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Turquie

Défaite de Erdogan aux municipales : « Il est possible qu’on ait atteint un point de rupture »

A l'issue des municipales, l'AKP a été devancé par le CHP et relégué au rang de deuxième force politique nationale. Des résultats surprenants qui soulignent ses contradictions internes, sur lequel revient pour RP Atilla Ekim, observateur de la vie politique turque.

Atilla Ekim

4 avril

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Défaite de Erdogan aux municipales : « Il est possible qu'on ait atteint un point de rupture »

Dimanche 31 mars, Erdogan a reçu son pire revers depuis des années aux élections municipales en Turquie. Est-ce que tu peux revenir sur les chiffres, et nous expliquer qui est la principale force d’opposition qui lui a imposé cette défaite ?

Atilla Ekim : Tout d’abord, ces élections municipales en Turquie regroupent plusieurs votes. On y compte parmi elles les élections des représentants de quartiers, l’élection de maires, les maires d’arrondissement pour les grandes métropoles et les conseils départementaux et municipaux. Et en effet, pour Erdogan, élu depuis 2014, il s’agit du pire revers électoral depuis la création de son parti, l’AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi). Dimanche dernier, c’est le Parti Républicain du Peuple CHP (Cumhurriyet Halk Partisi) qui a remporté les élections avec 37,7%, passant devant l’AKP avec son score de 35,5%, lui faisant perdre sa place de première force politique nationale. Ce qui n’était pas arrivé depuis sa création. En comparaison, aux dernières municipales de 2019, l’AKP avait obtenu un score de 43,3% et perdu les villes les importantes telles qu’Istanbul et la capitale Ankara, récupérées par le CHP, qui avait obtenu un score de 25,6%.

Aujourd’hui, le CHP devient la principale force du pays. Fondée en 1923, par Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, en établissant la république, le CHP est défini comme étant un parti kémaliste. La presse française le définit souvent comme étant un parti de centre-gauche, mais ce dernier n’a rien de gauche ou de social-démocrate, même historiquement. Nationalisme, souverainisme et xénophobie sont les mots d’ordres de ce parti, bien qu’il s’agisse d’un parti qui se dit laïc, ce dont il se sert pour mener des politiques féroces de répression envers les populations kurdes. Le CHP est donc loin de l’idée d’un parti progressiste.

Il s’agit en partie d’une surprise dans le cadre d’une domination incontestée de Erdogan et de l’AKP sur la politique turque ces dernières années. Qu’est-ce que cela dit du pouvoir d’Erdogan et de ses contradictions ?

Oui, ces élections sont une véritable surprise même si, depuis 2019, des tendances se dessinent. De manière générale, le taux de participation s’est affaibli par rapport aux élections précédentes. Mais il est clair que la base électorale d’Erdogan et de l’AKP, glisse vers l’opposition. On pouvait déjà le voir en 2019, dans des villes comme Istanbul et Ankara, anciennement AKP, où les votes avaient fini par être remportés par l’opposition.

De même pour les élections présidentielles de 2023, les sondages oscillaient entre le bloc d’alliance de l’AKP et celui du CHP. Erdogan avait fini par arriver en tête avec 49,5%, alors que le bloc CHP avait eu 44,8%. Une première tout de même où le parti d’Erdogan doit passer par un deuxième tour pour être élu, marquant une baisse de popularité.

Ce qui est le plus important à voir et à comprendre avec ces élections, ce sont toutes les contradictions du gouvernement. Avant les élections de 2023, Erdogan avait fait passer l’augmentation du SMIC, des mesures cadeaux pour les retraités ainsi que d’autres nombreux pansements pour tenter de refermer les plaies profondes dues à la crise économique. Mais depuis sa réélection, le gouvernement a repris une politique économique orthodoxe et libérale. La population ressent alors encore plus la crise économique même si elle était déjà préexistante et que les augmentations du SMIC ne pesaient que très légèrement dans la balance.

Il est possible qu’on ait atteint un point de rupture pour Erdogan. Aujourd’hui, on touche probablement aussi à un fort épuisement des cadres du parti, de la gestion du pays, dû à la corruption mais aussi de la répartition des pouvoirs. Tout cela provoquant des turbulences internes accompagnées d’une préparation de fin de règne. On peut se demander si à son grand âge, il va se présenter pour les élections de 2028. Tout cela reste des suppositions et la situation reste difficile à analyser pour comprendre entièrement la défaite et les suites.

Après ce recul électoral, quelle a été la réaction du régime ?

La réaction du régime a été assez surprenante. Erdogan a accepté la défaite, du moins il ne l’a pas caché. Il s’est exprimé en annonçant qu’il s’agissait d’un tournant pour son parti, qu’il lui fallait accepter les critiques et qu’il ne contesterait pas les résultats, ce qui est assez étonnant.

Quelles sont les perspectives en Turquie suite à ces élections ? En particulier, vois-tu des implications sur la scène internationale, où la Turquie joue un rôle croissant ces dernières années ?

La situation internationale à court et moyen terme ne va pas changer grand-chose. Erdogan va notamment se rendre début mai à la Maison Blanche pour rencontrer Joe Biden. Il a développé avec les Etats-Unis des liens de conciliation, en acceptant l’entrée dans l’OTAN de la Suède et de la Finlande, etc… Mais cela reste des élections municipales donc il ne va pas y avoir de grand changement et Erdogan va rester maître du pays pour le moment. Il n’est pas possible pour les maires et élus municipaux de vraiment empêcher la politique du gouvernement, et l’inverse n’est pas tout à fait vrai.

En ce qui concerne les prochaines élections présidentielles, il faut voir comment l’opposition grâce à ses nouveaux financements utilise ses possibilités de propagande électorale, de possibilité d’embaucher des militants du parti et de mieux structurer le mouvement CHP, pour peut-être prendre le pouvoir. Mais tout cela reste encore difficile à prédire.

Ce qu’il faudra suivre de près, pour les suites, sont les futures mobilisations. Au lendemain des élections, le parti d’ Erdogan a continué ses habitudes en destituant le maire kurde de Van, en le remplaçant par le candidat de l’AKP. Une pratique courante, pour contraindre et empêcher la moindre forme de démocratique pour le peuple kurde. Mais, cette destitution a entraîné une forte mobilisation sous forme de révolte pendant plus de 48h, jusqu’à faire reculer la commission électorale et le candidat AKP.


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