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Témoignage

« On fait le boulot que personne ne veut faire » : entretien avec des vacataires grévistes de la BPI

Depuis maintenant un mois, les travailleurs de la Bibliothèque Publique d’information (BPI) de Paris, sont en grève. Plusieurs d'entre eux ont accepté de répondre aux questions de Révolution Permanente.

Arsène Justo


et Léna Nilène

23 décembre 2023

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« On fait le boulot que personne ne veut faire » : entretien avec des vacataires grévistes de la BPI

Révolution Permanente - Piquet des travailleurs devant le Centre Pompidou, jeudi 21/12/2023

Les travailleurs interrogés sont des vacataires, avec lesquels nous avons pu nous entretenir mercredi 20 décembre. Tous les noms ont été changés. Vous pouvez retrouver leur caisse de grève ici.

Révolution permanente : Comment avez-vous été amenés à travailler à la BPI ?

Julie : J’ai commencé à travailler à la BPI pour payer mes cours de musique. Le salaire de la BPI est insuffisant pour payer un loyer à Paris. Je vis chez mes parents, mais je tenais à les aider financièrement, participer à payer les courses, ce genre de choses.

Charlotte : Moi j’ai un master de littérature et j’aimerai travailler en bibliothèque et, pour l’instant, je n’arrive pas à passer les concours, mais on m’a dit : « Ne t’inquiète pas, ça va aussi être un petit tremplin pour toi, si jamais tu veux travailler en tant que contractuelle dans des bibliothèques. »

Alban : Je suis en reprise d’études. Je finis ma licence de lettres modernes, et moi aussi, j’envisage de travailler dans les bibliothèques.

Révolution Permanente : Les conditions offertes par la BPI étaient-elles particulièrement intéressantes ?

Julie : Mes cours de musique ont lieu le soir : ça me permettait de travailler le matin. J’en avais entendu parler par un ami qui travaillait en tant que vacataire d’accueil.

Alban : Le poste est présenté comme un poste de « contractuel » sur le site de la bibliothèque, même si au final il y a une frontière très nette entre les titulaires et nous.

Révolution Permanente : Vous êtes en grève depuis le 23 novembre, pouvez-vous revenir sur les raisons de cette grève ?

Julie : Globalement c’est nos conditions de travail et les salaires. Aussi, la BPI a demandé aux vacataires d’accueil des missions qui ne figurent pas dans leur fiche de poste et qui entrent en conflit avec les plannings qu’ils avaient reçus en début d’année – ce qui est compliqué puisqu’on est tous des étudiants, qui avons pour la plupart cours tous les jours. Il y avait aussi des problèmes d’agressions sexuelles, et des problèmes de précarité, avec l’inflation.

Révolution Permanente : Vous dénoncez un certain nombre de mesures irrégulières : de quoi s’agit-il ?

Julie : Le fait que nos contrats ne soient pas renouvelables oblige beaucoup d’entre nous à quitter leur travail plus tôt, pour chercher un autre emploi. Parfois, les gens n’arrivent pas au terme de leur contrat parce qu’ils ont cherché un autre travail, qui va commencer plus tôt. Les contrats durent 9 mois et ne sont pas renouvelables ; au bout de 6 mois, les gens vont donc commencer à chercher un autre contrat. Notre poste est toujours là, et c’est juste quelqu’un d’autre qui va faire le travail à notre place.

Charlotte : Ce n’est pas illégal, mais ce n’est pas dans les pratiques du ministère de la Culture. Tous les autres établissements qui sont sous la tutelle du ministère de la Culture renouvellent automatiquement les contrats pour des besoins permanents, pour plusieurs années – 6 ans, généralement.

Julie : Il y a aussi que nous ne sommes pas indicié·es sur le ministère de la Culture. On est au taux horaire Smic, alors que normalement, on devrait être indicié·es comme les fonctionnaires ; mais ce n’est pas le cas. Cette situation est d’autant plus paradoxale qu’un certain niveau d’étude est requis pour être recruté. C’est à dire que la plupart d’entre nous sont entre bac + 3 et bac + 5. Et quand on est à bac + 5, ils nous donnent plus de responsabilités parce qu’on a fait plus d’études (plus de responsabilités avec 1 euro brut de l’heure en plus).

