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Bilans

Keolis Montesson : 40 jours de grève pour les salaires et de meilleures conditions de travail

Du 12 septembre au 21 octobre, les conducteurs de bus du dépôt de Montesson-la-Boucle ont mené une grève reconductible face à la direction de Keolis qui venait de supprimer leurs primes d’intéressement et de participation. Bilan de ce mouvement d’ampleur.

Olive Ruton


et Louisa Eshgham

29 novembre 2023

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 Keolis Montesson : 40 jours de grève pour les salaires et de meilleures conditions de travail

Crédits photo : Révolution Permanente

Pour ces machinistes, qui pour beaucoup font énormément d’heures supplémentaires, travaillant jusqu’à 6 jours sur 7 ou 46 heures par semaine, la suppression de primes, à hauteur d’environ 700 euros en pleine inflation, a mis le feu aux poudres. Alors que la colère couvait depuis de nombreux mois sur la question de la dégradation constante du métier et des conditions de travail, le mouvement s’est donc lancé en septembre avec 90 % des travailleurs du site, durant lequel aucun bus n’est sorti du dépôt jusque dans les derniers jours du conflit.

Après plus d’un mois de grève et une condamnation au tribunal, le conflit s’est conclu sur une décision de la direction accordant aux grévistes le paiement de 9 jours de grève, « une majoration de 50 % des 12 premières heures effectuées au-delà du temps de travail, et de 100 % à partir de la 13e heure supplémentaire » jusqu’au 21 mars 2024 sur 6 mois et la garantie qu’il n’y aurait pas de sanction disciplinaire pour les grévistes. Une manière de mettre fin au conflit sans accorder de victoire aux grévistes sur leurs revendications.

Au-delà du dénouement de la grève, les travailleurs sortent du conflit avec un collectif plus soudé, enrichi des leçons de cette bataille, et prêts à repartir plus fort pour la prochaine bataille.

Une grève reconductible radicale et largement majoritaire

Durant 40 jours, l’ensemble du secteur desservi par le dépôt de Montesson-la-Boucle a été impacté par cette grève largement majoritaire. Montesson, Houilles, Carrières-sur-Seine, Vésinet Le Pecq, Chatou Croissy-sur-Seine, le Chesnay, Sartrouville, n’ont pas été desservis sur de nombreuses lignes. Durant 5 semaines, aucun bus n’est sorti du dépôt. La direction s’est d’ailleurs sentie contrainte de déserter ses bureaux et de fermer le dépôt devant lequel se réunissait chaque jour une grande partie des grévistes.

Le transfert de Transdev à Keolis en janvier 2022 s’est en effet accompagné de nombreuses attaques qui ont dégradé les conditions de travail des conducteurs de bus dans l’entreprise. La logique de rentabilité qui règne sur le secteur des transports, et s’est accrue depuis l’ouverture à la concurrence, a rendu invivable les journées de travail sous la pression de cadences intenables, avec des conducteurs faisant parfois 7h30 de conduite sans une seule pause. A cela s’ajoute l’état des bus, qui devaient être réparés et renouvelés au moment du transfert et qui sont de plus en plus vétustes et se dégradent sans entretien correct, impactant le confort des passagers et la santé des travailleurs.

Quelques mois après la fin de la bataille contre la réforme des retraites, à laquelle nombre des travailleurs de Montesson ont pris part, une telle grève, majoritaire et reconductible, exprimait une volonté de tirer les bilans de ce mouvement, en augmentant le niveau de radicalité. Pour ces travailleurs, la reconductible a été une évidence pour établir un rapport de force suffisant et se faire entendre par le patron. Dans une période où l’ensemble des travailleurs souffre de la faiblesse des salaires alors que les prix ne cessent d’augmenter, les travailleurs de Montesson ont montré un exemple de radicalité qui peut faire réfléchir dans le monde du travail.

