] qui ont le même agenda d’austérité ». La dirigeante du PO a ajouté aussi que « pour les syndicalistes lutte de classes, ceux qui veulent expulser la bureaucratie des syndicats…  ».

Rubén « Pollo » Sobrero, secrétaire général de l’Union Ferroviaire (section Haedo) a pris à son tour la parole. Sobrero a critiqué la « bureaucratie syndicale qui a à nouveau freiné la continuité de la grève de 36 heures ». le dirigeant d’Izquierda Socialista a exigé une grève de 36 heures pour lutter pour toutes des revendications ouvrières « mais aussi pour accompagner les enseignants qui sont en train de livrer un lutte exemplaire ». Sobrero a déclaré que « nous qui sommes sur cette place, qui nous retrouvons tous les jours dans la rue, devons impulser une réelle unité ».

Les défis du FIT

Le meeting a continué avec la prise de parole des référents politiques du FIT.

Juan Carlos Giordano, d’Izquierda Socialista, a critiqué sévèrement le kirchnerisme « qui a consolidé un modèle de pauvreté où 12 millions de personnes vivent avec moins de 5500 pesos argentins (autour de 550 euros) par mois, où 80% des retraités touchent l’allocation minimale, où il y a 8 millions d’allocations sociales de misère, où il y a 40% de travail informel ». Dans ce contexte il a dénoncé les principaux candidats à l’élection présidentielle (Massa, Macri, Scioli) qui « sont tous les mêmes. Tous gouvernent pour le grand patronat. Les seuls qui présentent un programme alternatif c’est nous, le FIT ».

Myriam Bregman, dirigeante du PTS et candidate à maire de Buenos Aires pour le FIT, est montée à la tribune accompagnée par une « garde ouvrière » de luxe. Les « Indomables » de Lear et les « ouvriers sans patron » de MadyGraf. Cela a peut-être été le moment le plus significatif du meeting. Bregman a commencé par saluer les délégations des différents pays d’Amérique latine et d’Europe qui participaient à une conférence internationale avec le PTS. Ensuite elle a mentionné la présence d’importantes délégations de travailleuses, des enseignantes, des ouvrières des usines de l’alimentation comme Kraft et Pepsico et celles de MadyGraf.

« Je veux parler au nom d’un secteur doublement exploité, soumis non seulement à l’exploitation capitaliste mais aussi à l’oppression de genre. Vive la lutte des travailleuses ! ». Et les applaudissements ont éclaté dans tous les coins de la place.

Bregman a rappelé aussi les 40 ans de la défaite des Etats-Unis au Vietnam. « Aujourd’hui, alors que la population afro-américaine se soulève contre la brutalité et le racisme de la police en Baltimore, clamons haut et fort : A bas l’impérialisme ! ». Mais face à la crise du capitalisme « ce ne sont pas avec des options réformistes, du type Syriza ou Podemos, que nous allons défaire l’offensive du capital ». Elle a aussi critiqué le populisme latino-américaincomme le bloc « bolivarien » : « des gouvernements qui ont eu des discours anti-impérialistes mais qui ont été incapables de sortir nos pays de la dépendance et du sous-développement et d’unifier politiquement et économiquement notre continent. C’est pour cela que nous défendons les drapeaux de la lutte anti-impérialiste et la lutte pour des gouvernements de travailleurs dans la perspective de la Fédération des Républiques Socialistes d’Amérique Latine ».

La dirigeante du PTS a finalement dénoncé « le virage à droite de tout le système politique » en rappelant que « l’importance d’avoir constitué le FIT n’est pas seulement que nous réussissons à gagner des voix et à faire élire des députés mais que cela nous permet de nous battre sur l’arène électorale avec une unité construite sur la base d’un programme anticapitaliste, anti-impérialiste et pour un gouvernement des travailleurs, défendant la voie de l’indépendance de classe ».

Jorge Altamira, dirigeant du PO, a prononcé les derniers mots du meeting. Il a mis en avant l’importance du FIT : « nous avons construit une alternative politique d’une importance stratégique face à un gouvernement qui se revendique du péronisme. Nous avons brisé le mythe selon lequel le péronisme représente historiquement la classe ouvrière ».

Il a également signalé l’importance du 1er Mai : « Aujourd’hui c’est également une journée de deuil car dans les ateliers esclavagistes de la capitale argentine, sont morts deux enfants de notre classe. Aujourd’hui c’est une journée internationaliste qui souligne l’unité de la classe ouvrière de toute la planète au-delà les religions, les races et les frontières ».

Le dirigeant du PO a parlé également de la nécessité d’établir « un agenda des travailleurs (…) car nous avons obtenu 1,3 millions de voix et parce que dans les dernières élections nous avons consolidé nos positions après avoir livré des batailles très dures, législatives et dans les rues, contre les gouvernements provinciaux et nationaux. Donc, nous avons la responsabilité de voir comment on impose un agenda des travailleurs ».

Finalement, il a réitéré sa décision d’être pré-candidat du FIT pour l’élection présidentielle et a indique que « nous n’allons pas laisser à Macri, Scioli et Massa le monopole de la campagne présidentielle ». L’autre pré-candidat à l’élection présidentielle du FIT, Nicolas del Caño (PTS), a envoyé une salutation au meeting étant donné que ce weekend il participait à aux élections municipales dans la ville de Mendoza.

Au terme du meeting, les orateurs sont montés de nouveau à la tribune. A ceux-ci se sont joints Christian Castillo (PTS), Marcelo Ramal (PO) et d’autres référents du FIT. Tous ensemble, avec la foule qui a assisté aux discours, ont entonné l’Internationale.

2/5/2015




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