Charlotte : On se bat aussi parce qu’on n’est majoré·es que de 30 % pour les dimanches, et qu’on n’est pas majoré·es pour les horaires du soir, alors que les titulaires le sont de 50 %. On ne trouve pas ça très juste parce qu’en plus, on n’a pas de vacances : sur nos 9 mois de contrat, on ne peut pas poser de congés. On peut donner quelques « jours bloquants » mais dans les faits, ce sont souvent les jours où les gens ont cours : le matin, par exemple ; si le lundi, je ne peux pas travailler, je vais bloquer le lundi, mais on n’a pas de congés. Ce qui fait qu’on va travailler le 25 décembre, le 1er janvier, et on va être payé·es juste 30 % de plus, alors qu’on bouche les trous quand c’est trop compliqué pour les titulaires de travailler. Surtout pour les vacataires d’accueil.

Alban : Oui, on remplace en permanence des titulaires, on fait littéralement le boulot que personne ne veut faire : s’il y a un poste de vacataire d’accueil, c’est qu’ils sont bien contents qu’on soit là. Sans nous, ils passeraient plus de temps, ils devraient venir plus tôt le matin, et ils passeraient une partie de leur matinée à ranger les livres.

Révolution Permanente : La pétition aborde la question du « désherbage » et du déménagement, qui risquent de provoquer beaucoup de complications au niveau de la logistique. Vous pouvez nous en dire plus ?

Charlotte : Le désherbage est la pratique du bibliothécaire qui consiste à retirer un certain nombre de livres qui sont abîmés, obsolètes, trop vieux scientifiquement, ou ne correspondent plus à la politique des documentalistes. Il existe donc un certain nombre de critères objectifs qui sont communs à tou·te·s les bibliothécaires pour désherber des ouvrages. Sauf que maintenant, la direction arrive et dit : « On déménage, on va dans un bâtiment qui sera plus petit, pendant 5 ans, peut-être 6, ou 7, et pour cette raison, il va falloir désherber un peu plus vivement. » Le problème c’est que c’est totalement infaisable : on nous demande de désherber 80 000 ouvrages environ, alors qu’en un an, on désherbe habituellement 10 000 à 20 000 exemplaires. Donc on nous demande de faire, en un an, un travail qui s’étale techniquement sur plusieurs années. Sachant que tout en désherbant, on fait aussi de l’acquisition : la bibliothèque ne peut pas s’arrêter de tourner, des livres continuent de sortir, le monde de l’édition avance, les étudiants en droit ont toujours besoin d’apprendre le Code civil, etc. On ne peut pas arrêter d’acheter des livres, si bien que les collections continuent de grossir.

La direction demande non plus un désherbage, mais ce qu’ils appellent une « désélection ». C’est un terme fantôme pour masquer le fait qu’il n’y a pas de critères. Cela fait des mois qu’on demande des critères concrets pour cette « désélection », sachant qu’on est « à l’os », c’est à dire qu’on a plus rien à désherber, on a retiré tout ce qui était possible de l’être, mais on nous demande encore de retirer des choses, sans critères, sans ligne de conduite, sans politique documentaire : on n’a vraiment rien pour travailler. On nous demande de retirer arbitrairement des livres qui font partie d’une collection très importante, que certains et certaines ont mis des années à mettre en place et à bâtir. On ne peut légalement ni en faire don, ni les prêter à d’autres bibliothèques, serait-ce le temps des travaux. La direction a donc passé un contrat avec Recyclivre, une entreprise privée, qui va revendre les livres que la BPI lui cède gratuitement. Autrement dit, la BPI donne à une entreprise des milliers de livres qui ont été achetés avec de l’agent public et avec lesquels elle va ensuite pouvoir faire des profits.