Un conflit face à une direction très dure et répressive

Les grévistes se sont heurtés à une réponse très dure de la part de la direction. En désertant le dépôt pour établir ses bureaux à Argenteuil (le dépôt affilié à Montesson depuis le rachat du secteur par Keolis), elle a également envoyé les conducteurs non-grévistes démarrer leurs tournées depuis ce site pour tenter d’atténuer l’impact de la grève.

Dans le contexte de l’ouverture à la concurrence dans les transports, en particulier de celle à venir à la RATP, l’enjeu était important pour Keolis de mater le mouvement. Une victoire sur toute la ligne aurait pu servir d’appui et d’exemple et aurait été ainsi une défaite importante pour Île de France Mobilités. La direction a ainsi affiché et tenu un refus ferme de négocier pendant un mois pour jouer le pourrissement du conflit. Le message a toujours été clair : les grévistes n’obtiendraient pas un centime.

Dans les premières réunions de négociation l’ensemble des directions syndicales étaient invitées dont l’UNSA, qui a joué dès le début un rôle important pour briser la grève. Un cadre qu’ont boycotté les grévistes dès la deuxième convocation, pour imposer à la direction de négocier avec eux directement. Deux envahissements du siège de Keolis, un peu tardifs, au 25ème jour et lors de la dernière semaine du mouvement, ont permis d’imposer de véritables négociations avec une délégation de grévistes.

La première réunion au siège a ainsi confronté la fermeté des grévistes à une direction qui a réaffirmé ne rien vouloir céder. C’est également au moment de ce rendez-vous que les grévistes ont été menacés d’être assignés en justice, ce qui a été fait avec une convocation au tribunal de Versailles le 12 octobre. Ce niveau de répression, et la décision du tribunal en faveur de la direction, n’a en rien découragé les grévistes qui ont continué de tenir le piquet les deux semaines suivantes.

C’est dans les bureaux centraux de Keolis qu’ont ainsi été posées les premières propositions concrètes, à la sixième semaine de conflit. Les propositions faites après 2 réunions de négociations, acceptées par les grévistes et formellement actées par une décision unilatérale par la direction sont finalement minimales. Elles reposent sur le fait de travailler plus dur dans les mois à venir pour récupérer une partie de l’argent perdu pendant la grève à travers des heures supplémentaires majorées de 50 % pour les 12 premières, et de 100 % à partir de la 13e. A cela s’ajoute le paiement de 9 jours de grève et la promesse d’une prime en janvier prochain, sans qu’aucune prime équivalente à celle qui était revendiquée ne soit lâchée.

En l’absence d’un élargissement de la grève, ainsi que des revendications au cours du mouvement, pour imposer plus de pression lors des négociations, les grévistes se sont trouvés contraints d’accepter ces propositions qui ont acté la fin du conflit après 7 semaines de grève dure.

Malgré une détermination importante et un début d’auto organisation, l’isolement de la grève

Présents sur le piquet de grève tous les matins, et forts de l’appui et des conseils de plusieurs soutiens tels que Anasse Kazib, Fabien Villedieu, d’autres cheminots de Sud Rail, et des syndicalistes de la RATP, les grévistes ont peu à peu commencé à faire des points quotidiens pour discuter des différents problèmes posés par la grève. C’est dans ce cadre qu’une caisse de grève a ainsi été lancée, que la reconduction a été votée chaque début de semaine puis chaque jour, et que des actions pour durcir le rapport de force et visibiliser leur grève ont été prévues.

C’est dans ce sens que les conducteurs de Montesson se sont adressés aux usagers et ont pensé des actions vers l’extérieur, y compris au siège de Keolis ou devant les mairies voisines.. Isolés sur leur piquet situé à Montesson, les grévistes ont vite compris que tisser ces liens vers l’extérieur était la condition à la visibilisation de leur conflit et donc à un plus grand écho de leur grève.