Julie : Recyclivre récupère les livres, vient les chercher, les met dans des cartons gratuitement et, en contrepartie, a le droit de les revendre, sur Amazon, notamment. Les bibliothécaires voient donc les livres qu’ils n’ont pas pu donner à des prisons, qui en ont pourtant besoin, être revendus sur Amazon.

Charlotte : Et pour les livres qui ne seront ni revendus, ni prêtés, ce sera le pilon. Même nous, en tant que salarié·es, nous ne pouvons pas récupérer les livres. Rien n’est fait pour que le livre puisse continuer à circuler s’il ne rapporte pas d’argent. Nous, vacataires, cela fait plusieurs mois que nous entendons nos collègues titulaires en souffrance : l’avantage, c’est que quand on est à notre poste, quand on est là, c’est comme si on n’était pas là – les gens parlent comme si on n’était pas là. Nos collègues ne savent pas quoi faire ; certain·es sont très attaché·es à leur collection, aux services que la bibliothèque propose. On leur demande de tout déconstruire en se fondant sur des critères qui sont soit flous, soit inexistants. Ça perturbe leurs conditions de travail et les nôtres, puisque nous sommes là pour ranger, remettre de l’ordre dans les collections : on nous dit « Là, il faut le faire, là, il ne faut pas le faire » de manière totalement arbitraire. Nous recevons aussi beaucoup d’ordres contradictoires, puisque les services, qui ne communiquent pas entre eux, ne savent pas ce qu’il faut faire, ce qu’il faut retirer, s’il faut ranger, pas ranger : il y a vraiment un énorme flou sur ce qui est en train de se passer actuellement, qui rebondit sur nous, nos tâches quotidiennes, et mine le moral de nos collègues. Quand, en haut, le moral est bas, cela retombe aussi sur nous. ll y a vraiment une grosse souffrance qui est présente parmi tous les travailleurs de la BPI.

Révolution Permanente : D’après ce que vous dites, pensez-vous que votre lutte puisse faire prendre conscience aux autres vacataires, mais aussi aux titulaires, des conditions de travail qui sont les leurs ?

Charlotte : Ça pourra se faire, petit à petit, mais à renfort de communication.

Julie : Ça marche de mieux en mieux, de plus en plus de titulaires sont au courant. Et cela va dans les deux sens : en tant que vacataires, ce sont aussi les titulaires qui nous ont sensibilisé·es – à leurs conditions de travail, au problème du désherbage. Avant de se mettre en grève, on a pris conscience des revendications des titulaires.

Révolution Permanente : Quel impact aura le déménagement sur le public ? On sait que la BPI est très fréquentée, par des gens venus d’un peu loin en Île-de-France, par exemple.

Alban : Le déménagement aura des conséquences importantes. L’avantage de la BPI, c’est que c’est en plein centre de Paris, à côté de Châtelet-Les Halles ; tout le monde peut venir en une demi-heure. Là, on déménage à Bercy, dans un bâtiment beaucoup moins accessible, le bâtiment Lumière.

Charlotte : C’est un bâtiment administratif sécurisé, devant lequel il y a des policiers en armes. On a, à la BPI, un public précaire, fragile, qui fréquente le lieu parce que c’est ouvert. Imagine-t-on ce public entrer dans une bibliothèque où il y a des policiers en armes, à l’entrée ?

Alban : Ce que la direction veut, d’après Christine Carrier [ndlr : directrice de la bibliothèque], c’est que la BPI soit un endroit pour les étudiant·es. Or, quand on va à la BPI, les premières personnes à faire la queue sont principalement des migrant·es ou des SDF qui ont besoin d’internet et d’un endroit au chaud. Là, ce qui peut se passer, c’est qu’à l’entrée du bâtiment Lumière, il y ait des fouilles, qu’on te demande tes papiers. C’est une perspective vraiment effrayante, à l’heure de la loi Immigration. La BPI est une bibliothèque où tout le monde peut rentrer. C’est un lieu incroyable, ouvert à tout le monde, disposant de bureaux d’autoformation où les gens qui viennent de pays étrangers peuvent venir apprendre les langues. C’est littéralement un lieu d’intégration.

Charlotte : C’est un lieu de normalité pour ceux qui n’y ont pas accès en temps normal, et ça faisait partie des missions de base de la BPI, quand elle a ouvert. Cela fait cinquante ans qu’elle est ouverte, et subitement, on décide que ce qui fait partie du projet initial de ce lieu culturel n’a plus cours. Pourquoi ? Qu’est-ce qui fait qu’on a décidé que les SDF et les migrant·es n’ont plus leur place dans les lieux culturels ?

Alban : Ce lieu est intéressant parce que c’est vraiment un point de chute de plein de problèmes structurels, par rapport à la bibliothèque, et sociétaux, de façon plus générale. De fait, c’est l’organisation de la Ville de Paris qui nous retombe dessus, c’est l’organisation du ministère qui nous retombe dessus et en dernière instance c’est les conséquences du système économique dans lequel on vit qui nous retombent dessus. Et nous, on est à la toute fin, au point de chute. Mais plus on creuse, et plus on se rend compte que ce sont des problèmes qui viennent de plus en plus haut, et qui sont généralisés. Il faut mettre cette question en avant et surtout, il faut faire attention parce que le Centre Pompidou et la BPI sont en voie de dépolitisation. La programmation du Centre, avant, proposait des trucs assez engagés. C’était, à un moment, un lieu de réunion pour les questions décoloniales ; maintenant, il y a des expos un peu sympas, genre Over the Raimbow, qui ne prennent pas trop de risques, mais, globalement, le Centre Pompidou se libéralise de plus en plus. La question politique y est de plus en plus mise de côté. Cela risque de devenir l’un de ces musées où seule la petite bourgeoisie parisienne viendra voir des expositions de Picasso, comme ailleurs. D’ailleurs pas un mot n’a été dit au sujet du conflit Israël-Palestine. Ce que je trouve assez ironique, c’est qu’au cinéma du Centre, une rétrospective Jocelyne Saab [ndlr : réalisatrice, photographe et plasticienne franco-libanaise] était prévue juste avant le 7 octobre. Et on constate que le Centre a très peu communiqué dessus – pour celles et ceux qui ne savent pas, Jocelyne Saab était une documentariste engagée aux côtés de la Palestine.

Révolution Permanente : Vous dénoncez également les violences sexistes et sexuelles (VSS) subies par les vacataires. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Julie : Les vacataires en sont les principales victimes, en effet les titulaires sont plus âgé·es, ils et elles sont souvent plus protégé·es par leur statut, et sont moins de temps exposés au public. La direction nous a répondu en disant qu’un nouveau protocole allait être mis en place, mais qu’on ne pouvait pas mettre un gendarme derrière chaque usager. Ce à quoi nous leur avons opposé qu’ils pouvaient faire appel à des associations féministes pour rédiger ce protocole, et que ce serait bien d’inclure les vacataires puisque ce sont essentiellement ils et elles qui sont touché·es par ces agressions. La direction a répondu que non, il ne fallait pas inclure les vacataires à cette réflexion parce que « nous ne sommes pas en cogestion ». Et par rapport aux associations féministes, on nous a dit : « Non, il ne faut pas que ce soit trop radical, il faut que l’on reste dans les limites de la ‘légalité’ ».

Révolution Permanente : En tant qu’étudiant.e.s, voyez-vous la possibilité d’une mobilisation un peu plus large, qui se déclinerait par exemple dans les facs ?

Alban : Il y a la mobilisation de Paris Cité qu’on aimerait bien contacter. Globalement, les autres bibliothèques des facs, et même les autres étudiant·es. La direction nous a envoyé un mail disant que ce job nous permettait de faire de l’ « argent de poche ». Ce terme reflète de manière assez typique ce que la France propose aux étudiant·es en termes d’emploi. On est pas les seuls à faire face à un tel mépris et à subir la précarité, je pense qu’on peut mobiliser grandement à partir de ça.

Merci aux grévistes de la BPI d’avoir accepté de répondre à nos questions.


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