Ces actions ont permis à de nombreux soutiens d’apporter une aide active à la grève, dont des syndicalistes, des étudiants de la fac de Nanterre ou de l’université de Paris, des travailleurs d’autres dépôts de bus, de la RATP ou de Transdev ainsi que des organisations politiques comme Révolution Permanente, LFI, le NPA ou syndicales comme Sud Rail et l’UST transports. Plusieurs dons ont été fait à la caisse de grève de la part de différentes branches de Solidaires, de l’union syndicale de Solidaires, de la France insoumise ou encore de l’organisation étudiante Le poing levé. En aidant à récolter de l’argent pour la caisse de grève, en se déplaçant sur les lieux d’actions et en essayant d’y entraîner le plus de monde possible, ou encore en participant aux distributions de tracts à l’attention des usagers, la solidarité s’est organisée autour des grévistes et de liens précieux ont été tissés dans ce contexte.

Malgré cette solidarité, une des limites importantes de ce conflit est que la grève ne s’est pas étendue à d’autres dépôts, ce qui aurait permis un réel durcissement du rapport de force contre Keolis. Cette extension était d’autant plus vitale s’agissant du dépôt voisin situé à Argenteuil, puisque faisant partie du même lot géré par la même direction et soumis à la même suppression de primes. Parmi les près de 400 salariés du lot, les deux tiers travaillent sur ce site.

En dépit d’adresses des grévistes de Montesson aux conducteurs de bus d’Argenteuil, la grève est restée isolée sur le seul dépôt de Montesson et la jonction entre les deux dépôts ne s’est pas faite. Il faut dire que des syndicalistes de l’UNSA, syndicat majoritaire sur le dépôt Argenteuil, ont activement milité contre la grève dès le début en rejetant ouvertement la méthode de la grève. Certains d’entre eux sont allés jusqu’à s’opposer à ce que les grévistes obtiennent le paiement de jours de grève, dans le cadre des négociations de fin de conflit menées entre les grévistes et la direction. Un syndicalisme ouvertement pro-patronal, qui a contribué à diviser les salariés des deux dépôts au moment même où leur unité aurait été plus que jamais nécessaire.

Cet isolement, couplé à une direction très dure et à une caisse de grève restée trop faible pour pouvoir pallier de manière significative aux importantes pertes de salaires générées par six semaines de grève, ont finalement rendu la poursuite de la grève difficile.

Des préoccupations communes à celles de la RATP

Du côté de la RATP, plusieurs militants syndicaux de différents dépôts se sont rendus individuellement sur le piquet, ont soutenu la grève et ont cherché à la visibiliser. Quelques sections - celles du dépôt de Montrouge et du dépôt de Charlebourg - ont fait des tracts en ce sens, ainsi que participé à la caisse de grève à l’image de la section CGT Malakoff. « On appartient à des sociétés différentes mais on conduit les mêmes bus, on fait face à la même casse de nos conditions de travail et nos problématiques sont les mêmes, donc c’est logique qu’on soit ici en soutien » résumait Yassine, militant CGT RATP sur le piquet des Keolis.

En effet, qu’il s’agisse de la dégradation sans précédent des conditions de travail ou des salaires trop faibles pour faire face à l’inflation, ces problèmes sont communs aux agents de la RATP ou des entreprises de transport urbains de la moyenne et grande couronne. Dans le même sens, la grève des Keolis porte en elle-même la question de l’ouverture à la concurrence et des conséquences désastreuses des transferts de salariés d’entreprises en entreprises, dont les Keolis ont fait les frais.

L’objectif de l’ouverture à la concurrence et de la privatisation est précisément celui-ci : permettre de baisser le budget alloué aux transports, en privatisant la gestion de ces services publics dans le but de pousser les sociétés gestionnaires à une gestion la moins chère possible. Cette baisse des coûts se fait forcément au détriment, à la fois des conditions de travail des agents qui risquent de continuer à perdre le peu d’acquis qu’il leur reste, comme ce type de primes, mais aussi au détriment de l’état du service public de transports qui ne fait que se détériorer. Bus en mauvais état, surcharge des transports, délais allongés, ces dernières années ces problèmes ont pris une place de plus en plus centrale et détériorent les conditions de trajet des milliers d’usagers qui voient leur quotidien alourdi par ces conditions de transports dégradées.

Repoussée à 2026, l’ouverture à la concurrence des lignes parisiennes poserait les mêmes problèmes : quels acquis seront maintenus lors des transferts, dans quelles conditions ?

Les agents de la RATP ont donc tout intérêt à se lier aux Keolis, comme aux autres salariés qui exercent le même métier qu’eux et font face aux mêmes problèmes qu’eux mais travaillent pour une autre société. Non seulement par solidarité mais aussi parce qu’une réelle victoire des Keolis aurait été un point d’appui très important pour les agents de la RATP.

En ce sens, des actions de soutien auraient pu être pensées par l’ensemble des directions des syndicats implantés à la RATP a minima, ou plus largement des transports voire même au niveau national, de même qu’un appui financier plus important à la caisse de grève qui aurait pu faire la différence. Pourtant, la plupart sont restées silencieuses en ne communiquant pas sur la grève des Keolis Montesson, en n’appelant pas à les soutenir ni même à faire des dons à leur caisse de grève.

Contre la casse des conditions de travail et pour les salaires, quel plan de lutte dans les transports urbains ?

Le métier de conducteur de bus, et plus en général l’ensemble des métiers de la régie des transports ont subi une détérioration sans précédent. Hausse du temps de travail, salaires qui ne permettent plus de faire face au coût de la vie, horaires de plus en plus décalés, matériel en très mauvais état, transports surchargés sont autant de facteurs qui génèrent une profonde colère à la RATP comme dans les autres entreprises de transports.

Les agents ont donc toutes les raisons de se battre pour mettre un frein à cette casse de leur métier pour obtenir de réelles améliorations notamment de leurs salaires. Pourtant, la question d’un réel plan de bataille pour obtenir ces revendications n’est pas posée par les directions syndicales du secteur, notamment dans la perspective des Jeux Olympiques que beaucoup d’agents voient comme le moment opportun pour avoir un fort impact.

En ce qui concerne la question des salaires, aucun plan de bataille n’est prévu non plus du côté des centrales syndicales au niveau national. Une situation qui laisse les salariés se battre boîte par boîte. Face à un patronat toujours plus déterminé, et sans rapport de force qui dépasse leur lot, leur boîte ou leur usine, les travailleurs, comme les machinistes de Keolis, finissent par revoir à la baisse le niveau de leurs revendications.

Au sein du secteur, la division entre salariés de la RATP et des autres entreprises, mais aussi au sein même de la RATP entre les différents départements, est un frein important à la possibilité de discuter tous ensemble et d’établir un plan de bataille qui prenne en compte l’ensemble des revendications qui existent. La direction, dans son intérêt, cherche à diviser encore davantage les agents : entre les anciens et nouveaux agents qui ne bénéficient plus du même statut, avec la hausse croissante de l’embauche d’intérimaires, et avec le projet d’ouverture à la concurrence des lignes parisiennes qui permettrait de franchir un pas en avant dans la division des agents en différents lots.

Pour éviter d’avoir à se battre dans son seul dépôt, comme les agents de Keolis ont dû le faire, les liens et cadres communs aux différents agents des transports urbains sont primordiaux pour définir un plan qui permette de faire reculer le gouvernement et ses relais dans son plan de privatisation et de casse du service des transports. C’est à cette tâche que doivent s’atteler les syndicats, à la RATP et dans les autres entreprises des transports, en tirant les leçons d’une grève riche d’enseignements comme celle des Keolis Montesson, qui a montré la voie à suivre, en imposant malgré tout à leur direction un important rapport de force grâce à la méthode de la grève reconductible, et la recherche d’alliances avec d’autres dépôts, entreprises mais également avec les usagers.


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